Pendant la plus grande partie du XXème siècle, l’Irak était la puissance scientifique majeure du monde arabe. Doté d’un programme nucléaire de pointe et d’une réelle élite scientifique qui a ensuite nourri les universités occidentales, le pays n’est plus aujourd’hui que l’ombre de lui-même. En cause, le régime de Saddam Hussein et, plus récemment, l’organisation État islamique.

La science irakienne au XXème siècle

L’emblème de la science irakienne au XXème siècle est le programme nucléaire initié dans les années 1960 à Tuwaitha. À des fins civiles, il est mis en place grâce au soutien des soviétiques qui fournit un réacteur nucléaire à Bagdad en 1967. S’ensuit, durant deux décennies, la période la plus faste que connaîtra le pays en matière d’avancées scientifiques, ainsi que le rapporte le mensuel nord-américain Smithsonian magazine dans une enquête très fournie publiée le 29 mai 2018. Les soutiens nord-américain et ensuite soviétique et les financements permis par la manne pétrolière, font du pays une puissance scientifique d’un niveau équivalent à celui de nombreux pays bien plus riches, jusqu’à la fin des années 1980.

Dès 1920, sous l’impulsion de la puissance coloniale britannique, puis à partir de 1932 sous celle d’hommes politiques désireux de voir le pays s’affirmer et s’autonomiser, les scientifiques irakiens sont formés dans les meilleurs universités étrangères. De retour aux pays, ils sont affectés à divers programmes, notamment dans les domaines de l’agriculture, de la santé ou de l’ingénierie. Par exemple, dès le coup d’Etat de 1958 qui renversa la monarchie, l’autosuffisance alimentaire devient un objectif pour les nouveaux dirigeants et les scientifiques suivant leurs directives.

Saddam Hussein, premier bourreau de la science irakienne

Mais cette période d’expansion scientifique connaît un premier coup d’arrêt avec l’accession au pouvoir de Saddam Hussein en 1979. Le dictateur irakien utilise la science à des fins politiques et surtout militaires. Les connaissances et programmes déjà en place sont réorientés de manière à accroître la puissance militaire du pays. Les scientifiques n’ont d’autre choix que de se conformer à ces directives ou de finir en prison. Le programme nucléaire symbolise cette récupération, puisque Saddam Hussein militarise ce programme civil.

Lorsque la première guerre du Golfe éclate, en 1991, les centres de recherches nucléaires sont détruits par les Américains (voir la photo de couverture ci-dessus prise par l’AIEA), qui imposent ensuite un embargo sur l’Irak. La science irakienne – alors perçue comme une menace du fait de son inféodation aux visées expansionnistes de Saddam Hussein – est complètement mise à genou, comme l’explique en 2003 cet article de The Scientist. Après 1991, pour survivre à l’embargo, Saddam Hussein réoriente les efforts des scientifiques vers la production de biens de substitutions et la reconstruction du pays.

Exil

En 2003, l’invasion américaine renverse Saddam Hussein et entraîne la fuite de nombreux scientifiques qui souhaitent échapper à la fois aux violences qui embrasent le pays et à la destruction des infrastructures scientifiques. Déjà mise à mal depuis 1991, la qualité de la formation scientifique se détériore plus encore à cette période selon la revue Science. Un nouveau coup est porté en 2014, lorsque l’organisation Etat Islamique prend le contrôle d’une partie de l’Ouest et du Nord du pays. Nombres d’infrastructures scientifiques sont alors détruites, comme à l’Université de Mossoul. En parallèle, les scientifiques capturés sont contraints à travailler pour l’organisation terroriste ou tués. Cette violence génère une nouvelle vague d’exils au sein de la communauté scientifique. En juin 2009, le gouvernement lançait un appel à tous les scientifiques en exil de revenir au pays pour aider à son développement. Selon lui, il y aurait jusqu’à 350 000 Iraquiens vivant à l’étranger avec un diplôme universitaire, rapporte China Daily.

Aujourd’hui, la reconstruction du pays passe par la science, insiste l’UNESCO. Le retour des scientifiques et la hausse de la qualité de la formation sont les clés par lesquelles l’Irak peut espérer retrouver son niveau technologique, mais aussi économique, d’avant 1991 et, surtout, d’avant Saddam Hussein. La plus belle conclusion vient sans doute de Hussain al-Shahristani, l’un des plus éminents physiciens nucléaires irakiens interrogé par le Smithsonian. « L’Irak a contribué à la civilisation humaine et peut être capable de le faire à nouveau. Dans combien de temps ? Qui sait. Le pays fait face à de grands défis. Mais si les institutions internationales peuvent créer plus d’opportunités pour les jeunes scientifiques irakiens, alors la science peut être d’une grande aide. »