Si le choix de cravate est discutable, c’est avec la confiance de celui qui est sûr de son fait que Tim Draper se présente sur la scène du débat organisé par la fondation Intelligence Squared, à Manhattan, ce 21 avril 2018. À vrai dire, Draper n’a jamais vraiment douté : l’investisseur américain de 60 ans – connu pour son flair et ses prises de position sans demi-mesure dans le domaine de la tech – n’avait pas hésité dès juin 2014 à acquérir près de 30 000 Bitcoins. Ceux-ci avaient été saisis par le gouvernement américain suite au démantèlement de The Silk Road, l’une des plateformes d’échanges les plus fréquentées du Deep Web. À l’époque, le Bitcoin était encore loin de faire les unes des journaux, et d’alimenter les discussions entre collègues de bureau.

Quatre ans plus tard, Tim Draper est encore plus riche, et ne mâche pas ses mots : « Dans cinq ans, vous essaierez de payer un café avec un billet, et tout le monde se moquera de vous », lance-t-il à un public sceptique. Et ce n’est pas tout : selon lui, le Bitcoin et la révolution des cryptomonnaies dépassent, en termes d’importance, « la naissance d’internet, l’âge du fer, la Renaissance, la révolution industrielle… » En somme, nous serions à un tournant majeur de notre histoire. Ils sont nombreux à se poser la question : les cryptomonnaies – Ethereum, Ripple, Ether, Monero, Zcash, et toutes les autres – peuvent-elles réellement, à terme, remplacer les monnaies nationales ?

Il se passe rarement un mois sans qu’une nouvelle cryptomonnaie (Ethereum, Ripple, Ether, Monero, Zcash…) fasse son apparition.
Crédits : Thought Catalog

Une confiance volatile

Si les monnaies nationales connaissent des fluctuations de leur taux de change (qui peuvent ponctuellement être extrêmes, comme dans les cas de l’Allemagne des années 1920 ou du Zimbabwe des années 2000), il est extraordinairement rare que celles-ci soient aussi importantes que celles que connaît notamment le Bitcoin. Pour cette cryptomonnaie la plus répandue, son cours est susceptible de varier du simple au double en quelques semaines, et a même été multiplié par 20 en quelques mois en 2017.

« C’est l’essence même de la cryptomonnaie : elle n’est pas stable, puisque soumise à la spéculation », explique Matthieu Montalban, économiste à l’université de Bordeaux.« Les gens qui investissent dans ces soi-disant monnaies le font essentiellement dans l’espoir d’obtenir un rendement. Tant que les cours du Bitcoin et des autres cryptomonnaies ne se seront pas stabilisés – ce qui n’a presque aucune chance de se produire, la généralisation des échanges basés sur ces monnaies aurait des conséquences désastreuses pour l’activité économique. »

On comprend donc sans peine que ces variations effraient. En effet, personne – pas même les investisseurs les plus attentifs aux fluctuations des cours – ne peut être assuré que l’argent qu’il a converti en Bitcoin (ou autre monnaie équivalente) conservera la même valeur à court, moyen ou long terme. C’est en partie ce qui explique que, jusqu’ici, l’investissement dans le Bitcoin n’a profité qu’aux plus riches. Pour les moins fortunés et les classes moyennes, il ne peut constituer qu’un risque supplémentaire. À supposer qu’à l’avenir les salaires soient versés en Bitcoin, quel salarié « moyen » prendrait le risque de voir sa paye mensuelle varier potentiellement de 30 ou 40% d’un mois à l’autre ?

Crédits : Bitcoin BCH

De fait, les cryptomonnaies demeurent pour l’instant avant tout des hobbies destinés aux riches technophiles. Jusqu’ici, l’immense majorité des gens ne comprennent ni la monnaie, ni les ordinateurs. Comment peut-on sérieusement espérer qu’ils se passionnent pour les cryptomonnaies ?

