Après quelques années de travail en tant que graphiste dans plusieurs entreprises basées à Istanbul, Dante Işıl Özkan a commencé à s’ennuyer : « J’avais l’impression de perdre ma créativité parce que j’étais en cage. En tant que designer, je voulais révolutionner totalement le monde de l’expérience utilisateur ». Alors, en 2015, elle a décidé de se jeter à l’eau et de fonder, avec l’aide de quelques amis, sa propre entreprise : OktoPeople.

L’entrepreneure Dante Işıl Özkan.
Crédits : Dante Işıl Özkan

Le succès n’a pas tout de suite été au rendez-vous, mais après que ses services ont permis à un site de e-commerce d’augmenter ses revenus de 221%, la jeune femme turque pouvait être sûre de son potentiel. « Le seul problème était que c’était assez difficile pour [elle] de trouver des clients en Europe et aux États-Unis. » Puis elle est tombée sur e-Residency.

Une infrastructure numérique séduisante

Lancé en 2014 en Estonie, ce programme permet aux non-résidents de devenir e-résident, c’est-à-dire d’acquérir une carte d’identité numérique, d’obtenir une adresse postale, d’ouvrir un compte bancaire, d’installer leur société, et donc d’accéder au marché européen tout en profitant de la qualité des services numériques de ce pays qui s’illustre dans la dématérialisation des démarches administratives depuis 2001.

Cette année-là, l’Estonie développait le système informatique X-Road, qui permet aux citoyens de payer leurs impôts en ligne, de voter, ou encore de correspondre avec une école. Et depuis 2012, comme l’explique le directeur de e-Residency, Kaspar Korjus, le pays utilise une blockchain, ou « chaîne de blocs », dans les domaines de la santé, judiciaire, législatif et commercial.

« C’est un type particulier de base de données réparti sur plusieurs sites, pays ou institutions » dont les entrées « sont configurées en “blocs” et ensuite enchaînées en utilisant des signatures cryptographiques numériques, d’où le terme chaîne de blocs ». « Une chaîne de blocs est essentiellement un registre incorruptible de blocs de données, et ces données peuvent être des enregistrements de presque tout. »

La chaîne de blocs permet aux Estoniens de mieux contrôler leurs données :« Prenez le domaine de la santé, par exemple. Peu de personnes dans le monde peuvent dire exactement où se trouvent leurs dossiers médicaux et qui les a consultés. Les Estoniens peuvent se connecter à leurs propres dossiers en utilisant leurs identités numériques et ensuite voir exactement quels professionnels de la santé ont fait de même et quand. »

L’infrastructure numérique de l’Estonie permet en outre d’ouvrir une entreprise en une journée et de la diriger en ligne, d’avoir accès aux services bancaires et aux cartes de paiement, d’utiliser des prestataires de services de paiement internationaux, de déclarer des taxes et de signer des documents. Et c’est ce qui a séduit Dante Işıl Özkan.

Kaspar Korjus serrant la main du président Emmanuel Macron lors du Tallinn Digital Summit en septembre 2017.
Crédits : e-Residency Estonia

Pour une Estonie plus forte

« La première chose qui a attiré mon attention était “travaillez de n’importe où”, dans une entreprise indépendante du lieu, et faire une demande de e-residence était assez facile », témoigne-t-elle sur le site du programme e-Residency, qui recense aujourd’hui 45 000 e-résidents originaires de 160 pays différents.

« Le programme e-Residency est inclusif », assure Kaspar Korjus. « Toute personne sur la planète peut devenir un e-résident en Estonie. Notre programme est également valorisant. Nous croyons que tout le monde doit avoir la même possibilité d’accéder aux outils dont il a besoin pour devenir un entrepreneur prospère et atteindre son plein potentiel. »

« Nous croyons en ce principe d’égalité des chances. Ceux qui ont le même niveau de talent et de capacité et la même volonté d’utiliser ces dons doivent avoir les mêmes chances de réussir, quelle que soit leur classe sociale ou leur origine, l’endroit où ils vivent et l’endroit où ils décident de voyager. Notre message aux entrepreneurs est “concentrez-vous sur vos idées, votre entreprise, votre produit ; nous allons garder le chemin ouvert pour vous”. »

