Pour que ses enfants « sortent et aient des activités équilibrées », Bill Gates a interdit à ses enfants d’avoir un smartphone avant leurs 14 ans. Que ce genre de bornes aient été posées par l’une des personnes les plus connectées qui soient – le fondateur de Microsoft – a de quoi surprendre. Mais dans la Silicon Valley, la « déconnexion » est à la mode. Les enfants des cadres de Google vont par exemple dans des écoles sans écrans, et on ne compte plus dans les boîtes de la tech les congés sabbatiques numériques et les stages de digital detox (désintoxication du digital).

Le mouvement de la déconnexion, qui touche aussi la France, ne concerne pas que les élites technologiques. Les études se multiplient sur les effets nocifs de la surexposition aux écrans, en particulier pour les enfants, dont la majorité finissent par avoir un smartphone à l’adolescence. Et dans le même temps, vous faites probablement partie de tous ces utilisateurs de smartphones qui saisissent leur appareil environ 76 fois par jours, toutes les 20 minutes, pendant 162 minutes au total, pour 6 heures passées quotidiennement sur Internet. L’addiction aux écrans est rare sur un plan médical, et concerne surtout les jeux vidéo. Mais certains psychologues lui ont donné un nom, quand elle se reflète par une surinformation disproportionnée et un usage effréné des réseaux sociaux : la « nomophobie » (en anglais, la FoMO, pour « Fear of Missing Out »), ou peur de manquer quelque chose sans son téléphone.

L’usage compulsif de nos smartphones peut avoir un effet néfaste pour notre santé. Selon une étude du Digital Society Forum d’Orange, plus de la moitié des Français se se sentent « saturés » – d’images, de vidéos, de likes, de conversations instantanées, de timelines à scroller, de notifications, d’emails à lire ou à trier… La surcharge attentionnelle qui en résulte « nous écrase », remarque Nicole Aubert, psychologue et sociologue, dans « Le Culte de l’urgence ».

La nomophobie est la peur de manquer quelque chose sans son téléphone.
Crédits : rawpixel

« Cette déconnexion a changé notre façon de vivre »

Pour sortir de la pression de l’immédiateté et éviter l’ « overdose » de connexion, certains n’hésitent pas à tout arrêter. Perth, Australie-Occidentale. Dans sa coquette petite maison, à la fois toute proche de la plage et d’un quartier hyper dynamique entouré de buildings, Susan Maushart sirote son thé et marque un temps entre chaque phrase, un peu comme si elle essayait de ne pas aller trop vite. En 2010, cette écrivaine et journaliste américaine a fait une « cure » d’écrans. « C’était il y a longtemps déjà, dans une galaxie lointaine, avant que les enfants aient tous des smartphones, et que Facebook devienne aussi populaire. Mais déjà, à l’époque, j’étais addict à mon iPhone, au point de dormir avec, sous mon oreiller, pour ne surtout rien rater… Bref, j’avais vraiment besoin de me déconnecter », raconte-t-elle, de retour de New-York, où elle est partie vivre deux ans avant de rentrer en Australie, son pays de coeur.

Durant l’hiver 2009, Susan Maushart a 51 ans, et élève seule ses trois adolescents – Sussy, 14 ans, Bill, 16 ans, et Anni, 18 ans. « Eux aussi, évidemment, étaient accros aux nouvelles technologies. Et pour cause, puisqu’ils sont nés avec. À cette époque, je sentais qu’ils s’éloignaient de moi à cause de leurs appareils. Ils étaient ados : c’était déjà assez difficile comme ça de savoir ce qu’ils pensaient, et les écrans n’ont rien amélioré », se souvient-elle. Désireuse de passer plus de temps avec sa progéniture, tout en faisant elle-même une « pause » face à un « trop-plein d’informations », l’écrivaine s’inspire alors de son roman préféré –  « Walden ou la Vie dans les bois », de Henry David Thoreau. « Ce livre raconte l’histoire d’un homme qui quitte sa vie citadine pour aller vivre dans les bois, librement. J’ai eu envie de voir ce qu’il se passerait si je quittais le numérique afin d’être plus libre, car j’avais la sensation que tous ces outils, tablettes, smartphones, ordinateurs, décidaient pour moi. J’ai donc créé ma propre cabane dans les bois, mais dans notre maison… »

Crédits : Susan Maushart/Twitter

L’expérience, qu’elle relate dans un livre, « The Winter of Our Disconnect », durera 6 mois. Pour créer un vrai « électrochoc » dans sa famille, Susan retire tous les appareils électroniques de chez elle – téléviseurs, ordinateurs portables, smartphones, tablettes. « Mes enfants pouvaient toujours accéder à Internet à l’extérieur, à l’école ou chez des amis… mais une fois rentrés, ils étaient totalement déconnectés ». L’écrivaine va même jusqu’à couper, les premières semaines, l’électricité. Pour ses ados, la déconnexion est d’abord difficile : « ils auraient sûrement préféré que je les prive de nourriture ou d’eau, plutôt que d’écrans. Mais petit à petit, ils ont fini par découvrir une nouvelle façon de dormir, de jouer, de discuter… Cette déconnexion a changé notre façon de vivre », note-t-elle.

