L’île est restée des mois plongée dans le noir. À Porto Rico, un an après l’ouragan Maria, qui a entraîné la mort de plus de 3 000 personnes, la reconstruction se fait laborieuse… Ou ne se fait pas. Pourtant, plusieurs entreprises tech, dont Google et Tesla, s’étaient engagées à venir en aide au territoire américain. Quelles technologies ont réellement été mises en place sur ce territoire non incorporé des États-Unis ?

« Réaliser que nous sommes seuls »

En Septembre 2017, lorsque l’ouragan Maria frappe Porto Rico, la tempête fait 64 morts. Au cours des cinq mois suivants, ce sont 2 975 personnes qui meurent, pour la plupart de maladies chroniques. Presque tous ces décès sont directement liés à la coupure de courant qui touche l’île – la plus longue de l’histoire des États-Unis.

Un an après la catastrophe, le bilan sanitaire, économique et énergétique est désastreux. Citoyens américains, les Portoricains de moins de 24 ans sont donc de plus en plus nombreux à quitter l’île, ce qui provoque en plus un énorme problème démographique. Si le pays était déjà rongé par la crise avant Maria, l’ouragan a, d’après l’artiste Migdalia Luz Barens, mis en exergue une réalité crue. « Les Portoricains luttent seuls. C’est cette vérité qui a été dévoilée. Porto Rico est une colonie des États-Unis. Dans le cas de Maria, il s’agit de réaliser que nous sommes seuls. Que notre gouvernement ne fera pas le travail. Le pays qui a colonisé votre pays ne fera pas le travail », a-t-elle ainsi déclaré auprès de CBS News.

Faire la lumière sur l’énergie

Ne pouvant compter sur le soutien du gouvernement Trump, c’est vers Tesla que le gouverneur de Porto Rico, Ricardo Rosselló, se tourne en octobre 2017. Interpellant Elon Musk directement sur Twitter, l’homme politique parvient à attirer l’attention du CEO. Un projet d’installation de tuiles solaires et de batteries pour stocker l’énergie est alors lancé. Au cours du mois, Tesla envoie effectivement quatre batteries de stockage Powerwall et installe 800 panneaux solaires à l’hôpital pour enfants de San Juan.

A l’époque, Tesla apparaît comme l’héroïne qui pourrait non seulement aider les habitants à faire face à la catastrophe, mais aussi révolutionner la politique énergétique de Porto Rico. La réalité a été toute autre. L’île étant littéralement plongée dans le noir, ses habitants ne peuvent attendre après Elon Musk. Ils ont plutôt recours à la débrouille et donc à des alternatives tout sauf durables. Les générateurs de gaz et de Diesel, les rallonges improvisées courant de maisons en maisons et les branchements insalubres deviennent ainsi monnaie courante. « Lors de la période de rush post-ouragan, l’un des magasins de San Juan vendait jusqu’à 400 générateurs par jour« , rapporte Wired.

Crédits : Tesla

En décembre 2017, la moitié de Porto Rico vit toujours dans le noir. Depuis, la compagnie Tesla est restée plutôt discrète sur les actions qu’elle a menées sur l’île, ne publiant par exemple aucune news sur son blog. En avril 2018, Elon Musk assure sur Twitter que les « batteries Tesla sont actuellement en marche et délivrent du courant dans 662 endroits de Porto Rico« . Deux mois plus tard, il précise que son entreprise « possède 11 000 projets en cours » sur l’île, sans détailler desquels il s’agit. Wired précise dans son enquête publiée en août 2018 que Tesla a refusé « de clarifier ce que ces déclarations signifiaient, ou combien de Portoricains étaient concernés par ces projets« .

Reconnecter la population

Après le passage dévastateur de Maria, les portoricains vivent dans l’obscurité, mais sont aussi coupés du monde. Plus de téléphonie, plus d’Internet. Alors que les sociétés de télécommunications tentent de mettre en place des relais temporaires, Alphabet, la société mère de Google offre ses ballons stratosphériques à l’île.

Loon

Crédits : Loon

Testés depuis 2013, les Loon sont des ballons lancés à de très hautes altitudes, par la force de l’énergie solaire, pour fournir une connexion internet même aux régions les plus isolées. Le 21 octobre 2017, Alastair Westgarth, le CEO de Loon, publie un article sur Medium, expliquant que la société collabore avec les acteurs locaux pour « fournir un service Internet d’urgence aux parties les plus touchées de l’île« . Il explique que les ballons géants permettent des actions basiques, telles que l’envoi d’un SMS ou la consultation de sites internet. « Nous comptons offrir cette connexion d’urgence aussi longtemps que ces zones en auront besoin. Le projet Loon est une technologie expérimentale et nous ne sommes pas certains de sa capacité de fonctionnement, mais nous espérons qu’elle aidera les gens à communiquer et à s’informer en ces temps difficiles« , explique le CEO.

Un projet mené efficacement, qui a permis à plus de 250 000 clients de T-Mobile et d’AT&T d’accéder à la 4G pendant quatre mois, détaille Wired.

Les crypto-monnaies au service de Puertopia

C’est paradoxalement après avoir été détruite que l’île des Caraïbes est apparue à de nombreux crypto-millionaires idéale pour monter leur société utopiste. Sans avoir à renoncer à leur citoyenneté américaines, ces entrepreneurs peuvent en effet bénéficier d’une politique fiscale très incitative : pas d’impôt fédéral sur le revenu, les profits et les gains en capital et des taxes favorables au développement de nouveaux business.

