Le petit pays sorti exsangue d’une guerre fratricide en 1953 n’est plus qu’un lointain souvenir. En quelques décennies, la Corée du Sud s’est forgée une place de leader sur le marché mondial du numérique.

En Corée du Sud, Gangnam n’est pas qu’une chorégraphie mondialement saluée par 65 millions de vues sur YouTube. Au sud-est de Séoul, le district de Gangnam et ses larges avenues bordées de gratte-ciels étincelants est surtout le nerf des ambitions futuristes du pays le plus connecté du monde. C’est dans les buildings de ce quartier d’affaires que bat le pouls fébrile d’un réseau tentaculaire de start-ups du numérique et d’incubateurs high tech qui se veulent inventeurs de la smart city de demain. En la matière, Séoul a déjà de quoi faire baver la Silicon Valley. Des boutiques virtuelles affichées sur les arrêts de bus, une 4G ultra-rapide opérationnelle jusque dans les tréfonds du métro, 10 000 points de wifi gratuit dans la ville, ainsi qu’une hallucinante quantité de caméras de surveillance.

Dans cette nébuleuse urbaine, seul le majestueux fleuve Han qui coupe la ville en deux vient ralentir le rythme frénétique adopté par la capitale sud-coréenne. Et pour cause, le territoire du pays est couvert à 70 % de montagnes, laissant peu d’espace aux 50 millions de citoyens qu’elle compte. En deux décennies d’investissement public, la Corée du Sud – à plus forte raison à Séoul et Songdo – est devenue la boule de cristal des magnats du numérique américains, malgré la taille incomparablement plus réduite de son marché national. Cette trajectoire aussi fulgurante qu’insoupçonnable il y a à peine 50 ans, lorsque le pays affichait le même PIB que le Maroc, est le fruit d’une stratégie politique que le pays ne compte pas délaisser de sitôt.

Le Dongdaemun Design Plaza de Séoul
Crédits : Eugene Lim

« Le gouvernement coréen est confiant dans le fait que dans un futur proche, la réalité virtuelle modèlera tous les gros marchés – du mobile au militaire en passant par le jeu, l’éducation, la médecine ou le sport », explique KwangYun Wohn, professeur à la tête du Conseil national coréen de recherche pour la Science et la technologie. « Dans ce processus, beaucoup de compagnies sud-coréennes joueront un rôle primordial. Nous avons un potentiel énorme pour devenir un leader mondial en matière de réalité virtuelle. » Un secteur dans lequel le pays compte investir 320 millions de dollars au cours des quatre prochaines années.

Mais comment la Corée du Sud s’est-elle discrètement forgée une place de choix dans le secteur le plus révolutionnaire du XXIème siècle ?

Le miracle du fleuve Han

C’est ainsi qu’est surnommée l’extraordinaire épopée économique dans laquelle s’est embarquée depuis trente ans ce petit pays, coincé entre ses deux géants industriels voisins, la Chine et le Japon. Lorsqu’elle se dégage de la tutelle nippone en 1948, la Corée semble peu armée pour voler de ses propres ailes. Dénué d’abondantes ressources naturelles, le territoire est en outre rapidement divisé entre le nord industriel sous tutelle soviétique et le sud agricole étroitement surveillé par les États-Unis. De 1950 à 1953, des combats fratricides déchirent le pays, jusqu’à mener à la rupture définitive entre Corée du Nord et Corée du Sud.

Séoul en 1950

Le petit pays aux frontières redessinées doit alors se reconstruire et tenter de faire oublier l’humiliante domination japonaise de près d’un demi-siècle. « Avec une taille économique similaire à celle du Kenya et un PIB par habitant équivalent à celui du Ghana, l’État est à cette époque extrêmement pauvre », souligne Jimmyn Parc, professeur à Sciences Po et chercheur à la Seoul National University. « Avant le XVe siècle, le Japon avait très longtemps été moins développé que la Chine et la Corée : il y a eu par la suite de vastes transferts technologiques dont il a bénéficié, mais ce pays était resté jusqu’ici l’élève, et nous étions le maître. Au cours de l’occupation, ce rapport de force s’est inversé ». C’est sous la dictature de Park Chung Hee, qui reste au pouvoir de 1963 à 1979, que sont établies les fondations de la modernisation économique du pays. Il met également en place une organisation du travail frénétique, invitant les Sud-Coréens à travailler dur pour rattraper le retard accumulé.