Pour garder le contact avec leurs amis, Susan Maushart et ses enfants se déplacent, frappent aux portes. « Mes ados avaient peur de perdre leurs amis, mais ils se sont vite rendu compte qu’ils passaient beaucoup plus de temps avec eux en sortant de la maison ! » Le soir, ils « explorent de nouvelles façons d’être ensemble ». Bill, aujourd’hui musicien, se découvre une passion pour le piano. Avec ses soeurs et sa mère, ils jouent à des jeux de société, et surtout, discutent, comme au temps des ancestrales veillées. « En réalité, tout cela a considérablement amélioré nos relations sociales, au lieu de les menacer », estime Susan, en se resservant du thé.

Certes, la journaliste américaine ne cache pas que « parfois, on s’ennuyait, que regarder un bon film nous manquait à tous ». Mais vivre six mois dans un « désert numérique » aura permis à cette petite famille de se rapprocher, et de prendre conscience de l’importance d’avoir un usage plus modéré des nouvelles technos. « Ma plus jeune fille, Sussy, qui a aujourd’hui 23 ans et qui est une vraie digital native, est devenue community manager, et bosse donc essentiellement devant un ordinateur. Mais elle essaie de se limiter en dehors de son travail, et compte protéger l’enfant qu’elle attend des écrans, comme je l’ai fait avec elle », explique Susan.

Aujourd’hui, l’écrivaine ne dort plus avec son iPhone sous son oreiller. Au contraire, elle milite désormais pour un usage raisonné du numérique. « J’ai désactivé les notifications de mes applis, et je ne vais plus sur le Web avec mon smartphone, je l’utilise juste pour appeler mes enfants. Je suis toujours connectée, mais pour faire la pub de mes livres… ironiquement, des objets conçus pour garder les gens hors ligne. »

« C’était presque comme un tour du monde »

D’autres se déconnectent pour raisons de santé, et pas juste pour reprendre leur souffle. Face à la vague du numérique et à la surcharge informationnelle qui en résulte, le « burn out » n’est en effet jamais loin. C’est ce qui est arrivé à Thierry Crouzet en 2012. À l’époque, cet écrivain de 48 ans et blogueur très influent passe ses journées sur Internet. Il suit l’actualité en permanence, écrit des billets de blogs et fréquente les réseaux sociaux de façon frénétique. « Je suis ingénieur informaticien de formation, j’ai toujours aimé les nouvelles technologies, j’ai même été journaliste tech, un temps [il a cofondé PC Expert, ndlr]. Quand Internet est arrivé, c’était un outil fantastique, permettant d’expérimenter de nouvelles choses en littérature. Il fallait y être. Mais ça impliquait d’y passer beaucoup de temps », se souvient-il.

Assis dans son jardin, qui borde l’étang de Thau à Balaruc-les-Bains, près de Sète, l’écrivain à l’accent chantant baisse les yeux en racontant comment le Web l’a conduit à l’hôpital. « Je n’étais alors pas conscient que le numérique, tout en me mettant en relation avec les gens 24 heures sur 24, était aussi une prison dans laquelle j’avais fini par m’enfermer. »

Thierry Crouzet, « auteur expert de rien »
Crédits : Wikimedia

L’idée de prendre un peu de recul lui trottait déjà vaguement en tête, mais c’est une crise cardiaque, qui se révèle être une crise d’angoisse liée « au stress engendré par le Web », qui le poussera finalement à se déconnecter totalement, pendant 6 mois. « J’éprouvais déjà un sentiment de trop-plein du Net… mais mon esprit et mon corps ont fini par décider pour moi. Ils ont dit : ‘stop’ ». Fini, Facebook et Twitter. Face à ce qu’il appelle un « burn-out d’interactions numériques », il débranche la prise de son modem, et n’utilise désormais plus son PC que comme une machine à écrire. De même, son smartphone ne lui sert plus que pour téléphoner.

