Au printemps 2009, Dimitris Kalavros-Gousiou achève ses études de droit au Royaume-Uni. Installé dans le Kent depuis déjà trois ans, le jeune homme de 21 ans ne peut qu’observer de loin la crise qui vient d’éclater en Grèce, son pays. Dans les médias internationaux, la « supercherie » de ce petit état de la zone euro fait les gros titres : 350 milliards d’euros de dette souveraine, plus de 160 % de sa richesse nationale. Pendant des années, le pays qui a inventé la démocratie a maquillé ses comptes publics pour rentrer dans les critères de Maastricht, plombé par une économie souterraine galopante et par une importante fraude fiscale. La Grèce, devenue un danger pour la stabilité de l’Europe, s’enfonce dans une crise économique globale.

Mais au Royaume-Uni, ce n’est pas ce qui occupe Dimitris Kalavros-Gousiou : « Je venais de découvrir les conférences TED et le programme TEDx, permettant à des bénévoles et volontaires dans le monde entier d’organiser leur propre événement. J’ai tout de suite pensé que ce serait formidable pour Athènes d’avoir ce format de rencontres, pour partager des idées et des histoires importantes. » Rentré dans la capitale au mois de mai, il organise, avec quelques amis et les moyens du bord, la première conférence TEDxAthènes. Sur une scène technologique encore balbutiante, une centaine de personnes répondent à l’appel. L’étudiant en droit ne se doute pas qu’il vient de poser l’une des premières pierres de la reconstruction de son pays par l’innovation.

Athènes, de mauvais élève à ville modèle

Le 6 novembre 2018 à Lisbonne, Carlos Moedas, commissaire européen à la recherche, à l’innovation et à la science, se présente sur la scène du Web Summit. Cette année, la Commission européenne a profité du plus gros salon mondial dédié à la tech pour décerner son prix de « capitale européenne de l’innovation », doté d’un million d’euros par le fonds Horizon 2020 de l’UE. Tandis que Aarhus (Danemark), Hambourg (Allemagne), Leuven (Belgique), Umeå (Suède) et Toulouse sont encore en lice, c’est Athènes qui succède à Paris, et voit salués ses efforts afin d’ « expérimenter de nouvelles idées, de nouvelles technologies et de nouvelles méthodes pour associer les citoyens à la transformation de leur ville. »

Carlos Moedas, à la tribune, souligne les « défis multiples » auxquels la capitale grecque fait face haut la main. « Grâce à l’innovation, Athènes s’est fixé un nouveau cap, pour sortir par le haut d’une crise économique et sociale. Elle a prouvé que ce ne sont pas les difficultés qui comptent, mais la manière dont vous les surmontez », ajoute encore le commissaire européen. Qu’il semble loin le temps où Bruxelles pointait l’application trop tardive des mesures d’austérité décidées pour le pays, et tançait des Grecs « pas à la hauteur » des efforts demandés ! Venu récupérer le chèque de l’UE à Lisbonne, le maire d’Athènes, Georgios Kaminis, s’adresse à ses concitoyens, partageant avec eux un « prix qui nous appartient à tous. Et avant tout aux citoyens qui ont su rester positifs, et qui ont travaillé dur avec la mairie pour sortir Athènes de la crise. »

En quelques années, Athènes a choisi d’accorder une large part de sa politique à l’innovation. Plusieurs projets singuliers ont permis à la ville de se distinguer: POLIS², qui vise à repeupler des quartiers abandonnés en accordant de petites subventions à des résidents, entreprises et communautés créatives; le centre culturel Serafeio, un espace novateur qui accueille des événements tels que « Athens Digital Lab » et « Athens Culture Net »; l’initiative « Curing the Limbo », pour tendre un pont entre les résidents et les réfugiés, et permettre à ces derniers d’apprendre la langue du pays et de s’investir dans la communauté ; ou encore la rénovation du marché municipal de Kypseli, un des quartiers les plus cosmopolites de la cité. Le bâtiment, vieux de 90 ans et qui fonctionnait autrefois comme un marché de produits alimentaires, a été classé monument historique en 2005. Fermé au public, il a été progressivement réinvesti par les habitants, qui y ont organisé une foule d’actions culturelles. La municipalité souhaite aujourd’hui le transformer en un nouveau marché d’entrepreneuriat social accueillant des expositions, des spectacles et manifestations.

Grandir en partenariat avec le privé

C’est précisément dans ce quartier de Kypseli, autrefois peu attractif, que la « ruche d’innovation technologique » Found.ation a choisi d’implanter Start Project, un centre éducatif dédié aux groupes minoritaires et mené conjointement avec la mairie d’Athènes et Microsoft. Enfants, étudiants, personnes âgées, tous les habitants sont invités à venir acquérir les compétences requises à l’ère numérique. Lancé en 2011 sous la forme d’un espace de coworking et incubateur d’entreprises, Found.ation s’est peu à peu imposé comme un partenaire incontournable des entreprises souhaitant accélérer leur transformation digitale. Derrière cette plateforme, on trouve Dimitris Kalavros-Gousiou, le fondateur de TEDxAthens.