La Corée du Sud commence à être considérée comme un pays émergent par ses voisins, et dans les années 1980, la population a compris : travailler dur, paye – une philosophie qu’elle ne lâche pas lors de la transition démocratique de 1986. « Il y a un livre qui date du XIXe siècle, rédigé par des membres de l’ambassade italienne, qui décrit les Sud-Coréens comme des personnes paresseuses et sans aucune motivation pour travailler. Tout l’inverse de ce qu’on entend aujourd’hui ! » s’amuse Parc.

En 1995, le gouvernement lance un plan sur dix ans destiné à construire des infrastructures à haut débit, et des programmes de formation pour enseigner aux Coréens à quoi Internet peut leur servir. La dérégulation parallèle des fournisseurs de services rend rapidement les télécommunications peu coûteuses et accessibles à tous. « Néanmoins », souligne Jimmyn Parc, « on associe souvent, à tort, la construction de ces infrastructures d’Internet à l’entrée de la Corée du Sud dans la course au numérique. En réalité, le gouvernement n’a à l’époque aucunement investi dans les technologies du web. Samsung et LG se sont lancées avec succès dans ces domaines, mais l’État ne les y a pas particulièrement poussé ».

Samsung, qui n’était à sa création par Lee Byung-Chu en 1938 qu’une humble fabrique de pâtes fraîches, s’est ensuite tourné vers la raffinerie de sucre avant de se diversifier jusqu’à opter dans les années 1960 pour l’électronique. À l’aube du XXIe siècle, le temps où Samsung ne faisait que des nouilles n’est plus qu’un lointain souvenir : le groupe est devenu l’un des premiers fabricants mondiaux de téléphones portables et le premier acteur privé de l’essor économique sud-coréen. Talonnée par LG, la firme devient l’emblème de l’entrée de la Corée du Sud dans l’ère numérique. « LG et Samsung ont énormément appris des États-Unis et du Japon, et ils se sont essentiellement fait connaître en copiant Motorola par exemple. Pour un pays développé, l’innovation est synonyme de création et de nouveauté. Pour un pays en développement, le benchmarking suffit car il n’a ni le temps ni les moyens d’inventer. »

Les ingrédients du miracle du fleuve Han, le Pr Hwy-Chang Moon les résume dans son ouvrage Strategy for Korea’s Economic Success en quatre éléments : l’agilité qui correspond à l’extrême rapidité ; le benchmarking ; le goût de l’effort dans le travail ; et la convergence. Cette dernière « correspond à l’idée selon laquelle, auparavant, un nouveau produit contenait une nouvelle technologie », explique Parc. « Désormais, la force des entreprises réside dans leur capacité à intégrer et mélanger plusieurs technologies dans un même produit. »  Un processus qui profite à Samsung, dont la diversification en différentes branches était auparavant vue d’un mauvais œil. Elle est désormais une source de synergie.

La Corée du Sud entre donc en dragon asiatique dans le troisième millénaire, après une crise économique dont elle s’est redressée assez rapidement. D’un secteur florissant du privé, le numérique va alors devenir un pilier de la politique économique du pays dans les deux premières décennies du XXIe siècle.

Réalité Virtuelle – Réalité Augmentée

Le 5 février 2013, sur les marches du Gukhoe – l’Assemblée nationale sud-coréenne – la présidente Park Geun-Hye est venue prononcer son discours inaugural, devant une foule immense et organisée. Fanfares colorées et défilés militaires se succèdent pour accueillir la nouvelle élue. Digne et fière, vêtue d’une veste aux couleurs militaires, la première femme à diriger le pays expose ses projets pour la Corée du Sud.

Park Geun-hye
Crédits : Cheong Wa Dae

« Une économie créative se définit par la convergence des sciences et de la technologie avec l’industrie, la fusion de la culture avec l’industrie, et l’éclosion de la créativité dans les limites autrefois bloquées par des barrières. C’est aller plus loin que l’expansion rudimentaire de marchés existants, créer de nouveaux marchés et de nouveaux emplois en construisant sur la base de la convergence. Au cœur de l’économie créative repose la technologie scientifique et l’industrie des technologies de l’information, des domaines que je place dans mes priorités. »

Le plan est d’opérer une conversion de l’appareil productif vers les services et le virtuel : le numérique est incontestablement devenu la force de la Corée du Sud, et l’État en a pris la pleine mesure depuis 2010. En 2014, le ministère de la Science annonce qu’il compte investir d’ici 2020 environ 1,3 milliard d’euros dans les infrastructures mobiles, pour lancer à l’aube de la prochaine décennie la 5G, qui s’annonce mille fois plus rapide que la 4G actuelle – elle-même déjà deux fois plus véloce en Corée qu’aux États-Unis.

