Alors que la progression du réchauffement climatique, de l’acidification des océans et de prédateurs divers semble inexorable, la Grande barrière de corail se cherche des alliés. En aurait-elle trouvé un du côté de la tech ?

Un drone autonome nommé RangerBot

Joyau de l’Australie et considérée comme l’une des Sept merveilles du monde, la Grande barrière de corail est affaiblie un peu plus chaque jour par une série d’éléments extérieurs qui menacent sa survie. Selon une étude publiée dans la revue scientifique Nature en avril 2018, la hausse des températures de l’eau provoquée par le réchauffement climatique tue à petit feu les coraux du plus grand système de récifs du monde, avec ses 348 000 kilomètres carrés – soit la taille de l’Italie. Les coraux blanchissent, meurent et menacent ainsi toutes les créatures marines qui y vivent. La vague de chaleur de 2016 a décimé un tiers de la Grande barrière selon cette étude.

Des chercheurs de l’université de technologie du Queensland (QUT), en Australie, ont clôturé le mois d’août sur une touche d’optimisme en lançant officiellement leur drone sous-marin autonome, RangerBot, à Townsville. « Ce drone océanique multifonctions peut surveiller une grande variété de problèmes qui menacent les récifs coralliens dont le blanchissement, la qualité de l’eau, les espèces invasives, la pollution et l’ensablement », a confié à l’AFP Matthew Dunbabin, professeur au QUT. Il est en outre capable de cartographier à toute vitesse le récif. Avec une autonomie de huit heures, le robot est conçu pour travailler dans un environnement aussi accidenté que celui-ci sans être perturbé par les mauvaises conditions météorologiques, « ense servant uniquement de sa vision robotique pour la navigation en temps réel, l’évitement d’obstacles, et la réalisation de missions scientifiques complexes », explique Dunbabin.

Considéré comme un rempart ultime contre les multiples pressions d’une série de menaces sur la Grande barrière de corail, il peut également intervenir lorsque le récif est menacé par un prédateur. MatthewDunbabinajoute que « le robot sera également capable de détecter les acanthasters et de déclencher une injection fatale » de vinaigre ou de sels biliaires avec une précision de 99 %. Celle-ci sera toutefois sans danger pour le reste de l’écosystème, précise-t-il. Car, outre la hausse critique des températures de l’eau, l’acanthaster planci – une étoile de mer particulièrement destructrice surnommée également « couronnes d’épines » – est un véritable fléau qui menace également l’équilibre des récifs. Se nourrissant presque exclusivement de coraux, cette étoile de mer aux couleurs vives peut atteindre jusqu’à un mètre de diamètre et est enveloppée de piquants au venin toxique pour l’être humain. Elle possède en outre une très forte capacité de reproduction. Tout ceci fait de l’acanthaster planci une espèce hautement invasive et destructrice dont le règne est peut-être arrivé à son terme grâce au RangerBot.

Des solutions hors du commun

D’autres initiatives pour contrecarrer l’une et l’autre cause de disparition des coraux sont également étudiées pour sauver le précieux récifs, car l’Australie craint qu’une surface de 2300 kilomètres de long ait subi des dégâts irrémédiables. Le gouvernement a de fait lancé un appel à projet en janvier 2018, assurant d’un même mouvement se préoccuper plus que jamais du changement climatique de manière générale. Au début de l’année, il a annoncé vouloir consacrer 60 millions de dollars australiens à des mesures visant à protéger les coraux, avant de monter le prix de ce plan de sauvetage à 500 millionsde dollars australiens (soit environ 310 millions d’euros) le 29 avril dernier.

Les autorités ont reçu depuis un total de 69 propositions innovantes dont six ont finalement été sélectionnées afin de tester leur faisabilité. Certaines de ces idées ont été discutées lors de la Great Barrier Reef Restoration Symposium qui s’est tenue à Cairns à la mi-juillet. « Les participants au Symposium présenteront et discuteront des méthodes actuellement mises à l’essai ailleurs dans le monde, ainsi que des approches novatrices qui pourraient être encore en développement », a déclaré l’organisme dans un communiqué. Certaines innovations ont attiré l’attention de la communauté scientifique internationale par leur ingéniosité.

