Tous les soirs quand il rentre du travail, Thomas s’assoit devant son ordinateur. Il ouvre ses portefeuilles en ligne, remplis de bitcoins, de litecoins, BAT coins, ou encore d’ether… tant de monnaies virtuelles dans lesquelles il a investi. Il regarde leur valeur à la bourse ; si l’une d’entre elles a soudainement pris de la valeur, il la revend. Sinon, il étudie les nouveaux projets, les monnaies qui viennent d’être créées, en achète certaines ou les échange contre d’autres. Son but est de se faire un million d’euros dans les prochaines années pour arrêter de travailler, partir voyager et faire du bénévolat à plein temps en vivant de ses économies.

Il y a un an, alors qu’il se met au trading, il s’intéresse au « minage » (mining en anglais). « Mais le matériel coûtait déjà trop cher, les prix ont flambé. » C’est sans compter la facture d’électricité qu’il aurait reçue, chaque mois, s’il avait fait ça chez lui. Le minage consiste à résoudre des problèmes de sécurité pour vérifier les échanges entre deux personnes. Les mineurs sont en compétition et le gagnant remporte des bitcoins. Ils sécurisent donc le réseau et permettent également de mettre en circulation de nouveaux bitcoins.

Un véritable business s’est développé, des « fermes de mining » se sont développées à travers le monde, ressemblant à de grands locaux dans lesquels des ordinateurs créent en continu des centaines de milliers d’unités de crypto-monnaies. Ils sont ensuite envoyés dans leurs blockchains respectives ; une technologie qui permet de stocker et transmettre des informations de manière transparente, sécurisée et sans organe central de contrôle. Pour miner, certains lieux sont très connus, comme le Canada, la Laponie, l’Islande ou encore la Chine. Mais l’un d’entre eux sort du lot : la Sibérie, devenue un eldorado des mineurs de cryptomonnaies.

Branché à un pylône

François Souvignon.
Crédits : Linkedin

François Souvignon gère sept fermes de mining à Barnaul, ville de 650 000 habitants en Sibérie. À 48 ans, il est le créateur des sites jeuxvideos.com et Clubic, il est parti vivre là-bas il y a cinq ans pour travailler pour Enterra, une société qui crée des interfaces logicielles pour des sites web et des applications. Passionné d’informatique depuis toujours, il y a deux ans, il se penche sur le monde des crypto-monnaies. Il investit alors dans le Monero – une monnaie lancée en 2014 – cotée à un peu moins de 3 euros au moment où il l’achète. Alors qu’elle vaut 111 euros en août 2017, il en revend plusieurs milliers, puis encore quelques milliers en décembre quand elle atteint les 172 euros. Il achète alors 16 cartes graphiques, machines d’une valeur moyenne de 3000 euros qui permet de miner des crypto-monnaies. Le projet s’autofinance, et aujourd’hui, dans son local de 300 m², ses 2000 cartes graphiques et 250 Asics (autres machines de mining) tournent à longueur de journée pour produire des milliers de crypto-monnaies chacune. François gère en parallèle six autres fermes pour d’autres personnes et les revenus qu’il s’y fait sont aléatoires sur le court terme. Mais pour donner une idée, « ma femme venait d’avoir son permis, en un mois, juste avec les bénéfices nets de ma propre ferme et en enlevant tous les frais dépenses, j’ai eu de quoi lui payer une Audi Q3. »

François dort trois heures par nuit en moyenne, travaille jour et nuit.« Mais ça a toujours été comme ça, je n’ai jamais dormi plus de 3h30 par nuit. Pour moi, la grasse matinée le dimanche, c’est presque un fantasme ! Je ne sais pas ce que ça fait de se lever à 9h », plaisante-t-il. Il a récemment, en plus des 7 fermes qu’il gère, et de son activité chez Enterra, créé le Siberian Mining Hostel, compagnie qui propose à des investisseurs internationaux de miner pour eux depuis Barnaul. « Ils peuvent investir 50 ou 150 000 euros pour acheter le matériel, me donner une stratégie ou me laisser en décider une pour eux, et me laisser gérer leur ferme. » Pour l’instant il a deux investisseurs, un Français et un Russe. Car s’il est le seul français de la ville, nombreux sont ceux qui veulent, à distance, profiter des frais ultra-réduits dont il profite.

