« À gauche pour Tinder, à droite pour Meetic. Votez ! » s’époumone Abdès, devant sa boite verte qu’il tend aux passants. Comme jeton pour décider, le mégot que la personne interpellée allait jeter dans les rochers de la plage de Malmousque, au bord de l’eau turquoise. Par le rire et le jeu interactif, Abdès, créateur de l’association « Recyclop » récupère les mégots pour les transformer. À la fin de la l’après-midi, il repart avec plusieurs énormes sacs, 6 kg en tout, 30 000 restes de cigarette qui n’iront pas se jeter dans la mer. Depuis 2015, il en a déjà ramassé plus d’un million dans la 2e ville de France. Mais le gros de son action, dit-il, c’est la sensibilisation. « Ramasser des mégots et les recycler, ça sert à rien si tout le monde continue à les jeter. »

« Marseille, c’est une ville populaire, où il y a beaucoup d’immigrés et de gens pas forcément éduqués. Quand tu leurs parles de jeter un mégot dans la poubelle alors qu’ils pensent qu’à se nourrir, à s’habiller correctement ou à trouver un job, ils s’en foutent. C’est pas dans leurs priorités », explique Abdès. L’autre problème, dit-il, « c’est qu’on a 283 jours de soleil par an. Y’a pas un bar qui n’a pas de terrasse. Les gens mangent dehors, ils vivent dehors, ça fait forcément plus de déchets ».

Marseille, ville la plus polluée de France, a toujours souffert d’une terrible image au niveau de l’écologie. Poubelles entassées, rats dans la ville, mégots éparpillés le long de la Canebière, plages jonchées de sacs plastiques et de bouteilles, boues rouges qui se sont déversées dans les calanques… Et, en parallèle, l’immobilisme politique n’a jamais incité à la revalorisation des déchets. Mais ces dernières années, reprend Abdès, « j’hallucine de voir le nombre d’associations, d’initiatives, de gens motivés par l’écologie. J’ai jamais vu autant de force et de motivation dans aucune ville, nulle part ailleurs. »

Se chauffer à l’huile recyclée

Alain Vigier, a créé l’association Oléo Déclic en 2011. Il récupère les huiles usagées dans les 256 restaurants et cantines partenaires à Marseille et dans la région. « On est arrivés à collecter 56 tonnes l’an dernier, on devrait arriver à 70 en 2018 ». Vidées dans les canalisations, elle les bouche, augmente les coûts d’entretien des réseaux d’assainissement et des stations d’épuration. Avec son association, il la nettoie, puis la met dans des chaudières en guise de fuel. « Ça émet 96 % fois mois de CO2 dans l’air que le fuel », explique-t-il. Trois écoles, à Six Fours, chauffaient leurs classes ces deux dernières années à l’huile de friture. En septembre prochain, c’est tout le centre de tri de la Poste qui adoptera ce même système de chauffage. Alain compte sur ce projet pour démocratiser la méthode, et l’étendre dans toute la région. « On pourrait imaginer ouvrir 17 stations comme la notre en région paca. Et 300 à 350 en France. En plus d’être écolo, ça pourrait créer plus de 1000 emplois. »

Dans son local, ils ont une marge de manœuvre jusqu’à 250 tonnes par an. Au delà, il leur faudrait aller chercher de l’huile plus loin, et émettre trop de CO2 pour que le projet reste écologique. Ils ont un projet de recherche et développement pour trouver d’autres utilités à l’huile, et voir comment la traiter de manière la plus simple et écologique possible avant de la réutiliser. Un projet, aussi, de recherche avec les carrières d’ocre du Roussillon pour créer de la peinture naturelle et du détergent. Un autre, encore, avec Paris, pour y développer des usages locaux pour du chauffage. L’association a participé à un arrêté ministériel qui, en 2016, légalise l’utilisation d’huiles recyclées est pour les chaudières de plus de 100kW. D’autant qu’en France, il y a de la ressource : « Le gisement national des huiles, en France, représente entre 150 et 170 000 tonnes uniquement en restauration. Si on y ajoute les ménages, on monte à 500 000. »

En 2025, la loi obligera chacun à recycler ses bio-déchets. « Ça veut dire les épluchures de fruits et de légumes, mais aussi les huiles. Il va falloir trouver des solutions, nous, on en propose. » A Felix Pyat, cité du 3e arrondissement de Marseille, « il y a beaucoup de Comoriens, et de personnes qui ne sont pas éduquées à l’écologie qui y habitent. Et donc, beaucoup d’huile qui est jetée par les fenêtres ou dans les canalisations. » Voyant ces ressources gâchées, Alain appelle les bailleurs sociaux, voit comment il pourrait faire pour récupérer les huiles usagées des locataires. Le projet pourrait commencer en septembre.