Tout d’abord, si l’éclaircissement des nuages paraît être une idée farfelue, elle est actuellement étudiée avec le plus grand sérieux. L’objectif est d’y injecter de petites gouttes d’eau de mer à un rythme ultra-rapide. L’eau se vaporise alors et les particules de sel flottent dans les nuages. La capacité réflective des nuages en est ainsi augmentée, et les rayons du Soleil seront déviés dans l’espace, diminuant l’action directe des rayons sur la Grande barrière de corail. Mené par l’Institut australien de la science marine (AIMS), ce projet est une solution hors du commun mais l’idée d’une espèce de canon à neige pour éclaicir les nuages fait peu à peu sont chemin. Un prototype de l’appareil est actuellement testé pour tenter ensuite d’appliquer cette méthode au récif.

Une autre innovation suggère de brasser l’eau pour en abaisser la température et ainsi aider le récif à survivre. Suzanne Long, chercheuse au Centre de recherche sur les récifs et les forêts tropicales (RRRC), était présente au Symposium pour présenter cette nouvelle idée : une turbine à rotation lente se chargera de mélanger l’eau verticalement, afin de faire remonter l’eau plus fraîche vers la surface. « Nous envisageons de le tester sur le récif cet été, donc en décembre », a-t-elle déclaré. « Nous entrons dans une ère nouvelle dans laquelle aucune de nos anciennes façons de faire ne fonctionnera plus. »

Enfin, une autre équipe de chercheurs propose de recouvrir les zones de coraux d’un film protecteur, après des premiers essais concluants en avril. Ce bouclier solaire biodégradable – 50 000 fois plus fin qu’un cheveu humain– est fabriqué avec du carbonate de calcium(qui forme d’ailleurs la base des squelettes de coraux). Étant réfléchissant, il protégerait les récifs du Soleil et de la chaleur. «L’avantage dece film, c’est qu’il n’est pas plus épais qu’une molécule, on peut nager à travers et il se reformera tout seul», a expliqué à la chaîne ABC Andrew Negri, scientifique à l’AIMS. Le film n’a pas été conçu pour abriter l’entièreté du récif des rayons du soleil, mais Negri explique qu’il pourrait tout de même prévenir le blanchissement de certains coraux sur des sites clés. Cette dernière innovation n’implique ainsi pas pour le moment d’action globale, mais reste une initiative locale, brillante mais limitée dans l’espace.

Un impact bénéfique global ?

Chacune de ces innovations s’attaque à une menace particulière que subit la Grande barrière de corail et est actuellement à l’essai. Le RangerBot est toutefois le seul à se charger de plusieurs ennemis à la fois, c’est pourquoi il semble actuellement le plus en mesure de protéger les récifs à grande échelle – en admettant qu’une flotte entière de ces drones sous-marins soit déployée.

Mais risque-t-il de rester lui aussi au stade de micro-innovation locale ? Les chercheurs de la QUT ont bien étudié la question : l’avantage de ce dispositif est précisément son prix. Selon les chercheurs, six robots pourraient couvrir l’entièreté du récif quatorze fois par an pour un coût total d’environ 720 000 dollars (soit près de 620 000 euros), alors que jusqu’à présent, six plongeurs n’étaient capables que de s’occuper de la moitié du récif pour plus du double d’investissement. En outre, les humains peuvent difficilement se concentrer sur plusieurs tâches à la fois, ce qui n’est pas le cas du RangerBot. Les chercheurs n’attendent à présent plus que la conclusion d’essais supplémentaires et l’approbation du gouverment australien avant d’envoyer son armée de robots autonomes slalommer entre les coraux.

Enfin, le fait que la Grande barrière de corail ait échappé cinq fois à la mort en 30 000 ans laisse espérer qu’elle continuera de s’adapter aux situations qui s’abattent sur elle, en attendant que l’être humain trouve trouve une solution efficace aux problèmes qui a lui-même créés. Mais les auteurs de cette étude publiée dans Nature fin mai 2018 sont toutefois peu optimistes. « Nos découvertes donnent peu de raisons de conclure à une résistance de la Grande barrière de corail au cours des prochaines décennies », écrivent-ils, douchant nos espoirs d’une Grande barrière toute puissante, envers et contre la bêtise humaine.

Selon le PDG d’AIMS Paul Hardisty, pour être véritablement efficaces, les multiples solutions proposées par les instituts et centres de recherche doivent immanquablement être associées à une réduction des « émissions de gaz à effet de serre et de l’utilisation de combustibles fossiles, ainsi qu’une maîtrise du changement climatique ». Comme tente de le faire l’Australie en investissant significativement dans les énergies renouvelables, rapporte le New York Times. C’est déjà ça.

Auteure : Malaurie Chokoualé Datou