La célèbre conférence rassemble désormais 2500 personnes chaque année, et le jeune homme, aujourd’hui âgé de 31 ans, appartient aux figures montantes de l’innovation à Athènes. Son associé chez Found.ation, Filippos Zakopoulos, a fait partie de l’équipe bénévole de TEDxAthens. « TEDxAthens est l’une des principales organisations qui militent pour le changement et amènent les gens vers l’innovation et l’égalité sociale », explique-t-il. Mais ce « technologue » de 38 ans souligne surtout la collaboration fructueuse entre « la Ville d’Athènes, des organismes privés et publics et des entreprises. » Filippos Zakopoulos met d’ailleurs le prix de capitale européenne de l’innovation d’Athènes au crédit d’un seul homme : Konstantinos Champidis, le directeur des technologies numériques de la capitale grecque, et la première personne nommée à un tel poste en Europe, en 2017.

Main dans la main, Konstantinos Champidis et le maire Georgios Kaminis travaillent à remettre la cité sur de bons rails, par le biais de partenariats de gouvernance avec le secteur privé. Ensemble, ils ont notamment lancé le Conseil numérique d’Athènes, un organe consultatif stratégique réunissant les dirigeants des plus grandes entreprises de télécommunication du pays, ainsi que d’éminents professeurs d’universités.

Autre exemple « remarquable » d’un partenariat public-privé réussi à Athènes, selon le magazine lifestyle Greece Is,« la contribution de la Fondation Stavros Niarchos, qui a généreusement fait don de 10 millions d’euros pour le développement de nombreux projets urbains pionniersParmi ceux-ci, citons le programme florissant Open School, qui propose des activités culturelles et éducatives gratuites aux citoyens dans 25 bâtiments scolaires disséminés dans la ville (…) et Athens Partnership, une organisation pour faire se rencontrer les partenaires de la Ville et du secteur privé. »

Un nouveau hub pour les startups

Mais limiter la renaissance d’Athènes aux seules actions de la Ville, ce serait éclipser l’autre pan essentiel du dynamisme de la capitale grecque : son florissant écosystème de start-up et de jeunes entrepreneurs, à l’œuvre depuis le début des années 2010. « La crise a laissé beaucoup de personnes sans emploi, et les jeunes diplômés sans aucune chance de commencer leur carrière. Au lieu de cela, ils se sont tournés vers l’entrepreneuriat », analyse Dimitris Litsikakis. Parti étudier, comme beaucoup de jeunes Grecs, au Royaume-Uni, ce chargé de projet informatique a longtemps dirigé la branche « Athènes » de Startup Grind, un réseau international de start-up adossé à Google for Entrepreneurs. Chaque mois, l’organisation met sur pied des événements pour mettre en relation de jeunes chefs d’entreprises entre eux, mais aussi de potentiels investisseurs.

Pour Filippos Zakopoulos, « la crise financière a sans doute accéléré la métamorphose d’Athènes en plaque tournante pour les entreprises en démarrage. Mais pour être juste, les éléments d’un écosystème entrepreneurial sain existaient déjà depuis quelques années. La Grèce possède un réservoir de talents hautement éduqués, se situe à un carrefour géographique offrant une affinité culturelle avec l’Europe de l’Ouest et de l’Est et le Moyen-Orient, et est stable démocratiquement. Et puis, les Grecs ont toujours été des entrepreneurs et des marchands ! », rappelle le trentenaire. Dimitris Kalavros-Gousiou, son associé chez Found.ation, qui a aussi développé la plateforme de « jumelage de talents »

Tech Talent Jobs, voit évidemment cette ébullition de la « scène locale des start-up » avec optimisme. « Je crois que, parce que les entrepreneurs grecs opèrent dans un environnement plus instable que Londres ou Berlin, ils ont développé des compétences singulières. Nous sommes lentement mais fermement en train de construire un projet d’innovation technologique à Athènes, qui affirme que les entreprises technologiques de classe mondiale peuvent commencer à partir d’ici. » Parmi les premiers succès notables, on compte la société de synthèse vocale Innoetics, rachetée en 2017 par Samsung, ou l’application de taxi locale Beat, qui appartient désormais au groupe automobile Daimler.

En ébullition, Athènes n’en reste pas moins une capitale encore fragile, au taux de chômage approchant les 20 %. Quant à la Grèce, elle n’est sortie « officiellement » de la crise qu’au mois d’août dernier, libérée de la tutelle financière de l’Europe et du Fonds monétaire international (FMI), après huit ans de plans de sauvetage et de cure d’austérité. « Nous avons encore du travail pour atteindre la maturité du Royaume-Uni ou de l’Espagne », reconnaît Dimitris Litsikakis.

Mais le dernier verrou au développement d’entreprises d’envergure internationale, l’accès au capital, a définitivement sauté. La Grèce dispose depuis le début 2018 de la force de frappe du fonds de capital-risque EquiFund, créé par le ministère grec de l’Économie en partenariat avec le Fonds européen d’investissement. « Sur neuf fonds d’investissement, d’un total de 400 millions d’euros, six se concentrent sur des start-up, à différentes étapes de leur développement », s’enthousiasme Filippos Zakopoulos. Le nerf de la guerre, donc, et une raison supplémentaire de croire au rebond de la Grèce et de sa capitale.