Le prince de Bel Air

Les volets se lèvent à Bel Air, sur les hauteurs de Los Angeles. Par la fenêtre de sa villa à 17 millions de dollars, Elon Musk ne jette ce mardi 7 août 2018 qu’un bref regard alentour. Sa compagne, la chanteuse Grimes, alias Claire Boucher, dort encore. Après une série d’exercices matinaux, l’entrepreneur de 47 ans se coule dans une Tesla Model S pour descendre la route qui serpente entre les résidences avec piscine. Il n’a pas le temps de fouler le court de tennis, ni de jouer aux jeux vidéo comme il aime le faire. L’agenda est chargé. Le père de cinq enfants a récemment confié au New York Times travailler près de 120 heures par semaine. « Cette année a été la plus difficile et douloureuse de ma carrière », se lamentait-il. « C’était insoutenable. »

Sur le trajet vers l’aéroport, Musk trouve néanmoins quelques minutes pour ouvrir Twitter. « Je pense privatiser Tesla à 420 dollars la part », écrit-il avec une étonnante honnêteté. « Les fonds sont trouvés. » Dans l’heure suivante, l’action de l’entreprise gagne 7 points. À la fermeture du Nasdaq, la bourse spécialisée dans les nouvelles technologies, Tesla publie une lettre de son président qui confirme officiellement sa volonté de se retirer des marchés pour offrir une partie du capital à des investisseurs. Ce jour-là, l’action fait au total un bon de 11 points, éveillant les soupçons de la Securities and Exchange Commission, le gendarme financier américain. Jusqu’ici, sa valeur dégringolait sous le poids des pertes annoncées.

Le manoir d’Elon Musk à Bel Air
Crédits : Sotheby’s

D’ordinaire, ce genre d’annonce revêt des atours officiels. Elle est abondamment préparée en interne, détaillée, publiée via les canaux officieux et non lancée à l’encan par un tweet lapidaire. La méthode de Musk ne manque donc pas de surprendre, même du côté de Tesla, dont les membre du conseil d’administration sont furieux. Pendant ce temps, l’ingénieur d’origine sud-africaine embarque dans un jet privé à destination du Nevada, où il visite l’une usine Tesla gigantesque baptisée Gigafactory. Après quoi, il reprend l’avion pour la baie de San Francisco afin d’enchaîner les réunions avec des membres du groupe.

Six jours plus tard, un billet de blog est finalement publié pour éclaircir la situation. « Il y a deux ans », raconte Musk, « le fonds souverain d’Arabie saoudite m’a approché à plusieurs reprises pour que je retire Tesla des marchés. Ils m’ont rencontré pour la première fois en 2017 pour me faire part de leur intérêt étant donné la nécessité qu’ils avaient de réduire leur dépendance au pétrole. Ils ont ensuite réitéré leur intérêt. Évidemment, le Fonds public d’investissement (FPI) a assez de moyens pour pareille transaction. » D’ailleurs, la presse spécialisée a révélé quelques jours plus tôt que celui-ci possède déjà près de 5 % des parts du groupe. À en croire le PDG, cela ne lui suffit pas : « J’ai quitté un rendez-vous le 31 juillet sans aucun doute sur la conclusion prochaine d’un accord avec le fonds saoudien. »

L’entente n’a rien d’évident : l’Arabie saoudite doit sa fortune au pétrole alors que Musk promet « d’accélérer la transition vers l’énergie renouvelable ». Comme l’a toutefois fait remarquer ce dernier, Riyad entend désormais changer de modèle. « Le gouvernement saoudien et le FPI pensent que des investissements dans les nouvelles technologies sont de bons leviers pour cela», abonde Ellen R. Wald, présidente du cabinet de consulting Transversale et autrice du livre Saudi, Inc.: The Arabian Kingdom’s Pursuit of Profit and Power. Cela ne passera finalement pas par Tesla : sur son blog, Elon Musk a fait machine arrière vendredi 24 août en décidant de maintenir Tesla sur les marchés.

