Depuis ses débuts dans sa chambre d’étudiant à Harvard, Mark Zuckerberg a largement contribué à transformer le monde. Son réseau social rassemble sur une même plateforme des milliards d’individus de langues, de cultures et de pays différents. La fonctionnalité Facebook Live, introduite en 2015, permet à n’importe quel utilisateur de filmer en temps réel les événements auxquels il assiste et de les diffuser instantanément dans le monde entier. Avec plus de 2,2 milliards de comptes, Facebook a davantage d’utilisateurs que n’importe quel pays ne possède de citoyens.

À la suite de Facebook, les réseaux sociaux ont tour à tour contribué à apporter leur empreinte sur nos sociétés. En 2013, c’est sur Twitter, grâce à un message posté par Hassan Rohani, le président iranien, que de nombreux internautes ont appris que celui-ci avait échangé au téléphone avec Barack Obama, première conversation directe entre les dirigeants des deux pays depuis trois décennies. À ses débuts, Snapchat a créé la fonctionnalité « local stories », des vidéos disponibles 24h/24 et régulièrement mises à jour, permettant aux utilisateurs de partager avec le monde entier des vidéos illustrant le quotidien dans leur ville (une fonctionnalité retirée en 2016). Instagram a permis à un grand nombre d’internautes de découvrir des lieux dont ils ignoraient jusque là l’existence.

Incontestablement, dans la droite ligne de ce qu’avait déjà permis l’internet, les réseaux sociaux ont rendu le monde plus petit, plus visible et plus connecté. Mais ont-ils pour autant contribué à rendre les humains plus proches les uns des autres, à créer une communauté mondiale, comme l’ambitionne Mark Zuckerberg dans son manifeste-fleuve de près de 6 000 mots publié en février 2017 ?

Crédits : Eaters Collective

Fake news

Tout d’abord, les réseaux sociaux ne sont pas toujours les meilleurs alliés de la communication et de l’information. Ainsi, une étude parue dans le magazine américain Science montre que les fausses informations (qui existaient bien avant Facebook et consorts) se propagent bien plus rapidement sur les réseaux sociaux que les informations émanant de sources fiables. Ainsi, durant la campagne présidentielle américaine de 2016, le Pizzagate, une théorie accusant plusieurs cadres du parti démocrate d’être mouillés dans un trafic d’enfants installé dans une pizzeria de Washington, s’est répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux.

À l’ère de l’intelligence artificielle, les choses pourraient rapidement devenir hors de contrôle. En effet, s’il est de longue date possible de truquer les images, les récents progrès de l’intelligence artificielle permettent désormais de créer de faux enregistrements audio et vidéo plus vrais que nature, comme dans cette vidéo de Barack Obama postée en avril 2018 par BuzzFeed. C’est notamment pour lutter contre cet écueil que Facebook s’efforce actuellement de prendre des mesures pour lutter contre la diffusion des fausses informations. Avec le risque de basculer dans une censure d’un type nouveau, organisée par un acteur privé…

La chambre d’écho des réseaux sociaux

En outre, contrairement à ce que l’on pourrait croire, et malgré leur capacité à transcender frontières, langages et cultures, les réseaux sociaux n’entraînent pas nécessairement une plus grande exposition à l’altérité, à des idées différentes. En effet, les complexes algorithmes qui composent savamment le mélange de publications auxquelles nous sommes confrontés sur les réseaux sociaux ont un objectif : générer de l’activité, du partage de contenus. Or, nous avons plus de chances de partager une publication si celle-ci va dans le sens des croyances et des valeurs auxquelles nous tenons.

Ainsi, pour de nombreux commentateurs, les réseaux sociaux tendent à nous abreuver de contenus susceptibles de nous caresser dans le sens du poil, et à nous masquer les aspects de la réalité que nous apprécions le moins. C’est ce que l’on nomme la « chambre d’écho » des réseaux sociaux. « Nous ne favorisons pas certaines sources ou certaines idées. Notre but est de fournir à l’utilisateur les histoires auxquels il tient le plus à être exposé, en fonction des retours que nous avons reçu » écrivait ainsi Adam Mosseri, VP of Product Management chez Facebook, dans un article paru en juin 2016.