« Au départ, je me disais que tout désactiver pendant 6 mois, c’était trop, le bout du monde, et que si j’y arrivais, ce serait un miracle… J’avais peur que ce soit douloureux. Mon entourage aussi était sceptique, tout le monde me disait que je n’y arriverai jamais. Mais en réalité, après quelques moments de flottement et des difficultés à m’endormir, ça a été super facile. Grisant, même. J’aurais pu arrêter un an, ou même beaucoup plus longtemps », raconte Thierry Crouzet, avec un ton serein. « Lors de ma déconnexion, j’ai retrouvé de petits plaisirs oubliés – par exemple, finir les livres que je commence, méditer, observer la nature, prendre mon temps, être avec mes enfants », ajoute-t-il. S’il est retourné sur Internet, c’est, dit-il, par nécessité. « Pas par besoin, mais parce que j’étais toujours persuadé que le numérique était un formidable outil créatif. Je ne voulais pas rester en dehors de cette révolution. »

Quand il s’est reconnecté, Thierry l’a fait doucement. « En fait, j’ai réalisé que ce qui pose problème, ce n’est pas le Net, mais les réseaux sociaux. Ils sont conçus pour nous faire perdre du temps. Quand je suis retourné dessus et que j’ai vu tous ces messages, je ne comprenais plus à quoi ils servaient », raconte-t-il. Pour l’écrivain, Facebook et Twitter ne sont pas si éloignés des cigarettes ou du cannabis. « Les likes et les retweets nous font du bien. Il faut rester conscient que ces sites reposent sur tout un mécanisme d’addiction, conçu pour nous garder connectés le plus longtemps possible ». Dans le livre qui raconte sa déconnexion « J’ai débranché », il explique que cette expérience lui a non seulement permis de se remettre sur pieds, mais aussi de « prendre conscience que les GAFA ne veulent pas notre bien, et qu’il n’y a aucune raison d’accepter leur diktat ».

Aujourd’hui, Thierry Crouzet est « moyennement connecté ». Ses comptes sur les réseaux sociaux et son blog existent toujours, mais il y écrit beaucoup moins fréquemment qu’autrefois. « J’y fais la promo de mes livres, je répond à des messages, c’est juste professionnel. Et quand je repense à cette période de déconnexion, 6 ans plus tard, j’en garde un souvenir heureux. J’ai l’impression d’avoir vécu 6 mois d’un black-out formidable, presque comme un tour du monde. »

Paul Miller a choisi de se déconnecter un an.
Crédits : bluesyemre

« Internet, c’est là où sont les gens »

Choisir de vivre sans le Net peut aussi être une simple expérience journalistique. En 2012, Paul Miller, expert américain en nouvelles technologies et totalement addict à son smartphone, se déconnecte pendant une année entière – afin de se « reconnecter avec la vraie vie » et de raconter sa nouvelle vie au site The Verge.

Au départ plein d’optimisme, le journaliste finira son expérience un peu désabusé. « Mon plan était de quitter Internet et ainsi de trouver le « vrai » Paul et le « vrai » monde, mais le vrai Paul et le vrai monde sont déjà liés inextricablement à Internet. Non pas que ma vie n’était pas différente sans Internet. Simplement, ce n’était pas la « vraie » vie », relate-t-il.

Au départ, Paul Miller a profité de sa déconnexion pour lire, se repérer dans les rues sans GPS mais avec une carte papier, envoyer des lettres, sortir de chez lui… Mais après s’être « senti poussé des ailes », le journaliste raconte avoir fini par se sentir seul. N’ayant pas plus envie qu’avant d’aller frapper aux portes pour voir ses amis, il constate qu’Internet, « c’est là où sont les gens » (en tout cas, ses amis qui vivent loin de chez lui) de nos jours, et que se déconnecter n’a pas « résolu ses problèmes ».

Hors des écrans radars

Entre 2010 et 2014, une quinzaine de chercheurs du CNRS, de Paris 7 et de l’Université d’Ottawa, ont enquêté sur la « déconnexion volontaire aux technologies de l’information et de la communication » – d’où le nom du projet, Devotic. Selon le sociologue Francis Jauréguiberry, directeur du laboratoire SET (Société Environnement Territoire) du CNRS et chef de l’équipe, les expériences de Thierry Crouzet et Susan Maushart sont en fait plutôt rares, et quand cela se produit, très peu de personnes en viennent à quitter Internet à vie : « les formes de déconnexion sont la plupart du temps éphémères et partielles, et renvoient à la défense d’un temps à soi, à la préservation de ses propres rythmes dans un monde poussant à l’accélération », explique-t-il dans Le Journal du CNRS.De fait, selon l’enquête Devotic, il semble difficile, voire impossible, de disparaître totalement des écrans radars. « La volonté de ne pas rester en dehors du social, de ne pas être exclu, mais au contraire reconnu est à la base des motivations individuelles et non professionnelles à la connexion », écrit ainsi Francis Jauréguiberry.