Le FPI a de toute façon d’autres cordes à son arc. Il est depuis peu présent au capital d’Uber, de Virgin, de SoftBank, ou encore de Snap, Inc. Et ce n’est qu’un début.

Crédits : Ulyces

Arabie saoudite 3.0

Dans la nuit saoudienne, le sourire crispé d’Evan Spiegel étincelle à la lumière de petites lampes de bureaux. Pour sa venue, le 25 mai 2018, le prince Al-Waleed Talal a installé tout un salon à l’extérieur. Le patron de Snapchat profite ainsi du confort d’un canapé vert et jaune tout en accueillant un faucon sur son bras gauche. Il semble heureux mais un peu inquiet, comme s’il craignait d’être la proie du royaume. Vu la situation critique de son entreprise, les 250 millions de dollars (2,3 %) investis par la tête couronnée sont plus que bienvenus. Mais le Californien sait qu’il perd ainsi un peu d’autonomie.

« Snapchat est un des médias sociaux les plus innovants au monde et nous pensons qu’il commence à peine a exploiter son potentiel », déclare Al-Waleed. « Nous sommes ravis de participer à son aventure. » La semaine précédente, le milliardaire a annoncé avoir injecté 267 millions de dollars dans le groupe de streaming musical français Deezer. Il s’agissait en quelque sorte de son retour aux affaires, après trois mois de détention. En novembre, il avait été arrêté dans le cadre d’une grande « opération anti-corruption » lancée par le nouvel homme fort du régime, Mohammed ben Salman (MbS). Désormais, sa stratégie semble calquée sur celle du FPI. «Il investit depuis longtemps dans la tech, l’hôtellerie et d’autres secteurs», relativise Ellen R. Wald. « Son but est toujours d’augmenter la richesse de son entreprise, Kingdom Holdings. » Surtout si cela entre en phase avec les intérêts du pouvoir.

Depuis qu’il a été nommé prince héritier le 21 juin 2017 par le roi, MbS s’échine à mettre tout le monde en ordre de bataille, au risque de bousculer. L’Arabie saoudite doit selon lui se déprendre du pétrole qui a fait sa prospérité et tabler sur de nouvelles sources de revenus. Ce n’est pas seulement que les cours de l’or noir soient bas depuis fin 2014 ; les ressources vont en s’épuisant et les besoins énergétiques du royaume augmentent. Alors qu’il n’utilisait que 5 % de sa production dans les années 1970, le pays en consommait 25 % en 2012. En seulement cinq ans, de 2008 à 2013, la part du brent vendu à l’étranger est passée de 93 % à 84 % du total des exportations. À rythme d’extraction constant, le pays pourrait devenir importateur de pétrole d’ici 2037. Il ne restera alors plus rien des 2 000 milliards de dollars de revenus puisés dans le sol entre 1973 et 2002.

Le plan Vision 2030 envisage de récolter la même somme en vendant 5 % des actifs de Saudi Aramco, la compagnie nationale d’hydrocarbures. Sauf que personne n’a l’air de vouloir placer son pécule dans un secteur que l’on dit voué à s’effondrer. « Ça paraît compliqué de vendre alors qu’on parle de pénurie du pétrole à venir», constate Clarence Rodriguez, autrice de Arabie saoudite 3.0. « Est-ce que vous investiriez sachant que dans quelques dizaines d’années il y aura une raréfaction ? » Personne ne s’étant pour l’instant déclaré, la cession a été remise à 2019. Or, la manne récoltée devait revenir au FPI. Sans elle, le fonds n’a de l’avis général guère les moyens de prendre une grande part dans Tesla. « Il est peu probable que l’Arabie saoudite étende son investissement dans Tesla à la hauteur dont parle Musk, car ce serait un effort financier difficile pour le FPI», évacue Ellen R. Wald.