En un an, 150 investisseurs ont donc emménagé à Porto Rico, dans le but d’ériger « Sol« , une cité dont le fonctionnement ne reposerait que sur les crypto-monnaies et la technologie blockchain. “Ce qui est arrivé ici est la tempête parfaite”, déclare en février 2018 Halsey Minor, CEO de la société blockchain Videocoin, au New York Times. “Bien que ce soit vraiment dur pour les gens de Porto Rico, à long terme c’est une aubaine pour eux, s’ils voient plus loin”, promet même l’Américain. « Ce n’est que lorsque tout a été balayé que vous pouvez vous lancer dans la reconstruction à partir de zéro« , déclare quant à lui Stephen Morris, son ami Matt Clemenson précisant que les investisseurs en crypto-monnaies comme eux étaient des « capitalistes bienveillants« .

Véritable gourou du secteur, et directeur de la Bitcoin Foundation, Brock Pierce, qui a lui aussi posé ses valises à Porto Rico, assure qu’il compte agir avec « compassion, respect et transparence financière« . « Inquiet que les gens interprètent mal » les actions de ces crypto-millionaires, il assure que lui et sa bande de riches expat’ ne viennent pas à « Crypto Rico juste pour éviter les impôts« . Il promet d’ailleurs la création d’un jeton de bienfaisance appelé ONE, qu’il financerait lui-même en investissant un milliard de dollars de sa poche.

Une utopie réservée aux riches expat’

Loin d’être considérés comme des bon samaritains, les investisseurs en crypto-monnaies sont pour beaucoup de portoricains des « crypto-colons« , installés à San Juan pour construire leur ville, dépeuplée de locaux. « Les Portoricains ont été exploités par les États-Unis pendant plus de 100 ans. Ce qu’il s’est passé depuis l’ouragan Maria, c’est juste la continuité. Vous me parlez de reconstruction? Il n’y a aucune reconstruction« , assure ainsi à Rolling Stone Oscar Lopez Rivera, considéré par certains comme le « Nelson Mandela de Porto Rico« . « Nous devons investir auprès des communautés pauvres et les éduquer« , tonne-t-il auprès du média américain un an après la catastrophe.

« Nous sommes le terrain de jeu des riches. Nous sommes l’étude de cas pour quiconque veut expérimenter. Les étrangers bénéficient d’exemptions fiscales, quand les habitants ne peuvent même pas obtenir le moindre permis« , déplore dans le New York Times Andria Satz, employée pour l’ONG Conservation Trust. S’il est plutôt favorable à l’arrivée des crypto-entrepreneurs sur son île, Richard Lopez, qui à 32 ans tient une petite pizzeria à San Juan, dénonce l’inaccessibilité de cette technologie. Avec son ami d’enfance, il a ainsi tenté de créer un portefeuille de Bitcoins dans sa ville natale… sans succès face à une électricité capricieuse qui ne leur permettait pas de miner le moindre Bitcoin.

Tourisme, marijuana et films d’action

Gouverneur de Porto Rico depuis janvier 2017, Ricardo Rosselló a entrepris depuis quelques mois une opération séduction pour rendre son île plus attractive, malgré l’abattement médiatique qui prédit la fin de son île. En septembre 2018, l’homme politique faisait exception à sa règle de positivisme et n’hésitait pas à livrer son sentiment d’abandon. « L’aide en générale a été bien inférieure à celle attribuée à d’autres juridictions, il n’y a aucun doute là-dessus. C’est une réalité liée à notre condition coloniale et à notre citoyenneté de seconde-classe« , révèle Ricardo Rosselló auprès du Miami Herald. « Tant que nous serons privés de nos droits, nous n’aurons pas le pouvoir politique de demander les ressources appropriées, comme le feraient une Floride ou un Texas dans des circonstances similaires« , estime le gouverneur douze mois après Maria.

Ne pouvant compter que sur lui-même pour redresser l’île, Ricardo Rosselló ruse et parie sur de nouveaux business à fort potentiel. En plus de faire le tour des médias pour promouvoir la potentialité touristique de Porto Rico, le neuroscientifique compte sur la marijuana thérapeutique et la production de films pour relancer l’économie.

En juillet 2018, Ricardo Rosselló posait ainsi avec l’investisseur Keith St. Clair devant un tas de gravats destiné à devenir un studio de cinéma à 70 millions de dollars. Entre son environnement tropical et ses crédits d’impôt aux taux attractifs, Porto Rico serait une destination à la mode pour les cinéastes. Le nouveau studio pourrait créer 1 325 emplois directs et indirects, et reste surtout une manière de « dire au monde que Porto Rico est prêt à continuer de faire des affaires« , comme le déclarait Ricardo Rosselló.
Fin 2018, l’île accueillait les équipes de tournage du film The Last Thing He Wanted, dont les têtes d’affiche sont Anne Hathaway et Nicolas Cage.

Ricardo Rosselló a aussi bien l’intention de profiter du développement de la consommation de marijuana à des fins médicales. Le gouverneur espère ainsi faire de l’île, où le cannabis thérapeutique est légal, un centre d’innovation pour la marijuana, explique Bloomberg. Dans son programme fiscal publié en août 2018, l’AAFAF (Fiscal Agency and Financial Advisory Authority) estime que « le gouvernement pourrait percevoir environ 14 millions de dollars par an de recette grâce à la taxe médicale sur la marijuana« .

En août 2018, le gouvernement portoricain annonçait au congrès américain que la reconstruction de l’île nécessiterait un budget d’au moins 139 milliards de dollars.

Auteure : Laura Boudoux