Pirates du plastique

« Ici, y’a pas de sous, pas de boulot, mais on a de la créativité ! » s’amuse Abdès. En 2015, il lance son projet de recyclage de mégots Recyclop. « On n’était que deux à faire ça à l’époque en France, maintenant, des initiatives comme ça, y’en a une quinzaine à travers le pays », se réjouit-il. Il habite Marseille depuis 2010, et « c’était pas comme ça à l’époque. » En quelques années, les projets écolos se sont multipliés. Des potagers naissent sur les toits et dans les rues. Du marc de café est ramassé pour y faire pousser des champignons. Les opérations de nettoyage des plages s’additionnent. Le hashtag #1PieceOfRubbish, lancé à Marseille, fait le tour de la toile en incitant à ramasser un déchet par jour. « Il y aura même bientôt une marque de lunettes de soleil, dont la monture sera créée à partir de filets de pêche récupérés dans les fonds marins », s’enthousiasme Abdès.

Aujourd’hui, une vingtaine d’associations existe et fait régulièrement des actions bénévoles pour sensibiliser ou pour agir directement pour la nature. Pour la première fois cette année, elles se rassemblent autour d’un projet commun : le Sensiboat, un bateau qui va longer la cote marseillaise pendant douze jours en ramassant des déchets. Deux heures par jour, une quinzaine de « pirates du plastique » plongera et remontera, canettes et filets en main, pour remplir des sacs qu’ils exposeront sur la plage. Car, précise Abdès, « 90% des déchets en mer viennent de la terre. » Puis, ils iront parler aux bronzeurs pour les inciter à ramasser les déchets juste autour de leur serviette.

Si certains se lèvent, remplissent une poubelle et l’amènent au point de collecte sur la plage, ils gagnent un cadeau: un cendrier de poche, une gourde en métal ou un sac en toile de jute. « Car les bouteilles, les mégots et les sacs plastique, c’est les déchets qu’on retrouve le plus. » Ils étaient sensés lancer l’action à la fin du mois, mais par manque de préparation et de financement, le Sensiboat est tombé à l’eau pour 2018. Mais il sera prêt à coup sur pour l’été 2019, « et on sera mieux préparés ». Par la suite, pourquoi pas changer de trajet, aller vers Toulon, « parce que si on reste tout le temps autour de chez nous ça sert à rien. »

« La ville aimerait revaloriser ses déchets, mais lui coûterait trop cher de reprendre tout à zéro. Mais nous on le fait déjà, alors on bosse ensemble. » Aux yeux d’Abdès, la municipalité, lente à démarrer et encore très critiquée, commence à coopérer. « La mer est maintenant équipée de deux Sea Bins, des poubelles de mer, une au vieux port et une à la pointe rouge. La municipalité a même mis en place des équipes qui ramassent les déchets au sol deux fois par jour dans le centre ville » Abdès est en discussion avec la ville de Marseille, il s’enthousiasme à l’idée d’un projet qu’il ne peut encore dévoiler. Mais, promet-il, on en entendra parler d’ici quelques mois. « Marseille, c’est particulier. Si tu viens et que tu l’aimes, tu restes, et tu prends la nationalité marseillaise. Tu l’aimes tellement que t’as envie de faire quelque chose en retour pour elle. »

Rapprocher l’écologie de la société

Noel Bauza, diplomé de Kegde, a 26 ans. Il se fait remarquer une première fois lors de son tour du monde effectué gratuitement, pour lequel il a compense aussi 22 tonnes de CO2. Il fait parler de lui une deuxième fois quand il lance la page « Humans of Marseille », sur laquelle il publie, en vidéo, des témoignages d’inconnus. Des projets engagés, mais pas aussi ambitieux que celui auquel il travaille depuis deux ans et demi.