« Mon expérience, c’était il y a presque 10 ans. C’était encore possible à l’époque. Mais aujourd’hui, dans le monde dans lequel nous vivons, un monde digital, je ne suis pas sûre que ce soit possible de s’échapper et de vivre pleinement sans technologies numériques. Il ne faut pas s’en couper totalement, mais juste les utiliser d’une façon plus modérée, se limiter », note Susan Maushart, depuis sa maison de Perth.

Fabrice Flipo, 46 ans, lui, n’a pas disparu : il n’a en fait jamais été véritablement connecté. Maître de conférences en philosophie politique et philosophie des science à l’Institut Mines-Télécom et chercheur au Laboratoire de changement social et politique (LCSP) de Paris 7, il est l’un des principaux penseurs de la décroissance, et a longtemps vécu sans téléphone portable. Sur le smartphone Samsung J3 qu’il possède depuis peu de temps, pas d’Internet. « Je ne l’utilise que pour téléphoner quelques minutes, quand j’en ai vraiment besoin… j’ai choisi de ne pas écouter mon répondeur, et d’éteindre mon appareil, bien souvent », confie-t-il, sur le parvis de l’EHESS, à Paris, où il assiste à un colloque sur la recherche responsable.

Le chercheur n’est pas sur les réseaux sociaux. Il possède une adresse e-mail, mais l’utilise comme une boîte aux lettres : « je regarde mes messages quand je veux, et je ne suis pas obligé de répondre sur le champ. » Pourquoi avoir choisi d’être aussi difficilement joignable ? « Pour la tranquillité. Et parce que je trouve l’hyperconnexion insupportable. Je fais tout pour limiter la sur-sollicitation. En fin de compte, les gens qui me connaissent ne s’attendent pas à ce que je leur réponde vraiment, ou alors pas tout de suite… », s’amuse-t-il.

Ses amis semblent comprendre son choix : « j’ai l’impression qu’on a passé la vague de l’excitation où tout le monde voulait être connecté. Aujourd’hui, beaucoup de gens se disent qu’il faudrait quand même avoir une utilisation raisonnable, et du coup, je suis moins étrange qu’avant ! », lance-t-il encore en riant.

Certes, Fabrice Flipo reconnaît que la vie sans connexion, comme au temps des téléphones fixes et des cabines téléphoniques, est parfois difficile au XXIe siècle. « Se déconnecter totalement aujourd’hui, avec le monopole du numérique (qui paraît indispensable aux yeux de beaucoup de gens), ce n’est pas évident. Si j’ai acheté un téléphone portable, c’est par exemple parce que les gens se donnent des rendez-vous trop flous, et qu’il faut désormais s’appeler au moment de la rencontre pour se retrouver. » Mais selon lui, « on peut toujours canaliser, en essayant de limiter les usages à ce qui est vraiment utile ».

 

Une « connexion plus intelligente »

Psychanalyste et président de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines (OMNSH), Michaël Stora reçoit depuis 10 ans des jeunes adultes, qui viennent le trouver pour des problématiques d’addiction aux jeux vidéo. « Il s’agit là d’une vraie addiction, reconnue par l’OMS. L’addiction aux écrans est, également réelle. Mais l’addiction aux réseaux sociaux n’existe pas », affirme-t-il, depuis sa maison, à Saint-Maur-des-Fossés.

Co-auteur en 2017 de l’essai « Hyperconnexion », le psychanalyste constate que de nombreuses personnes ne sont pas réellement « addicts », mais ont surtout peur d’être seules. « On se rend compte que l’hyperconnexion n’est pas tant liée aux réseaux sociaux, mais aux autres : il y a ce désir, quand je poste quelque chose, d’avoir un retour – des likes, des commentaires… cela vient trahir une fragilité narcissique », note-t-il. Pour lui, nos smartphones ne sont dans cette perspective que des « doudous sans fil », qui nous permettent de combler notre angoisse de séparation, et « ce sentiment profond d’être seul, trop seul ».