Malheureusement pour Elon Musk, Riyad serait maintenant tourné vers un de ses petits concurrents, Lucid Motors, selon l’agence Reuters. « À sa valorisation actuelle, Tesla est un investissement risqué sans gros potentiel de croissance», ajoute Ellen R. Wald. «Beaucoup disent qu’il est surcoté. Une start-up comme Lucid Motors, en revanche, a le potentiel de croissance recherché par le FPI. » Ses dirigeants auraient promis un milliard de dollars, sur les 250 dont ils disposent, au plus petit des deux constructeurs automobiles. Ils prévoient de doubler leurs actifs d’ici 2020, tandis que, dans le même temps, 7 milliards devraient être investis dans des projets d’énergie renouvelable en Arabie saoudite. Autant dire que la marche est haute.

Entre deux eaux

Avant d’atteindre le canal de Suez, en Égypte, la mer rouge se divise en deux bras qui enserrent la péninsule du Sinaï. À l’est, elle longe les côtes saoudiennes, pour aller mourir devant la ville jordanienne d’Aqaba à laquelle le golfe doit son nom. Une chaîne de montagnes arides l’escorte dans cette voie sans issue. Sous l’impulsion de Riyad, ce paysage lunaire va se tacheter de bleu et de blanc, à mesure que les piscines et autres restaurants y pousseront. La côte ne sera alors plus très loin de ressembler à Bel Air, où vit Elon Musk.

En sortant 500 milliards de dollars de leur fonds souverain, les autorités saoudiennes veulent construire un pôle économique et touristique sur les bords de la mer Rouge. Ce site, baptisé Neom, devra être alimenté par de l’énergie propre et peuplé par une armée de robots en tous genres. L’expertise des entreprises de la tech est indispensable à son développement, mais pas seulement. « Il y a d’autres secteurs qui sont développés comme l’industrie, la finance, le divertissement ou la logistique», détaille Ellen R. Wald. « L’idée est d’augmenter le nombre d’entreprises saoudiennes et d’amener des acteurs étrangers à opérer dans le royaume et à y engager des Saoudiens. » Car aujourd’hui, « 65 % de la population a moins de 25 ans », souligne Clarence Rodriguez.

Le business saoudien se porte bien
Crédits : Arabian Business

Riyad fait donc les yeux doux à Amazon et Lockheed Martin, appelés à investir dans Neom. Ce faisant, l’Arabie saoudite suit l’exemple de Dubaï. Comme l’émirat, le royaume prélève de faibles taxes sur les sociétés et, comme l’émirat, il souhaite créer des zones franches où peuvent prospérer les groupes étrangers. Mais là encore, ses marges de manœuvre sont limitées. La moitié des ressources de l’État provenant de la vente du pétrole, le prix du baril est actuellement trop bas pour que le budget soit à l’équilibre. En 2018, ce dernier devrait accuser un déficit de 52 milliards de dollars, soit 7,3 % de PIB. Cette situation l’a poussé à instaurer une TVA.

Autre exemple potentiel pour l’Arabie saoudite, le Norvège a capitalisé sur les subsides du pétrole dont elle dispose en mer pour constituer le plus grand fonds souverain au monde. Elle a aussi favorisé l’industrie des véhicules électriques, gagnant ainsi la réputation d’être un des pays les plus verts au monde. À la différence de la Norvège, le royaume wahhabite a la chance de recevoir 300 heures de soleil par mois, ce qui lui donne la possibilité de tirer une grande énergie des panneaux photovoltaïques.

Pour en profiter, Riyad doit se dégager du pétrole comme un oiseau de la marée noire. Faute de trouver des investisseurs, Aramco envisage d’acheter des parts que le FPI détient dans le géant de la pétrochimie Saudi Basic Industries Corp (Sabic). Cela alimenterait les coffres du fonds souverain mais compromettrait la vente d’une partie du capital d’Aramco. La manœuvre est aussi périlleuse que celle de Tesla. Mais elles auront lieu chacune de leur côté.