L’humanité finira-t-elle par contrôler la météo ? Alors que l’IA pourrait bien nous permettre de prédire au maximum les catastrophes naturelles, la Société de sciences et technologies aérospatiales de Chine vient d’annoncer le lancement du plus gros projet de pluie artificielle au monde – une technologie qui pourrait avoir un impact non négligeable sur l’environnement et les hommes.

Météo à la demande

Depuis les années 1950, l’ensemencement a été utilisé à travers le monde afin de lutter contre la désertification. Pour modifier les conditions météorologiques, la technique inventée par Vincent Schaefer consiste à relâcher des aérosols (de l’iodure d’argent, de l’azote liquide ou du chlorure de sodium) dans les nuages, au moyen de fusées, d’avions ou de canons anti-aériens, pour augmenter leur condensation. La France y a également eu recours en 2017, afin de protéger les vignes contre la grêle.

Selon l’Organisation météorologique mondiale, la météo à la demande serait l’objet de plusieurs centaines de projets dans plus de 52 pays. Les États-Unis mènent la danse, avec 63 projets de pluie artificielle menés depuis 2008, mais la Chine n’est pas en reste. Depuis les années 1960, l’ancien Empire du milieu ensemence des nuages pour contrer la canicule, lutter contre la sécheresse ou au contraire pour éviter qu’il pleuve lors des parades militaires.

Aujourd’hui, la Chine a mis un coup d’accélérateur en développant une nouvelle technique de géo-ingénierie qui lui permettrait de « fabriquer » des nuages et de la pluie artificielle d’une façon quasi industrielle. Mis au point par la Société des sciences et technologies aérospatiales de Chine (Casc) – une entreprise d’État spécialisée dans des projets liés à l’exploration spatiale – ce projet consiste à faire tomber 10 milliards de mètres cubes de précipitations par an (soit environ 7% de la consommation de la Chine en eau) sur le plateau tibétain, la plus grande réserve d’eau douce d’Asie. L’idée est de placer 10 000 « chambres de combustion » dans les montagnes de l’Himalaya, afin de disséminer, grâce au vent, une multitude de particules d’iodure d’argent dans les nuages.

La Chine compte ainsi mettre sur place un réseau pluvial trois fois plus grand que l’Espagne (1,6 millions de kilomètres carrés). Selon le quotidien China Morning Post, « le fonctionnement quotidien des chambres sera dicté par des données très précises collectées en temps réel à partir d’un réseau de 30 petits satellites surveillant les activités de la mousson au-dessus de l’océan Indien ».

Pénuries et guerres de l’eau

Pour la Chine, un tel procédé est à la fois l’occasion de lutter contre les feux de forêts et la pénurie d’eau, mais aussi d’acquérir à terme un « avantage stratégique » face à ses voisins. En effet, suite au réchauffement climatique, les sécheresses devraient se généraliser, jusqu’à rendre désertique un tiers de la planète d’ici 2100. La Chine anticiperait-elle les futures « guerres de l’eau », qui devraient fatalement naître, selon les experts ?

« Cette innovation est d’une importance cruciale pour résoudre le problème de la pénurie d’eau en Chine, mais aussi pour le bien-être de l’humanité toute entière », n’hésite pas à annoncer Lei Fanpei, le président de la Casc. Mais au-delà de cet impact social prometteur, difficile d’éluder le fait que l’ensemencement des nuages est aussi l’objet de recherches menées par la Chine, les USA et la Russie, à des fins stratégiques et militaires.

Pendant la guerre du Vietnam, l’iodure d’argent aurait par exemple permis à l’armée américaine de provoquer des pluies et de prolonger ainsi la saison des moussons pour ralentir leurs opposants. Actuellement – bien que cela soit interdit par plusieurs traités internationaux – le programme HAARP (High Frequency Active Auroral Research Program) de l’US Air Force vise à permettre à l’armée américaine, d’ici 2025, de créer un « climat artificiel » et ainsi de générer de la foudre ou des tempêtes.

Des conséquences environnementales ?

En raison de son impact environnemental encore incertain, l’ensemencement des nuages est enfin loin de faire l’unanimité au sein de la communauté scientifique. Nombre de chercheurs craignent d’abord que la fabrication de pluie artificielle au dessus d’une zone donnée se fasse au détriment d’autres régions. « Au contraire, la région sous le vent recevrait plus de précipitations grâce à l’ensemencement des nuages, pas moins », contredit ainsi Dave Reynolds, météorologue à la National Oceanic and Atmospheric Administration, à Bloomberg.

D’autres scientifiques s’inquiètent plutôt des conséquences pour la santé de l’iodure d’argent. Cette matière insoluble dans l’eau pourrait exposer l’humain à des lésions rénales et pulmonaires, voire à des hémorragies gastriques.Mais selon François Bouttier, chercheur à Météo France, interrogé par l’Humanité, « pour que l’iodure d’argent en arrive à avoir un impact sur l’homme, sa concentration devrait être bien plus importante que celle utilisée pour l’ensemencement des nuages ». Le scientifique s’inquiète en fait davantage pour les plantes et les animaux aquatiques, « pour lesquels l’ion d’argent demeure très toxique ».

Si la pluie artificielle peut aussi être positive en permettant, comme en Chine depuis dix ans, de réduire la pollution atmosphérique, « une mauvaise concentration de produits peut occasionner d’énormes averses de grêle, nocives pour la faune et la flore », indique de son côté Le Journal International.