L’hyperconnexion peut aussi être liée au travail. « Certains, quand ils partent en vacances, n’arrivent pas à se déconnecter, car ils ont sûrement, préalablement, une forme d’addiction au travail, qu’on appelle « workaholic » (bourreau de travail) », explique Michaël Stora. Pour lui, la déconnexion, en tout cas totale, n’est pas la solution à ces deux problèmes. « L’idée, ce serait juste de mieux se connecter, de repenser notre connexion, et de redevenir « maître » de notre smartphone, par exemple, en commençant à désactiver les notifications qui nous sursollicitent. » Et d’ajouter qu’une « connexion plus intelligente, humainement parlante » consisterait aussi à prendre conscience que« les GAFA cherchent à nous rendre dépendants ».

« Mon expérience de déconnexion m’a permis de réaliser qu’il était possible de vivre autrement qu’à travers des appareils, et vous n’avez pas besoin de tout couper, comme moi, pendant 6 mois. C’était un peu extrême. Il est possible de se déconnecter ponctuellement, de faire des pauses et de vivre des phases de déconnexion : laisser son smartphone de côté une journée, ou un week-end, et apprendre à se fixer des limites, c’est tout aussi efficace, voire plus », constate de son côté Susan Maushart.

« Apprendre à doser »

Afin d’adopter un usage mesuré de son smartphone, des applications mobiles, comme Moment, permettent aussi de prendre conscience du temps que l’on passe sur les réseaux sociaux. Ces applis « éthiques » respectent votre attention, selon les principes du mouvement « Time Well Spent » (temps bien dépensé), qui a été créé par Tristan Harris, un ancien de Google, pour promouvoir les services qui ne rendent pas accros.

Quand il a emménagé dans un appartement à New-York pour vivre avec sa fiancée, en 2014, Kevin Olesh, développeur iOS et créateur de Moment, s’est rendu compte qu’il passait trop, beaucoup trop de temps sur son smartphone. « J’étais accro, et cela m’empêchait en fait d’être aussi proche que je l’aurais voulu d’elle. Nous passions chacun nos soirées sur nos appareils… C’était devenu problématique », raconte-t-il. « Afin de calculer combien de temps je passais sur mon iPhone, au détriment du temps passé avec ma femme, j’ai ainsi conçu une appli. Elle m’avertit désormais quand je dépasse les bornes, une limite de 40 minutes par jour, au lieu de 75 autrefois, ce qui représentait 25% de mon temps libre ».

L’application Moment.
Crédits : Moment

Avec son application, qui aide désormais d’autres personnes que lui-même à décrocher, Kevin explique ne jamais avoir voulu se déconnecter totalement, mais plutôt avoir cherché à réduire le temps passé sur son smartphone. « Les Digital Detox sont utiles pour réaliser son addiction, pour faire une pause, mais elles ne peuvent être une solution à long terme. Il faut juste trouver un juste équilibre : les appareils numériques sont de formidables outils, mais chacun doit trouver la bonne limite d’utilisation, perdre moins de temps sur les réseaux sociaux, pour que cela n’empiète pas sur notre vie privée », explique-t-il, avec son accent new-yorkais.

Aujourd’hui, Kevin Olesh passe plus de temps avec sa femme et ses amis, lit des livres (papiers), et éteint son téléphone chaque week-end. « Je passe tellement de temps sur un ordinateur, que je préfère passer mon temps libre à faire autre chose. » Ses conseils pour ralentir sont basiques, mais efficaces : désactiver les notifications, utiliser le mode « ne pas déranger », recharger son smartphone loin de sa chambre et ne pas l’utiliser comme réveil, et s’aménager des temps réguliers « offline ». « Il ne faut pas chercher à tout prix à tout arrêter, mais juste apprendre à doser ».

Reste une question : doit-on interdire les écrans aux enfants avant un certain âge, comme l’a fait Bill Gates ? « La tentation est si forte pour eux d’utiliser ces outils, qui sont hypnotiques… qu’ils ont vraiment besoin que leurs parents les aident à y résister, sans toutefois les en priver. Ce ne serait pas très réaliste », affirme Susan Maushart, un sourire en coin.

« Ma position a toujours été de faire des écrans des alliés, même au sein de la dynamique familiale », indique Michaël Stora. « Le drame, c’est que tout le monde est seul face à son écran, alors qu’ils pourraient être des espaces de partage. Les interdire peut avoir un effet pervers en faisant de ces appareils des objets de convoitise… ce qui peut paradoxalement engendrer des pratiques transgressives. Il faudrait plutôt réfléchir à comment éduquer ses enfants à une connexion mesurée », conclut le psychanalyste.