Crédits : e-Residency Estonia

Mais le programme e-Residency n’est pas une oeuvre de charité pour autant.« Il nous permet de rendre notre pays plus grand et plus fort », ajoute en effet son directeur. « Car nous croyons fermement que c’est grâce à notre ouverture et à notre inclusivité que nous allons bâtir un avenir meilleur pour les Estoniens. Cela fait aussi partie de notre vision de la manière dont les États vont évoluer. »

« De nos jours, un nouveau contrat plus libre est nécessaire entre les États et les citoyens, ce qui implique un nouveau contrat social avec la liberté de changer aussi, si une personne choisit de le faire. Parce que, à une époque où la mobilité de la main-d’œuvre ne fait que s’accroître, le système rigide d’un État qui s’occupe d’une personne de la naissance à l’âge de la retraite est obsolète. »

Le programme e-Residency permet à l’Estonie, petit pays balte d’1,3 million de personnes coincé entre la riche Finlande et l’imposante Russie, de porter ce message. « C’est un moyen de se faire connaître à l’international », souligne en effet Arnaud Castaignet, responsable des relations publiques de e-Residency et seul Français de l’équipe.

Un moyen vraisemblablement efficace, car l’Estonie est le seul partenaire public de la  Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement sur l’initiative e-Trade for all, qui vise à « améliorer la capacité des pays en développement et des pays aux économies en transition à utiliser le e-commerce et à en tirer parti » depuis 2016.

La grande majorité des pays en développement reste à la traîne dans l’e-commerce.
Crédits : UNCTADOnline

L’Estonie, un paradis fiscal ?

Le programme e-Residency bénéficie par ailleurs aux entreprises numériques estoniennes telles que Lean In. Cette start-up spécialisée dans la comptabilité et la gestion des entreprises à distance est aujourd’hui la troisième start-up d’Estonie en termes de croissance, et « elle dépend entièrement des e-résidents » selon Arnaud Castaignet.

Depuis sa création en 2014, et selon les calculs du gouvernement estonien, le programme a ainsi rapporté 14,5 millions d’euros. Il devrait en rapporter un milliard d’ici 2025, s’il compte alors comme prévu 150 000 e-résidents. « Et il a nécessité un investissement extrêmement faible, l’infrastructure numérique sur laquelle il repose étant déjà en place», précise le responsable des relations publiques.

Arnaud Castaignet, responsable des relations publiques de e-Residency.
Crédits : e-Residency Estonia

Résultat, l’équipe de e-Residency reçoit « en permanence des délégations gouvernementales, parlementaires et politiques » désireuses de créer un programme similaire dans leurs propres pays. « La Lituanie y travaille, et l’Azerbaïdjan a annoncé le lancement d’un programme basé sur l’identité mobile. »

« Mais attention », prévient Arnaud Castaignet, « si n’importe quel État peut développer son propre programme de e-résidence, cela ne signifie pas qu’il ne différera pas du modèle estonien, car ce type de programme dépend avant tout du degré de développement numérique de la société dans laquelle il est mis en place et de l’importance qui est accordée à la protection de la vie privée. »

Ce type de programme dépend aussi fortement de la fiscalité du pays dans lequel il est développé, et l’Estonie a déjà été accusée de se transformer peu à peu en paradis fiscal. « Mais dans les faits, les entreprises implantées en Estonie grâce à e-Residency créent de la valeur ailleurs et donc payent des impôts ailleurs », riposte le responsable des relations publiques, qui en veut pour preuve que, sur les 14,5 millions d’euros rapportés au pays par le programme, les taxes ne représentent qu’un million d’euros.

Ces taxes ne concernant que les dividendes, et pas les profits réinvestis dans la croissance, il est vrai que la fiscalité estonienne facilite la création d’entreprises. Mais contrairement au Panama ou au Luxembourg, l’Estonie ne pratique pas le secret bancaire. Par ailleurs, e-Residency n’offre ni la résidence fiscale ni le droit d’habiter dans le pays.

Et sécurité oblige, pour valider son statut de e-résident, il faut aller chercher sa carte en personne et laisser ses empreintes digitales, en Estonie ou à l’ambassade du pays, après que l’administration a vérifié votre identité et votre casier judiciaire, une procédure qui prend généralement entre deux et quatre semaines.