Pour cela, la Corée du Sud consacre une part substantielle de son PIB à la Recherche et au Développement – 4,3 %, soit davantage que l’Allemagne, le Royaume-Uni ou même les États-Unis. Objectif – et veut devenir un leader de la quatrième révolution industrielle, qui n’est autre « qu’une énorme révolution dirigée par une ‘hyperconnectivité’ basée sur l’Internet des Objets, une ‘superintelligence’ basée sur le big data, l’Intelligence Artificielle, la Réalité Augmentée et la Réalité Virtuelle », estime KwangYun Wohn. « Pour cela, la Corée fait un effort énorme pour élaborer des politiques et des stratégies générant un changement phénoménal dans différents aspects du système national tel que l’économie, la culture ou la protection sociale ».

Sur le vaste complexe high tech de la Digital Media City, à l’ouest de Séoul, l’excitation est palpable en ce 10 février 2017. Une salle pleine est venue célébrer l’inauguration du KoVAC (Korea Virtual Reality – Augmented Reality Complex). Quelques hommes sur l’estrade attendent patiemment le signal. Une voix féminine entame, suivie par l’ensemble de la pièce, ce qui semble être un décompte en coréen : 3, 2, 1… Les canons à confettis sont lancés et des fontaines se déclenchent sous un tonnerre d’applaudissements : le berceau coréen de la réalité virtuelle est né. Volonté du gouvernement, qui un an plutôt annonçait vouloir faire de la réalité virtuelle un « moteur de croissance », le site est divisé entre un centre de soutien à la réalité virtuelle qui sert de bureaux à des start-ups, et une zone d’expérimentation et de laboratoire. Au total, 2 200 experts devraient travailler dans ces locaux, dans le cadre du vaste effort d’investissement réalisé par le gouvernement dans ce domaine d’avenir.

« En milieu d’année 2014, Samsung Electronics a commencé à collaborer avec Oculus pour développer des mobiles HMD », explique KwangYun Wohn. « Je pense que ça a été le point de départ de l’attraction croissante suscitée par les technologies de réalité virtuelle auprès du grand public en Corée. Depuis, nos compagnies de hardware comme Samsung ou LG ont lancé sur le marché mondial différents dispositifs de réalité virtuelle, tels que des visiocasques et des caméras 360°. » En matière de software néanmoins, ce sont surtout de petites et moyennes entreprises qui développent ce type de produits. Skonec Entertainment, d’strict, ou encore SK Telecom, l’un des principaux opérateurs téléphoniques du pays. « Bien que l’intérêt pour la VR soit parti d’une petite compagnie étasunienne du nom d’Oculus, l’industrie sud-coréenne a très positivement accueilli ce dispositif, et rapidement suivi les avancées en la matière des autres pays ».

« Grâce à la réalité virtuelle, la Corée du Sud voudrait aussi répandre dans le monde entier les contenus « hallyu », c’est-à-dire la pop culture coréenne, à travers la musique ou les séries nationales », ajoute Wohn. La petite taille du pays et l’ombre de ses deux envahissants voisins sont les principaux handicaps de la Corée. Son marché réduit l’a néanmoins poussée à franchir les frontières et à s’adapter à une clientèle étrangère. Exporter ses contenus culturels est le nouveau défi que veut relever le pays.

« Nous mettons sur le marché des systèmes de réalité virtuelle, même imparfaits, et ensuite nous développons des systèmes plus innovants en compensant les points faibles et en fusionnant les technologies qui y sont liées en fonction des retours du marché. »

Car ici, la population est le premier reflet du succès ou de l’échec des nouveaux produits lancés sur le marché. Étonnamment réceptifs à l’entrée des nouvelles technologies, les Sud-Coréens ont pris avec enthousiasme le virage frénétique de la vie numérique.

Palli ! Palli !