« Facebook a beau avoir créé une “communauté mondiale”, ses éléments sont complètement ségrégés et fragmentés », écrit quant à lui Frédéric Filloux, chercheur à Stanford spécialisé dans l’étude du journalisme sur la toile, dans un article Medium. « Facebook est constitué de dizaine de millions de groupes soigneusement conçus pour partager les mêmes idées et opinions. Chaque groupe est protégé de l’infiltration idéologique émanant des autres cohortes. Maintenir l’intégrité de ses murs est la mission principale des algorithmes Facebook. »

Crédits : Thought Catalog

Une analyse partagée par la journaliste du New York Times Jenna Wortham, qui, comme bon nombre de ses collègues outre-Atlantique, a été plus que surprise par l’élection de Donald Trump. Une surprise qu’elle attribue en partie à la propension des réseaux sociaux à ne nous montrer que ce que nous voulons bien voir. « J’ai passé près de dix ans à apprendre à Facebook, Instagram et Twitter le type d’informations et de photos que je ne souhaite pas voir, et ils se sont comportés en fonction. Chaque fois que j’aimais un article, ou cliquait sur un lien, ou en masquait un autre, les algorithmes pilotant mon fil d’actualité prenaient bonne note et ne me montraient que ce que, selon eux, je voulais voir. »

En revanche, pour Alex Bruns, professeur au Digital Media Research Centre de la Queensland University of Technology de Brisbane, cette notion de chambre d’écho est largement exagérée. « Une étude du Pew Research Center montre que les utilisateurs de Facebook sont en permanence surpris de constater à quel point leurs contacts ont des opinions politiques différentes des leurs, ce qui bat en brèche cette notion de chambre d’écho. En réalité, nous choisissons nos amis Facebook au hasard des rencontres, et pas du tout de leurs opinions politiques. En outre, d’autres études montrent que les franges politiques les plus radicales sont d’avides lecteurs de la presse d’opinion située à l’opposé du spectre politique. Ils s’informent avec attention sur leurs adversaire pour mieux les combattre. Ainsi, les supporters de Trump sont de gros lecteurs du New York Times », affirme-t-il.

Alex Bruns, professeur au Digital Media Research Centre. 
Crédits : Queensland University of Technology

Toutefois, les réseaux sociaux, en permettant aux utilisateurs d’entrer facilement en contact avec des individus qui partagent nos opinions, facilitent selon lui l’adoption d’idées tranchées et radicales. « Les réseaux sociaux facilitent la prise de contact avec des communautés qui nous ressemblent, qu’il s’agisse de passionnés de football, de fans de rock’n roll, de parents ayant des enfants handicapés, de climatosceptiques ou encore d’anti-vaccins. Ainsi, les individus ayant des opinions politiques radicales peuvent facilement trouver des groupes qui leur ressemblent, ce qui peut ensuite renforcer leurs idées et accroître encore leur polarisation. » Axel Bruns s’apprête à publier un livre (Are filter bubbles real?) consacré à la question des chambres d’écho.

La mémoire à l’ère digitale

S’ils ont changé notre façon de voir le monde, les réseaux sociaux ont aussi transformé celle dont nous nous voyons nous-mêmes, en changeant la façon dont nous répertorions nos souvenirs individuels, et les partageons avec notre cercle de connaissance. Certes, du journal intime à l’album de photos de famille, nous nous sommes toujours efforcés de garder une trace du passé. Mais auparavant, ces souvenirs, conservés sur supports matériels, n’avaient pas forcément vocation à être partagés, et quand ils l’étaient, ce n’était qu’avec un petit nombre de personnes. À l’ère de Facebook, d’Instagram et de Snapchat, chacun documente scrupuleusement sa propre existence, pour une audience bien plus large que par le passé, élargie aux amis, aux simples connaissances, et même à de parfaits inconnus.

Une nouvelle donne qui, naturellement, transforme la façon dont nous nous voyons, bien qu’il soit difficile d’en discerner les conséquences exactes, tant le phénomène est nouveau. « La perception que nous avons de nous-même se construit à partir des souvenirs. Ainsi, si les réseaux sociaux modifient ce que nous consignons, partageons, et donc, ce dont nous nous souvenons, il est presque certain qu’ils modifient également la façon dont nous nous percevons », affirme Elizabeth Kensinger, professeur au Boston College. En particulier, la manière dont nous documentons notre quotidien sur les réseaux sociaux permettrait à chacun d’entre nous de conserver en mémoire une foule d’événements en apparence insignifiants, que nous aurions en temps normal tendance à oublier, mais qui jouent un rôle important dans la construction de notre moi.  

