Ce Salon VivaTech 2018 est bondé. La foule écoute avec attention Eric Leandri, PDG de Qwant, dévoiler les nouveautés de son « moteur de recherche éthique », ainsi que les nouveaux logiciels de sa société. Avec bonhomie, il décline toute une liste de services, prévus pour septembre 2018. Ceux-ci ressemblent à ceux proposés par Google, mais sont selon lui « respectueux de la vie privée » et… européens. Qwant Maps (géolocalisation sans stockage de données), Qwant Mail (webmail sécurisé qui ne scanne pas les messages), ou encore un service de paiement mobile, ce véritable écosystème devrait permettre au moteur de recherche d’enfin donner à l’Europe sa souveraineté numérique.

À l’origine, pourtant, peu croyaient à la viabilité d’un « Google européen » et peu nombreux étaient les médias qui auraient parié sur Qwant. Mais en cinq ans, le moteur de recherche français Qwant a réussi à être pris au sérieux. Il incarne de plus en plus une possible « alternative éthique » au géant nord-américain.

Créer « une vraie alternative »

En juillet 2013, sous le puissant soleil niçois, Jean-Manuel Rozan, Patrick Constant et Eric Leandri sabrent le champagne. Deux ans plus tôt, ils ont commencé à développer « Qwant » (combinaison de la lettre Q du mot « quantités » qui évoque le Big Data, et de « want » qui signifie rechercher), un moteur de recherche qu’ils voulaient « européen », et différent de Google ou Bing. « Il respecterait la vie privée, serait neutre, et vous donnerait l’ensemble des résultats du Web et des réseaux sociaux. Bref, le moteur de recherche tel qu’il devrait être, complet, neutre, ouvert et éthique », explique Eric Leandri, d’ailleurs ex-directeur adjoint de Mobilegov Saas et TrustMission (deux startups de sécurité informatique).

Lors de sa sortie officielle en 2013, Qwant, lancé dans 15 pays et en 35 langues, est encensé par les médias qui le présentent comme un potentiel « Google killer ». Face à « l’ogre » américain, le projet d’Eric Leandri et de ses acolytes est présenté comme « fou », une « mission impossible », car, écrit Métro,« rares sont les nouveaux moteurs de recherche à oser se lancer sur un marché dominé par Google », qui détient alors 90% des parts de marché en France.

De gauche à droite, Eric Leandri (président), Alberto Chalon (directeur général) et Jean-Manuel Rozan (vice-président).
Crédits : Alain Mbouche/Qwant

Au départ, pour financer ses brevets, ses algorithmes et ses premiers serveurs, Qwant n’est dotée que d’un investissement de 3 millions d’euros, issu surtout de l’entourage de ses fondateurs, et ne tire aucun revenu de son moteur – même s’il compte à terme tirer des revenus de la publicité. Le succès ne va pas de soi, mais la société croit à son destin. « Quand nous avons commencé à développer Qwant, en 2011, nous venions de voir vu une fenêtre de tir s’ouvrir. Larry Page, DG de Google, venait d’expliquer que son moteur de recherche était « un univers ». Il commençait alors à afficher, en plus des résultats du web, les services de Google en premier. C’est aussi à cette époque qu’il a commencé à accélérer le tracking des gens, afin d’alimenter ses services », raconte Eric Leandri.

« C’est là que nous nous sommes dits qu’il fallait rendre tout le Web disponible, et proposer un moteur de recherche qui n’exploiterait pas les informations de ses utilisateurs et ne filtrerait pas les résultats en fonction des internautes. Avant, nous n’aurions jamais pu nous attaquer à ce marché, Google étant la seule firme à pouvoir brasser des masses de données grâce à ses infrastructures. Mais grâce à l’open source, il était devenu possible de rivaliser avec des moyens plus modestes », se souvient le cofondateur de Qwant.

Aujourd’hui, la société est passée d’une dizaine d’employés à 80, et possède aussi plusieurs bureaux – à Nice pour l’ingénierie, à Rouen pour la sécurité informatique et les serveurs, et à Paris pour la direction et le marketing. Dans les locaux parisiens flambants neufs de Qwant, Guillaume Champeau revient sur ce qui l’a poussé à rejoindre l’entreprise, lui qui pendant 15 ans était à la tête d’un site d’actu sur les nouvelles technologies : Numerama. « Entre le moment où je l’ai créé, en 2001, et 2015, j’écrivais des articles sur les droits fondamentaux sur Internet, la liberté d’expression, la protection de la vie privée… et à la fin, je voulais aller plus loin », se souvient ce juriste de formation.