Crédits : Tesco

Au mal-nommé « Pays du Matin Calme », « Palli ! Palli ! », « vite, vite », est devenu le mot d’ordre d’une population qui n’attend pas. « Si l’on compare avec la France, tout est extrêmement rapide en Corée. La vitesse est très importante en ce qui concerne les avions, les trains, les métros… tout est à l’heure. La ponctualité est essentielle et les Coréens ne sont donc pas très patients », raconte Jimmyn Parc. « À Paris, j’ai mis un mois à faire installer Internet chez moi. À Séoul, c’est fait en moins d’une journée ! »  Est-ce l’impatience nationale qui a bousculé le développement technologique ? Avec le taux d’acceptation le plus fort au monde face à l’arrivée des nouvelles technologies, la population sud-coréenne est le pouls de l’économie numérique du pays.18,9 millions d’abonnés à la fibre (sur 51,25 millions d’habitants, contre seulement 2,65 millions en France), 70 % de la population dotée de smartphones, les Sud-Coréens sont un public d’early-adopters.

« L’occupation japonaise, entre 1919 et 1945, a joué à cet égard un rôle fondamental », estime Jimmyn Parc. « C’est une honte qui reste encore ancrée dans les esprits en Corée du Sud, et qui explique qu’au contraire de la France, qui peut glorifier son histoire, notre pays associe le passé au mauvais et le nouveau au bon. Je crois que cela explique en grande partie pourquoi les nouvelles technologies sont aussi facilement acceptées en Corée du Sud. » Le pays a parfaitement su provoquer une modification radicale des modes de vie, en faisant du numérique l’un des piliers de l’éducation des jeunes générations.

Crédits : Kakao Talk

Dans les rues, le métro, les restaurants de Séoul, sur les smartphones, le jaune criard de Kakao Talk avait devancé de deux ans le vert de WhatsApp ou le bleu de Facebook Messenger. Moins marquées par les designs minimalistes chers à la Silicon Valley, les applications locales qui suscitent l’engouement des foules ne séduisent pas nécessairement un public étranger. Ultra-connectée, la capitale offre la possibilité d’une consommation frénétique et immédiate. Depuis 2011, Tescos a installé des affiches publicitaires qui font office de boutiques virtuelles dans les arrêts de bus : le client scanne le code QR du produit de son choix qu’il commande ainsi automatiquement. Il existe des distributeurs pour à peu près tout – y compris des chaussettes –, et les tables de restaurant disposent chacune d’une sonnette – pour pallier l’éventualité d’une insupportable attente.

À Séoul, le numérique espère même chasser les idées noires, dans un pays où mettre fin à ses jours est devenu la première cause de mortalité chez les 10-40 ans. Enjambant la rivière Han pour relier Mapo-gu à Yeongdeungpo-gu, le pont de Mapo est un des lieux les plus célèbres de la capitale sud-coréenne. Lieu de prédilection des candidats à la mort au cours de la dernière décennie, il est devenu depuis 2012 un emblème de la lutte contre le suicide en Corée du Sud. À mesure que vous traversez ce pont, idées noires en tête, des « Je t’aime » lumineux, des « Nous sommes avec toi », peut-être même un « Ne nous quitte pas » sont censés apaiser détresse et solitude. De la part de toute l’équipe de… Samsung Life Insurance.

Crédits: Samsung Life Insurance

Une saturation numérique qui commence néanmoins à préoccuper le gouvernement, alors que 20 % des adolescents sud-coréens souffrent d’addiction numérique. Des « camps de désintoxication numérique » de 12 jours, organisés par le gouvernement, veulent soigner le mal du siècle : dans les superbes montagnes sud-coréennes, les drogués du smartphone viennent s’aérer l’esprit, faire de l’exercice et réapprendre à socialiser dans la réalité, privés de leur appareil. « J’ai noué des relations sur Internet, mais j’ai pris des distances avec mes vrais amis », confie l’un de ces jeunes qui espère retrouver un rapport plus sain à son smartphone.

Un défi à prendre en compte mais qui ne freinera pas pour autant le pays dans cette course au numérique dont il a su intégrer en un temps record le peloton de tête. Si elle n’a pas encore dépassé les géants américains en matière d’innovation, la Corée du Sud est désormais loin du simple stade du benchmarking, et bénéficie d’un atout essentiel dans sa capacité à modifier radicalement le mode de vie de sa population, tout en ayant conscience des limites de son marché intérieur et de la nécessité de s’adapter à d’autres pays : c’est désormais dans le monde entier que l’on s’arrache à l’occasion de Noël le nouvel aspirateur Star Wars de Samsung, peut-être imaginé dans un des buildings du Gangnam district.