La force principale d’une monnaie réside dans la confiance qui lui est accordée par ceux qui l’utilisent. « Une monnaie n’est une monnaie que parce qu’elle est acceptée comme monnaie par une majorité d’individus au sein d’un espace économique donné », rappelle Matthieu Montalban. « Pour l’heure, la méfiance reste grande, et rien n’indique qu’il sera bientôt possible d’effectuer ses courses en payant en Bitcoin. »

L’impossible épargne

Outre la question – essentielle – de la confiance, la volatilité des cryptomonnaies leur interdit purement est simplement de prétendre au statut de monnaies à part entière. Rappelons que la monnaie a trois fonctions essentielles : elle est un intermédiaire des échanges (on échange un bien contre des pièces ou des billets), une unité de compte (elle permet d’établir la valeur relative de différents biens ou services), mais aussi un instrument de réserve de valeur (c’est-à-dire d’épargne). Et clairement, les cryptomonnaies ne satisfont pas, du moins à l’heure actuelle, ce troisième critère majeur.

Même si l’euro est sujet à des fluctuations de son cours, rares sont ceux qui s’interdisent d’épargner de peur que leur épargne n’ait plus la moindre valeur dans quelques années. Ce qui n’est pas le cas du Bitcoin et de ses cousins plus ou moins proches. C’est d’ailleurs ce qu’affirmait en avril dernier John Williams, fraîchement nommé directeur de la FED de New York, clairement sceptique à l’égard des cryptomonnaies. De même pour les impôts : imagine-t-on un instant l’État baser son système fiscal sur une monnaie dont la valeur n’est pas garantie ? Tant qu’il faudra – au moins – convertir ses Bitcoin en monnaie nationale pour payer ses impôts, les cryptomonnaies ne pourront leur substituer.

Les cryptomonnaies ne sont pas des instruments de réserve de valeur ; elles ne permettent pas d’épargner.
Crédits : Fabian Blank

Politiques monétaires sur la touche

En outre, pour que les cryptomonnaies remplacent les monnaies nationales, il faudrait que les États renoncent à agir sur l’économie par le biais de la politique monétaire. Celle-ci constitue l’un des principaux instruments dont disposent les responsables économiques d’un pays, notamment pour contenir l’inflation et stimuler l’investissement et l’épargne. C’est à l’heure actuelle impensable. « Concrètement, c’est sans doute le plus gros frein à l’expansion des cryptomonnaies : seuls les États peuvent décider de l’unité de compte en vigueur sur leur territoire », explique Matthieu Montalban. « Les impôts constituent à ce titre un instrument essentiel, puisqu’ils obligent les citoyens à utiliser la monnaie nationale. Et n’oublions pas que l’État peut à tout moment interdire les cryptomonnaies, voire même lancer sa propre cryptomonnaie souveraine. C’est ce à quoi réfléchissent certains pays comme la Russie et l’Estonie par exemple. »

Ce qui n’empêche pas les partisans du Bitcoin d’affirmer que celui-ci constitue un meilleur investissement – et une meilleure forme d’épargne – que l’or, car il est plus aisé à transférer, à diviser et tout simplement à conserver. Ce n’est hélas que partiellement vrai, et l’or a pour lui une relative stabilité de son cours et une sécurité nettement supérieure. En effet, les vols de quantités massives d’or sont nettement plus rares ces dernières années que les disparitions de Bitcoin entre les mains de hackers malintentionnés.

Pour seconder le rouble et pour pouvoir taxer les personnes utilisant des devises virtuelles, le CryptoRouble va être lancé en Russie dans les prochains mois. Crédits : Wikimedia

Vulnérables aux attaques

Car la sécurité est un autre frein majeur à la légitimation des cryptomonnaies en tant que monnaies à part entière. Si l’on loue volontiers la sécurité des transactions qu’elles garantissent grâce au principe de blockchain, elles n’en sont pas moins vulnérables aux attaques lancées par des hackers.

