Cette story sur « Elon Musk peut-il sauver le monde ? » est publiée en partenariat avec ulyces.co

Ce samedi 7 juillet, Elon Musk déclarait travailler à la conception d’un mini sous-marin pour secourir des enfants bloqués par la montée des eaux avec leur entraîneur de football dans une grotte du nord de la Thaïlande depuis quinze jours. Une entreprise extrêmement périlleuse, dans la mesure où le seul moyen de les extraire était d’emprunter une voie étroite et sinueuse de quatre kilomètres qui avait déjà coûté sa vie à un ancien plongeur de la Marine thaïlandaise.

Le dimanche 8 juillet, le célèbre patron de Tesla et SpaceX était en mesure de présenter un prototype du mini sous-marin et de le tester dans une piscine de Los Angeles. Conçu à partir des tubes servant à transporter l’oxygène liquide dans les fusées de SpaceX, ce tube étanche relié à des bouteilles d’oxygène semblait assez petit pour atteindre la grotte mais assez grand pour transporter un enfant les bras croisés sur le torse. Il devait être manœuvré par des plongeurs, à défaut d’être motorisé.

Baptisé « Sanglier sauvage » d’après le nom de l’équipe de football prise au piège dans la grotte, le mini sous-marin s’est envolé pour la Thaïlande le lundi 9 juillet. Mais il n’a pas été utilisé par les sauveteurs, qui ont terminé avec succès leurs opérations le lendemain. Et la générosité d’Elon Musk a reçu un accueil des plus mitigés à travers le monde.

En effet, si un porte-parole du Premier ministre thaïlandais a salué une initiative « hautement appréciable », d’autres y ont vu de l’opportunisme. « N’y a-t-il pas quelque chose de répugnant à ce qu’un homme utilise le drame d’enfants piégés pour faire la publicité de ses engins en forme de fusée ? » s’est par exemple demandé une journaliste du quotidien The Australian.

Même au sein de l’équipe de sauveteurs, l’initiative d’Elon Musk n’a pas fait l’unanimité. Un de ses membres, le spéléologue britannique Vernon Unsworth, a expliqué à CNN qu’ « elle n’avait absolument aucune chance de réussir ». Le milliardaire américain « n’avait aucune idée de ce qu’était le passage de la grotte », a-t-il estimé avant de conclure : « Le sous-marin, je crois, mesurait environ 1,60 m et il était rigide, de sorte qu’il n’aurait pas pu passer dans les coins ni contourner les obstacles.Il n’aurait même pas parcouru les 50 premiers mètres de la grotte. »

Pour lui aussi, cette initiative était un simple « coup de publicité ». Que les utilisateurs de Twitter, moyen de communication favori d’Elon Musk, ont choisi de moquer avec le hashtag « FixEverythingElon », c’est-à-dire « Elon répare tout ». De la centrale nucléaire de Fukushima au climat planétaire, en passant par la pollution, mais aussi par les problèmes de couple et les ongles incarnés.

Car dès le mercredi 11 juillet, le patron de Tesla et SpaceX relevait un nouveau défi : celui des eaux contaminées de la ville de Flint, dans le Michigan. « S’il vous plaît, considérez ceci comme un engagement à régler le problème de l’eau dans toutes les maisons de Flint présentant une contamination de l’eau au-dessus des niveaux recommandés par l’Administration des denrées alimentaires et des médicaments », a-t-il en effet répondu à un internaute qui l’interpellait sur le sujet. « Sans blague. »

Et les petits footballeurs thaïlandais n’ont pas été pas les premiers objets de sa sollicitude.

#FixEverythingElon

En décembre 2016, Elon Musk voulait résoudre le problème récurrent des embouteillages à Los Angelesen creusant un tunnel et lançait la société The Boring Company pour mettre son plan à exécution. Et vite, en augmentant la cadence des tunneliers actuels de 500 à 1 000 %. Ce qui le faisait passer pour un « hurluberlu » aux yeux de certains experts, tels que Maurice Guillaud, de l’association française des Tunnels et de l’Espace souterrain (AFTES).

Car la construction d’un tunnel requiert de passer par une succession d’étapes préliminaires minutieuses : des études géologiques pour déterminer la composition des sols et le type de machine à utiliser ; une étude d’impact sur l’environnement pour estimer les conséquences d’une telle entreprise ; ainsi qu’une étude d’utilité publique pour attester de la viabilité du projet. « Après ça, il faut minimum un an pour construire un tunneliersi bien qu’un projet massif a peu de chance de démarrer avant cinq ou six ans. »

En septembre 2017, l’ouragan Maria ravageait Porto Rico et plongeait la population de l’île dans le noir. Tesla lui fournissait alors gratuitement des centaines de batteries et dépêchait une équipe d’ingénieurs sur place. Dans la foulée, son patron déclarait souhaiter participer à la reconstruction du réseau électrique de l’île en s’appuyant sur ces batteries – les batteries Powerwall – ses solutions de stockage Powerpack, et des fermes de panneaux solaires.