Après avoir cédé Numerama au groupe Humanoid, il fait un Master en Droit international et européen des droits fondamentaux. « Je voulais passer à l’action sur ce sujet et il y avait au moins une entreprise en France qui proposait une vraie solution alternative : Qwant. » Devenu directeur de l’éthique et des Relations Publiques, il s’occupe désormais de tous les sujets liés à l’éthique et au respect des réglementations internationales, notamment le RGPD. Pour lui, Qwant n’est pas un moteur de recherche comme les autres. « On promeut le développement numérique durable avec la conviction qu’on ne va pas pouvoir continuer à aller toujours plus au fond de la vie privée des gens, comme le font Google par exemple. Un jour, soit nous plongerons dans une société dystopique sans vie privée, soit il y aura, nous l’espérons, un point de rupture ». Le jour où les internautes voudront « reprendre la main sur leurs données, Qwant sera là », estime Guillaume Champeau.

Guillaume Champeau, Directeur de l’éthique et des Relations Publiques.
Crédits : Guillaume Champeau

Passer le cap des critiques

Assez vite après les louanges, les critiques pleuvent. « Il ne s’agit pas d’un moteur de recherche made in France, mais d’un métamoteur », écrit Lucien Théodore, le blogueur à l’origine du bad buzz. Qwant explique alors qu’elle développe son propre système d’indexation des sites, mais qu’elle utilise, de façon provisoire, des données « obtenues auprès d’autres moteurs », durant la « phase de montée en puissance de son infrastructure ». De fait, après ce faux départ, Qwant déploie rapidement sa propre technologie.

Mais le mal est fait et le moteur de recherche restera longtemps la cible de tous les sarcasmes. « Moi même, quand j’ai découvert Qwant, j’ai écrit plusieurs articles négatifs, car je ne voyais pas comment ça pourrait marcher », se souvient Guillaume Champeau avec un petit sourire. L’ancien journaliste explique qu’avant Qwant, deux tentatives de moteurs de recherche européens, soutenus par l’UE, Exalead et Quaero, avaient échoué, « car il n’y avait pas d’attente de la part du public pour autre chose que Google, et parce qu’ils ne proposaient rien de vraiment alternatif ».

Toujours avec un sourire, Guillaume Champeau confie qu’en réalité, il se trompait. « Je n’avais pas compris deux choses : d’abord, que les gens commençaient à prendre conscience des problématiques de respect de la vie privée, à l’époque de l’affaire Snowden ; ensuite, que s’ils avaient échoué, c’est surtout parce que les projets Quaero et Exalead résultaient d’une décision politique, et non entrepreneuriale, alors que Qwant avait été fondé par des entrepreneurs, avec leur vision d’entrepreneurs. C’est ce qui leur a permis d’être pris un peu plus au sérieux, et de prendre en interne des décisions plus rationnelles vis à vis du marché et de ce qu’attendait le public », explique-t-il.

Eric Léandri se souvient des critiques des débuts : « à l’époque, Google était vu comme un acteur incontournable qui offrait beaucoup de choses au Web. Notre capacité à crawler n’était pas très large (5 millions de pages indexées par jour), donc notre qualité non plus. On a dû essuyer les critiques parce qu’on commençait à travailler, personne ne croyait qu’on gagnerait de l’argent ainsi. Mais en parallèle, on a réussi à fédérer autour de notre projet un courant de supporters (des SEO, des nerds, des gens qui aiment l’Internet), qui nous ont aidé à améliorer notre moteur. »

« Le seul moteur de recherche éthique »

En 5 ans, discrètement, Qwant se développe considérablement. En juin, le moteur de recherche à dépassé le cap des 80 millions de visiteurs uniques par mois. Alors que certains y voient une conséquence directe du scandale de Cambridge Analytica,Guillaume Champeau préfère nuancer. « Ça fait au moins un an et demi que Qwant fait environ +20% tous les mois, on ne peut pas donc dire que c’est le RGPD ou Cambridge Analytica qui ont fait que nous avons gagné de la notoriété », explique-t-il en haussant les épaules. « Au départ, il y avait un noyau d’utilisateurs (des activistes, conscients des problèmes de respect de la vie privée), puis le bouche à oreille s’est fait, les gens ont commencé à entendre parler de Qwant, à l’essayer, ils se sont rendu compte que ça fonctionnait très bien et que les résultats étaient de qualité équivalente à ceux de Google pour 95% de leurs recherches », ajoute-t-il.

Quant à la presse, finies les critiques. « Celle qui au départ nous regardait avec un peu de condescendance ou d’indifférence, a commencé à comprendre, autour de 2015-2016, que nous étions sérieux. Sans compter qu’aujourd’hui, les gens ont davantage conscience de l’utilisation par les géants du Web de leurs données », constate l’Ethics & Legal Affairs Officer de Qwant.