Il y a quelques jours, le 10 juin 2018, le Bitcoin a encore vu sa valeur plonger de 500$ en un week-end suite à une cyberattaque lancée contre la plateforme d’échange de Bitcoin sud-coréenne Coinrail. À l’époque, la journaliste de Wired Katia Moskvitchavait alors écrit que « les cryptomonnaies ont toujours été présentées par leurs partisans comme étant ultra-sures, chaque transaction étant garantie par la blockchain, une sorte de livre de comptes accessible à tous. En réalité, conserver vos cryptomonnaies dans des portefeuilles sur Internet – afin de pouvoir les utiliser – est à peu près aussi sûr que de les planquer derrière un banc public dans un parc. »

Les attaques contre les plateformes de minage et d’échange de cryptomonnaies se multiplient depuis trois ans, et jusqu’ici, ces plateformes sont loin de garantir la même sécurité à leurs « clients » que les banques et les États. « Les arnaques aux cryptomonnaies sont hélas courantes », souligne Matthieu Montalban. « L’inviolabilité supposée de la blockchain est un écran de fumée, et cela commence à se voir, notamment dans les titres des journaux qui rapportent désormais les failles de sécurité. Cela a évidemment un effet dissuasif. »

Outre les vols, c’est la valeur même des cryptomonnaies qui est vulnérable aux attaques : on a ainsi récemment appris que le cours du Bitcoin avait été manipulé pour atteindre les sommets de la fin de l’année 2017, comme rapporté par des chercheurs américains. Mais ce n’est pas tout : les cryptomonnaies sont également victimes de leur mauvaise réputation, étant largement utilisées pour procéder au blanchiment d’argent sale et inextricablement liées au terrifiant Deep Web.

Crédits : Andre François

Monnaie durable

Reste une dernière question : celle de la durabilité, à long terme, des cryptomonnaies. Et sur ce point, de gros doutes subsistent. L’explosion récente du cours du Bitcoin, en attirant de nouveaux investisseurs et « mineurs » avides de prendre leur part du gâteau, est allée de pair avec un accroissement du coût énergétique des transactions : désormais, une seule transaction en Bitcoin consomme autant d’énergie qu’un foyer moyen en une semaine. Prenons donc un instant pour imaginer quels effets concrets sur l’environnement – et sur nos budgets d’électricité! – aurait une conversion de masse aux cryptomonnaies, qui verrait le nombre de transactions croître de façon exponentielle.

En vérité, on ignore l’étendue exacte de l’empreinte énergétique actuelle du Bitcoin. Certains spécialistes avancent que celui-ci pourrait être responsable de 0,5% de la demande en électricité mondiale d’ici la fin de l’année, un chiffre qui pourrait être largement en-dessous de la vérité. Si rien n’est fait pour réduire ce coût en énergie, on risque davantage de s’orienter vers une régulation drastique – voire une interdiction – des transactions en cryptomonnaies que vers leur démocratisation de masse.

Le mouvement a d’ailleurs déjà été amorcé par des communautés plus ou moins étendues. La petite ville de Plattsburgh, dans l’État de New York a récemment interdit le minage de cryptomonnaies alors qu’elle était en quelques années devenue une « crypto-Mecque ». Située à proximité d’un vaste barrage hydroélectrique bâti dans les années 1950, ce qui lui garantissait « l’énergie la moins chère du monde », la ville a vu débarquer de nombreux cryptomonnayeurs. Ceux-ci ont rapidement fait exploser la consommation d’électricité de la ville et dépassé les quotas d’énergie peu coûteuse, déclenchant la colère d’habitants contraints de subir la hausse des coûts. Le maire n’a alors eu d’autres choix que d’interdire le minage sur le territoire de sa commune. « C’est délirant », soupire Matthieu Montalban. « Alors que le Bitcoin est encore très confidentiel, il consomme déjà autant d’énergie qu’un pays comme l’Irlande. Entendons-nous bien : le système de paiements actuels consomme aussi de l’énergie, et d’autres cryptomonnaies comme Litecoin, par exemple, sont moins gourmandes. Mais rien n’indique que tout cela soit soutenable à terme. »

Pas sûr, donc, que Tim Draper ait le luxe de parader éternellement dans les conférences tech vêtu de son infâme cravate aux couleurs du Bitcoin. Pas sûr, non plus, que l’on puisse bientôt s’inviter au resto en réglant l’addition d’un simple transfert d’Ethereum. Les cryptomonnaies, fondées sur le rêve de transactions sans intermédiaires et sécurisées, n’aboutiront peut-être au final qu’à enrichir quelques investisseurs avisés et à créer une bulle spéculative qui éclatera prochainement. Mais qui sait ? En attendant une éventuelle interdiction, il n’est jamais trop tard pour créer votre propre ferme de minage quelque part en Corrèze…