Auteur : Côme Allard de Grandmaison

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La démesure n’est pas l’apanage des pharaons. C’est du moins le message que les autorités égyptiennes semblent vouloir faire passer avec leur projet de Nouvelle Capitale Administrative. Cette ville, qui n’a donc pas encore de nom, sera la plus importante jamais construite à partir de rien dans le monde : dès juin 2019, 6,5 millions d’habitants devraient s’installer progressivement dans la mégapole de près de 700 kilomètres carrés, située une soixantaine de kilomètres à l’est du Caire. S’ajouteront à cela, entre autres, un palais présidentiel, un parlement, une banque centrale, la plus haute tour d’Afrique ainsi que les minaret et clocher les plus hauts d’Égypte.

Une tendance sur le continent

Cette volonté du président Sisi ne sort pas de nulle part. L’Égypte a déjà construit une trentaine de villes nouvelles sur son territoire depuis les années 1960. Un reportage de l’AFP montre toutefois que nombre d’entre elles n’ont pas rempli leurs promesses. La ville du 6 octobre, notamment, a été bâtie au début des années 1980 de manière à être capable d’accueillir 6 millions d’habitants. Aujourd’hui, elle en compte à peine 500 000 et une grande partie de ses immeubles sont inoccupés, bien qu’elle héberge de nombreuses entreprises des secteurs industriel et de la haute technologie.

Autre projet titanesque entrepris dans cette lignée, le Nouveau Caire, construit au début des années 2000 pour désengorger Le Caire et abritant, outre des banques et des bureaux, environ 1,5 millions d’habitants. Dans ce même reportage de l’AFP, Ahmed Zaazaa, architecte et urbaniste dans au sein du groupe de chercheurs 10 Tooba, déclare même : « On peut comparer la nouvelle capitale au Nouveau Caire. » Mais il se montre pessimiste : « Avec ses malls inatteignables sans voiture et ses rues sans vie, ce n’est pas une réussite que l’on pourrait prendre en modèle. » Il y voit un énième projet mégalomane d’un dirigeant égyptien. Cette fois-ci, cependant, il ne s’agit pas seulement de bâtir une ville nouvelle, mais une capitale futuriste, siège des ministères, du Président et des députés.

Le projet est à la mode sur le continent, puisque plusieurs pays, dont le Sénégal, travaillent déjà à l’amélioration de leurs capitales actuelles. Dakar a ainsi délocalisé une partie de ses ministères et œuvre à son dégorgement avec la ville nouvelle de Diamniadio, en périphérie. Dans un article de Jeune Afrique, Amadou Oury Diallo explique comment le Sénégal ambitionne d’en faire une smart city fondée sur la technologie. Il s’agit de « construire et organiser la ville en anticipant ses besoins à moyen terme et à long terme dans un esprit de développement durable. »

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Une smart city pour moderniser l’image de l’Égypte ?

Au-delà de contribuer au désengorgement du Caire, considéré comme une nécessité au vu des embouteillages et de la surpopulation de la ville, ce projet doit« incarner le futur de l’Égypte », si l’on en croit ce reportage de France 2. Pour cela, il s’agit de faire de la nouvelle capitale une smart city, c’est-à-dire une ville dont le développement et les infrastructures sont fondées sur les technologies de l’information et de la communication, selon le professeur d’architecture égyptien Heba Safey Eldeen. Khaled el-Husseiny Soliman, le superviseur du projet, a en effet expliqué que la mégapole utiliserait les toutes dernières technologies. NBC News cite par exemple des détecteurs de fumées et de feu capables d’alerter les services de secours de manière autonome, mais aussi un système capable de gérer le trafic routier de manière intelligente. Des réseaux de caméras permettront également de rendre la ville plus sûre.

Ça n’est pas un hasard si les comparaisons avec Singapour, mais surtout Dubaï, fleurissent. Outre la ressemblance architecturale promise avec la ville-monde émiratie, la future capitale égyptienne ambitionne d’être à la pointe de la technologie afin d’incarner le renouveau du pays. Un campus dédié à la science et à la technologie sera ainsi édifié au cœur de la ville. En outre, plus de 20 gratte-ciels devraient être bâtis pour ce projet co-géré par le ministère de la Défense et le ministère du Logement, afin d’abriter des bureaux et des agences de l’État. À une soixantaine de kilomètres de la nouvelle capitale, le Caire restera la ville la plus peuplée d’Égypte et pourra donc déverser de quoi remplir ces tours, soit des milliers de travailleurs qui se déplaceront quotidiennement grâce à un monorail et un système de trains moderne, indique The Guardian.

Un vecteur de développement et de stabilité

Moderniser l’image de l’Égypte afin d’attirer les touristes, investisseurs et entreprises internationales, voilà le véritable objectif de cette nouvelle capitale, dont le coût est estimé à 45 milliards de dollars. Selon Daniel Ringelstein, le directeur de la branche « City Design Practice » de Skidmore, Owings et Merrill, la firme d’architecture en charge du projet, « la future ville renforcera et diversifiera le potentiel économique de l’Egypte en créant de nouveaux endroits attirant pour vivre, travailler et accueillir le monde. »Il ne s’agit d’ailleurs pas que d’un pari sur l’avenir, puisque des entreprises du Golfe et de Chine sont déjà sur les rangs pour décrocher des contrats : en octobre 2017, la China State Construction Engineering Corporation s’est par exemple engagée à construire un centre d’affaire pour trois milliards de dollars, censé profiter de la proximité du Canal de Suez et de la mer Rouge.

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Outre cette dimension économique, il s’agit également d’un projet profondément politique, comme l’explique cet article de The Independent. Cette capitale a été voulue par le président Sisi afin d’assoir un peu plus le pouvoir autoritaire. Cela passe donc par le développement économique de son pays, actuellement en pleine crise, mais aussi par un meilleur contrôle de la population et des institutions. Khaled el-Husseiny Soliman, en charge du projet, expliquait ainsi à NBC que l’État-major des Armées serait situé dans la ville et en mesure de gérer et contrôler la capitale dans sa totalité. Par ailleurs, l’intégralité des institutions, dont le Parlement et les 34 ministères actuels, devraient être transférés, dès juin 2019, à proximité du nouveau palais présidentiel, qui fera huit fois la taille de la Maison blanche.

Outre cette propension à renforcer un pouvoir autoritaire, la nouvelle capitale pourrait accroître des inégalités déjà présentes au Caire. Sur le site The Conversation, les chercheurs en urbanisme Nuno Pinto et Aya Badawy alertent sur ces dangers, en prenant l’exemple de Brasilia, une ville réservés à une poignée de fonctionnaire et de super-riches. Ces risques d’inégalités sont renforcés par la situation actuelle au Caire. CNN cite ainsi Kareem Ibrahim, de l’ONG Tadamun,  qui explique qu’environ 50% des quartiers du Caire ne sont actuellement pas reliés à un système d’égouts. Beaucoup d’Egyptiens critiquent donc ce projet titanesque, le jugeant déconnecté de leur réalité et tout juste bon à bénéficier aux riches.

La nouvelle capitale administrative représente donc un défi de taille pour les autorités égyptiennes. Les investissements colossaux dans cette ville futuriste pourraient permettre au président Sisi d’assoir son autorité tout en contribuant au développement économique de son pays. Mais le risque de voir cette mégapole devenir une ville fantôme, ou un ghetto de super-riche, est bien réel. La fin de la première phase du projet, prévue pour juin 2019 avec l’arrivée des administrations nationales dans la ville, devrait permettre d’en savoir plus.