« Ça fait 50 ans qu’on sait qu’on va vers la catastrophe écologique, et personne n’y fait rien. » Quand il cherche pourquoi, et tombe sur une explication neuroscientifique. L’action est stimulée, chez l’humain, en situation de stress ou de récompense. « Si tu te fais poursuivre dans la nature par un grizzly, tu vas pas te dire : « Oh, non, je fuirai demain. » Tu cours. » A ses yeux, le fait de « savoir » ne suffit pas. On manque d’un stimulus pour vraiment agir. Alors, il crée ZEI, le premier accélérateur d’écologie.

« Mon idée, c’est pas de rapprocher la société de l’écologie, mais l’écologie de la société ». ZEI ressemble à un jeu, ou à un réseau social, sur lequel les personnes ou les entreprises signalent, sur leur compte, dès qu’ils font un geste écologique. « Ça peut être une collecte de déchets sur la plage, la plantation d’un arbre, ou l’achat d’un scooter électrique par exemple. » Sur un système de jeu sur lequel on gagne des points, qu’on peut ensuite échanger contre des bons pour un massage, un spa, ou des cadeaux écolos.

Au fur et à mesure, on augmente de niveau, faisant aussi grimper sa ville et son pays dans le classement. « Mais ceux qui polluent le plus», rappelle-t-il, « c’est pas les particuliers. C’est les grosses entreprises. » Il se met alors en tête de relever un défi de taille : motiver les entreprises pour les rendre moins polluantes. Il sourit et lâche « C’est très ambitieux, mais je pense sincèrement qu’on peut y arriver. »

« Aucune marque ne veut polluer. Le seul but, c’est de trouver un intérêt économique à ne pas le faire. » Changer son mode de fonctionnement, recruter une personne pour conseiller, ça représente une somme colossale. « Alors soit ils ne changent rien, soit ils font du greenwashing, lancent une opération de communication écolo sans rien changer sur le fond. » Pourtant, « plus de 80% des consommateurs voudraient privilégier les achats en fonction de son mode de production, mais ne le font pas car ils n’ont pas accès aux informations. » Ces informations, on peut les trouver dans un rapport RSE d’une entreprise, un compte-rendu des impacts sociaux et environnementaux de leurs activités. « Mais je me suis amusé à en lire un une fois, celui d’une entreprise du CAC 40. J’ai épluché 102 pages, il n‘y avait que 2 statistiques. C’est illisible… donc c’est creux. »

Son but, c’est que ZEI devienne le LinkedIn de l’écologie. « En plus du logo Instagram, Facebook et Twitter, il y aura l’onglet Zei. » Pour chaque corps de métier, des critères seront affichés dans des cases : nombre de véhicules électriques, pesticides utilisés sur les légumes, fournisseur locaux, émissions de CO2… « On embauchera des personnes pour vérifier les informations, et nos sources seront consultables en ligne. Donc les entreprises n’auront aucun intérêt à mentir, au contraire. » Il compte sur la bonne image que l’entreprise en tirera, et les parts de marché qu’elles y gagneront, pour qu’elles se lancent dans la course. « Et quand une boîte aura des lacunes dans un domaine, elle sera gratuitement redirigée vers quelqu’un qui pourra lui apporter une solution. »

Noël travaille sur ce projet depuis deux ans et demi. La version beta de ZEI a été lancée il a un peu moins d’un an, elle compte aujourd’hui 9000 utilisateurs et 500 entreprises. Il a commencé tout seul, travaille aujourd’hui avec une équipe de 16 personnes, dont 13 de sa ville natale. Le projet est en incubateur à Marseille, et vient d’obtenir une seconde place en incubateur à Paris, depuis où travaille entre autres Jérôme Lachaze, ancien conseiller RSE de Paris2024.

« Pour les profils entreprise, on a été contactés par des grands monstres du commerce, mais on va commencer plus petit avec des profils de start-up, puis de PME, et grandir au fur et à mesure. » Comme le projet n’existe nulle part ailleurs, il imagine déjà les plus gros business à l’étranger se lancer dans cette course au moins polluant. Si ça prend comme il l’imagine, Noël pense déjà à la suite : « On pourrait créer un profil similaire pour les pays, s’ils y gagnent en influence et en soft power, ça pourrait devenir intéressant de faire de l’écologie pour les gouvernements. » Une révolution écologique viendrait-elle de naître sous les yeux de la Bonne Mère ?