« Alors que nous savons pertinemment que le réseau de Porto Rico est gravement endommagé, nous ne savons pas encore à quel point il l’est, ce qui est récupérable et ce qui doit être remplacé », s’inquiétait pour sa part l’ancien lieutenant-gouverneur du Maryland, Michael Steele. « Avant de nous précipiter pour donner à une entité l’autorité de reconstruire le réseau, ne devrions-nous pas avoir une meilleure compréhension de son état actuel ? L’offre de Tesla pourrait être la bonne pour Porto Rico, mais elle pourrait ne pas l’être et il y a d’autres défis à prendre en compte pour alimenter entièrement une île à l’énergie solaire. »

Cette offre était en tout cas une excellente vitrine pour la firme et sa filiale SolarCity, qui avait déjà réalisé ce type d’installation sur une île hawaïenne, ainsi que sur une île des Samoa américaines, pour y améliorer la production et le stockage d’énergie solaire, afin que celle-ci puisse alimenter les maisons même les jours sans soleil. Et récemment cherché à développer leurs projets à une plus grande échelle.

Puis, en mai dernier, Elon Musk a voulu trancher les questions d’éthique fréquemment soulevées par le travail journalistique en créant une plateforme de notation des professionnels appelée Pravda. Une idée « très, très » froidement accueillie par les principaux intéressés, tels que Bijan Stephen, du site d’information The Verge. « Pravda est une très, très mauvaise idée pour la simple et bonne raison que ça ne marchera pas », écrivait-il.

« En ignorant la réalité de la façon dont la vérité est manipulée, dégradée et propagée dans les espaces en ligne, elle nous dira peu sur la véracité journalistique ou la vérité fondamentale et tout ce que les foules les plus zélées ressentent comme la vérité. Lancer une organisation dédiée à laisser les gens croire la réalité est ce qu’ils disent qu’elle est peut-être agréable, et peut-être même généreux, mais il y a ici une arrière-pensée. Musk, comme le président, peut ne pas aimer la façon dont les médias le font se sentir exposé, ou victime, ou raté. Personne n’aime ça ! Mais vous ne pouvez pas légiférer la véracité et la réalité, ou la soumettre au vote, et attendre un autre résultat qu’une dystopie. »

Un dollar signé

Le nom même de la plateforme voulue par Elon Musk évoquait une dystopie. Car si le mot « pravda » signifie « vérité » en russe, il désignait également l’organe de presse officiel du Parti communiste à l’époque de l’Union soviétique. Et cette proposition ressemblait à s’y méprendre à une provocation de la part d’un PDG mécontent des articles relatant alors les difficultés de production de Model 3, le véhicule d’entrée de gamme censé faire de Tesla un producteur de masse. Les journalistes ont donc commencé à s’interroger sur le caractère potentiellement colérique du milliardaire.

Toujours en mai dernier, celui-ci a refusé de répondre aux questions de deux analystes lors d’une conférence téléphonique, les jugeant « ennuyeuses » et « ridicules ». En juin, il a accusé un de ses employé de « sabotage » dans un courrier interne : « J’ai été consterné d’apprendre ce week-end qu’un employé de Tesla a commis un gros acte de sabotage pouvant nuire à nos opérations. Ceci inclut des changements purs et simples de code du système de fabrication de Tesla, en empruntant de faux noms d’utilisateurs, et l’exportation de tonnes d’informations ultra sensibles à des parties tierces inconnues.»

Mais l’employé en question se présente pour sa part comme un lanceur d’alerte ayant voulu prévenir des problèmes de sécurité. Et si Elon Musk a reconnu qu’il avait été « stupide » d’ignorer les questions des analystes, il n’est pas certain que des excuses publiques suffisent à faire oublier son tout dernier coup d’éclat. Ce dimanche 15 juillet, en effet, le créateur de l’inutile sous-marin miniature « Sanglier Sauvage » a traité le spéléologue britannique Vernon Unsworth de « pédophile » sur Twitter. Puis enfoncé le clou : « Je parie un dollar signé que c’est vrai.»

Ces outrancières représailles ont provoqué un torrent de critiques sur le réseau social et soulevé cette fois des interrogations sur la stabilité mentale du milliardaire. « C’est », selon l’analyste Roger Kay, « la chose la plus néfaste, en termes d’image de marque, qu’Elon Musk ait jamais faite. » Et son attitude peut maintenant s’apparenter à celle de Donald Trump, qui a néanmoins pour sa part professé pas moins de 289 insultes à l’encontre de ses adversaires, de célébrités, de médias, de pays étrangers et d’émissions de télévision sur Twitter durant la campagne présidentielle.

Le patron de Tesla et SpaceX est encore loin du compte mais la sanction des marchés est déjà tombée : le titre Tesla a perdu 2,75 % à Wall Street ce lundi 16 juillet. Et une sanction judiciaire est possible. En effet, à l’Agence France-Presse lui demandant s’il allait poursuivre Elon Musk, Vernon Unsworth a répondu : « Si c’est ce que je pense, oui.» Il a ajouté qu’il prendrait une décision en rentrant au Royaume-Uni et prévenu que l’affaire n’était « pas finie».

Cette décision a d’autant plus de chances de peser dans la balance de l’opinion publique que ce spéléologue est considéré comme un héros depuis le sauvetage des petits footballeurs thaïlandais. Il a notamment joué un rôle crucial dans la mise en relation des autorités thaïlandaises et des experts britanniques, et fait profiter les autres secouristes de sa connaissance de la grotte, qu’il a inlassablement explorée durant les six dernières années.

« Je devais de toute façon aller dans la grotte le 24 juin », a-t-il confié à CNN. « Je préparais tout mon matériel et j’allais faire un voyage en solo juste pour voir les niveaux d’eau. J’ai été appelé à 2 h du matin dimanche, et j’ai été présent sur place pendant 17 jours. C’était une course contre la montre. Ils avaient besoin de plongeurs de première classe, et c’est ce que nous avons eu. »

Tesla et SpaceX, en revanche, semblent à court de dirigeants de première classe.