Mais s’il y a bien une chose qu’il faut éviter de faire avec l’équipe de Qwant, c’est lui parler de son image de « Google-killer ». Pour Eric Leandri, « l’objectif n’est pas d’être l’anti-Google, mais d’être une alternative, avec un projet de société différent. » Le business model de l’entreprise aussi, est différent : alors que Google utilise l’historique de navigation et la géolocalisation de ses utilisateurs pour vendre des espaces sponsorisés et personnaliser ses résultats, Qwant a choisi le système de « l’affiliation ». La société gagne de l’argent grâce à la pub, « mais elle est la même pour tous, et les résultats à une recherche seront les mêmes pour tous les internautes ». Un tel modèle est-il vraiment rentable ? « C’est notre but, mais si nous ne pensions qu’à l’argent, nous revendrions vos données, et nous éloignerions de notre projet de moteur éthique ». Selon Eric Léandri, Qwant est en fait « le seul moteur, dans le monde, qui ne trace pas ses utilisateurs ». Car, explique-t-il, « même DuckDuckGo le fait, en utilisant les données de Google ».

Crédits : Qwant

Aujourd’hui, Qwant passe, aux yeux des pouvoirs publics, pour le moteur de recherche européen qui permettra au vieux continent de conquérir sa souveraineté numérique. « Il suffit de regarder les tensions actuelles entre l’Europe et les USA. Un jour, rien ne dit que les Nord-américains ne pourraient pas menacer de retirer Google ou Facebook de l’Europe. Et là, on ne pourrait pas se fâcher avec eux, car une multitude d’entreprises européennes en dépendent. Qwant entre en jeu dans ce contexte en tant qu’alternative », assène Guillaume Champeau.

Face à Google

Si Qwant essaie désormais de se diversifier en créant des services « alternatifs » à ceux de Google (Maps, Mail, Pay…), c’est pour « créer un environnement sécurisé global pour l’utilisateur, qui soit aussi divers, attractif et pratique que celui de Google, mais avec le respect de la vie privée et la protection des données en plus », note Eric Leandri.

Pour continuer à se développer face à Google, la startup devra lever des fonds supplémentaires (sans forcément compter sur le Fonds innovation de 10 milliards d’euros promis par Emmanuel Macron (que Jean-Manuel Rozan considère comme « pas assez ambitieux »), mais aussi tenter de personnaliser les résultats des recherches, sans pour autant stocker les données des utilisateurs : « demain, nous lancerons une technologie qui permettra de stocker, chez vous, des infos vous concernant… mais qui ne nous seront pas transmises », explique Guillaume Champeau. Un système qui devrait être, ultime étape, open source, afin « d’impulser une nouvelle génération de services personnalisés, mais éthiques ».

En attendant, Qwant essaie de briser la position de monopole occupée par Google, via la justice. Suite à une plainte, dont la société est en partie à l’origine, la Commission européenne a obligé, début 2018, le géant de la Tech à ouvrir son OS, Android, en permettant d’utiliser par défaut d’autres moteurs de recherche que celui de Google. « Mais la firme continue de verrouiller le marché : sur iOS, elle paie Apple des centaines de millions de dollars par an pour être le moteur par défaut sur Safari ; et sur Android, même si Chrome s’est un peu ouvert, il faut d’abord faire une première recherche sur Qwant avant de pouvoir le définir comme moteur. Les internautes ne le savent pas, et ne le font pas », constate Guillaume Champeau.

Le 17 juillet, une décision est finalement tombée : Bruxelles a annoncé qu’elle infligerait prochainement une amende record de 4,34 milliards d’euros à Google pour avoir abusé de la position dominante d’Android, afin d’asseoir l’hégémonie de son service de recherche en ligne – sommant le géant du Web de « mettre fin à ses pratiques illégales dans les 90 jours, sous peine de se voir infliger des astreintes allant jusqu’à 5 % de son chiffre d’affaires journalier moyen mondial ». Google a annoncé faire appel de cette décision. « On a besoin que ce soit complètement déverrouillé pour qu’un constructeur puisse proposer aux utilisateurs un autre moteur de recherche, au moment où ces derniers configurent leur téléphone pour la première fois. Aujourd’hui, ils n’ont pas le droit de le faire. Espérons que cette décision permette enfin de faire sauter ce verrou, pour rendre le marché des moteurs de recherche plus sain », note Guillaume Champeau.

Qwant tente de briser le monopole instauré par Google sur tous les supports.
Crédits : Qwant

La hausse du nombre d’utilisateurs de Qwant est-elle un bon signe ? « Les mentalités changent, la demande est réelle, mais il reste encore une grande partie du public à convaincre, qui n’a pas conscience des enjeux », estime Guillaume Champeau. Selon lui, d’ici 2020, le moteur de recherche devrait pouvoir occuper 5 à 10% du marché européen, « car le concept des moteurs qui vous respectent devrait faire comme le bio dans l’alimentaire, en passant de marginal à populaire, grâce à une prise de conscience des gens de l’importance du développement durable ».