« Nous identifions facilement les événements exceptionnels de notre existence, un mariage, un anniversaire, la naissance d’un enfant, etc., mais nous négligeons l’importance des petits riens », affirme Zhang Ting, une enseignante à la Harvard Business School, qui a effectué plusieurs travaux de recherche autour de la mémoire. « Combien de photos possédez-vous de votre bureau, de vos collègues ? Sans doute très peu, alors qu’ils contribuent à façonner votre quotidien. Pourtant, ces souvenirs-là nous procurent un plaisir certain lorsque nous les retrouvons, des années plus tard. Les réseaux sociaux permettent de capturer ces moments en apparence anodins, qui composent une partie de notre identité. »

Crédits : Ben Weber

Mais la dimension intrinsèquement sociale des réseaux sociaux transforme aussi la manière dont nous consignons nos souvenirs. Comme ces derniers sont destinés à un public, nous les présentons différemment, avons tendance à masquer certains événements et en exagérer d’autres. « Lorsque vous prévoyez de partager un souvenir sur les réseaux sociaux, vous avez votre audience en tête, vous ne le faites pas uniquement pour vous même, et cela change naturellement la manière dont vous présentez votre souvenir », explique Linda Henkel, professeur de psychologie à la Fairfield University, dans le Connecticut. « On a tendance à embellir lorsque l’on s’adresse à un public. Sur les réseaux sociaux, nous cultivons notre propre marque. » Poussée à l’extrême, cette tendance donne le phénomène des influenceurs Instagram, payés par les marques pour publier des photos et vidéos idylliques mettant en scène leurs produits.

Le langage des ordinateurs

En plus de transformer notre mémoire, les réseaux sociaux ont aussi un impact sur notre langage. Et pour certains, ce n’est pas vraiment une bonne nouvelle, car ils contribuent à sa simplification et son appauvrissement. C’est la thèse défendue par David Auerbach, ingénieur informatique et journaliste spécialisé dans l’analyse des nouvelles technologies. Selon lui, les réseaux sociaux incitent les utilisateurs à exprimer leur opinion en recourant à des émojis, des hashtags et des boutons d’action simple (comme le bouton like de Facebook), car ce type de données est beaucoup plus facile à analyser pour un ordinateur. Cela permet aux réseaux sociaux de mieux cerner leurs utilisateurs, pour leur offrir des contenus adaptés à leur goût, mais aussi de faire de l’argent en extrayant du sens des contenus publiés par les utilisateurs et les commercialisant pour un usage marketing.

« Les réseaux sociaux promeuvent l’usage des hashtags, des émojis, des boutons like, tout ce qui permet aux ordinateurs de créer facilement des catégories. » explique-t-il. « Grâce à ces différentes fonctionnalités, il est possible de classifier les utilisateurs de manière toujours plus précise, en fonction de critères démographiques, sociaux, mais aussi des sentiments, des réactions émotionnelles. Il est en effet bien plus simple, pour un algorithme, d’extraire du sens d’un like ou d’une émoticône “heureux” que d’un bloc de texte. »

Crédits : rawpixel

Or, selon lui, ces catégories promues par les réseaux sociaux transforment désormais la manière dont nous communiquons et nous percevons nous-mêmes. « Il est plus aisé de répondre à quelqu’un avec un simple like plutôt qu’avec un long commentaire construit. Ainsi, on est incité à communiquer de manière simpliste, les nuances de la pensée font place à une simple sélection parmi une liste d’options réduites. Cela se traduit également dans la manière dont on montre son attachement à une cause. Au lieu d’expliquer pourquoi l’on prend position en faveur de telle ou telle chose, on se contente d’un simple hashtag, et les autres internautes savent immédiatement ce que celui-ci désigne. Ainsi, en faisant un tour sur mon historique Facebook de 2009 et 2010, j’ai constaté un changement aussi rapide que radical. Argumentations et réflexions construites d’alors ont laissé place à des émojis, des hashtags et des phrases courtes aujourd’hui. Nuance et ambiguïté ont décru. » 

Pour David Auerbach, les conséquences vont au-delà l’appauvrissement du langage en ligne, et conduisent à une polarisation croissante au sein de la société, rejoignant ainsi la thèse d’Alex Bruns. « Les individus se voient désormais comme appartenant à des catégories, “je suis libéral” ou bien “je suis conservateur”. Or, ce phénomène incite d’une part à rester campé sur ses positions, puisqu’on a l’assurance d’avoir une communauté de personnes en ligne qui partage notre avis (même si on ne les côtoie pas dans la vie réelle) et où la simplification à l’extrême de la communication n’incite ni à l’échange ni au compromis. Mais cette catégorisation implique aussi une certaine radicalité : de crainte de se mettre en porte à faux par rapport à cette communauté à laquelle on se targue d’appartenir, on refuse de dévier d’un iota par rapport aux idées qu’elle défend. Cela donne davantage de visibilité aux positions les plus radicales sur tous les sujets, et conduit les individus à refuser le compromis et le débat. Cette tendance polémogène explique à mon sens les évolutions politiques de ces dernières années. »