En effet, là où il habite, le prix de l’électricité est extrêmement bas. François paye 2,8 roubles par kilowatt-heure, soit 0,04 euros alors qu’il paierait 0,15 euros en France. La « capitale russe du mining » est à Irkoutsk, où l’électricité est la moins chère de Russie grâce aux subventions locales. RT estime qu’il y aurait plus de 1000 fermes de mining rien que dans la ville. Et même si les tarifs sont bas, « il y en a même qui se sont branchés à des générateurs publics pour ne rien payer de leur poche » s’amuse François.

En plus de l’électricité peu chère, les températures extrêmement basses dans la région représentent un avantage non négligeable. Si elles peuvent monter à 30°C en été, elles descendent parfois jusqu’à -60°C en hiver. Les fermes, qui abritent des milliers de machines qui tournent 24 heures sur 24, chauffent très facilement et il faut maintenir la température en dessous de 26 °C. « Je n’utilise jamais la clim, ça me fait d’importantes économies. La clim, dans une ferme, peut représenter jusqu’à 40% du budget. » En été, il suffit à François de faire du free-cooling, de prendre de l’air de l’extérieur dont la température est plus basse, de le transformer et de le faire rentrer. «Et là, le refroidissement ne représente plus que 2% de mes dépenses. »

Irkutsk, la capitale russe du mining.
Crédits : Wikimedia

Chauffés par le bitcoin

« La Russie est sensée être deuxième, après la Chine, pour le mining de crypto-monnaies, mais à mon avis, elle est première ! Rien qu’à Barnaul, je connais une centaine de fermes. Je ne parle que des moyennes ou des grandes, celles qui font plus de 500 m2. » Mais elles ne sont pas toutes déclarées, ni visibles à l’œil nu. Au XXe siècle, la Sibérie – qui représente 80% du territoire russe – hébergeait de grandes industries. La région est encore exploitée pour ses ressources naturelles, mais depuis la chute de l’URSS, les activités ont ralenti, les locaux se sont vidés, laissant d’immenses bâtiments peu ou pas utilisés. « Alors on négocie avec les propriétaires, on peut louer des espaces de 400 m2 à des entreprises pour l’équivalent de 125 euros par mois » reprend François. Et, en échange, envoyer la chaleur produite par les ordinateurs dans les salles utilisées par les ouvriers, pour les chauffer. « C’est un échange de bons procédés. »

Car le principal reproche fait à la crypto-économie, c’est ses dégâts écologiques, notamment à cause de l’énergie nécessaire pour créer ces monnaies. D’après l’indice de consommation énergétique disponible sur Digiconomist, la consommation annuelle d’électricité des mineurs a atteint le pic de 25 térawattheures (TWh). Ce qui correspond à la consommation annuelle d’électricité du Nigeria. Un pays de 186 millions d’habitants. Alors, plutôt que de laisser l’énergie s’évaporer et polluer, ceux qui gèrent les fermes trouvent des solutions.

Irkoutsk est une des villes où l’électricité coûte le moins cher en Russie. Les prix sont environ cinq fois moins élevés qu’à Moscou, ce qui y a amené BitBaza, la plus grande ferme de mining du pays. Son PDG, Danil Zakomolkin, a décidé de redistribuer l’énergie produite par sa ferme pour chauffer les maisons alentour. Le projet a été répété par deux autres entrepreneurs russes, Ilya Frolov et Dmitry Tolmachyov, qui prévoient la construction de 2000 « crypto-maisons » d’ici à 2020 – chacune étant chauffée uniquement grâce au mining.

Danil Zakomolkin (à droite) dans sa ferme de mining de Irkoutsk, une des plus grandes de Russie.
Crédits : Bitbaza

Pour ses mines, François compte encore réduire sa facture d’électricité. La région qu’il habite compte un grand nombre de lacs et de rivières, il pense installer un système de turbines sous-terraines qui, avec l’eau, produira assez d’énergie pour nourrir ses mines. « C’est beaucoup de frais au début. Mais dans dix ans, quand j’aurai remboursé l’investissement, ma facture d’électricité sera réduite à zéro. » Beaucoup de personnes lui disent qu’il est fou de faire autant de frais alors que l’électricité ne coute déjà presque rien, mais il est séduit par le projet et son aspect écologique. « Et puis aujourd’hui ça coûte cher parce que c’est nouveau, mais il faut bien que quelqu’un commence, non ? »

Une législation à venir  

« Tout le monde mine ici. Les jeunes, les pères de famille, c’est pas des investisseurs qui attendent de revendre pour devenir millionnaires, mais des gens qui se font un complément de salaire avec, pour gagner 2000 roubles par mois », reprend François. Quand il se rend sur des forums français, il est surpris de voir le peu de personnes qui sont actifs, trouve la France très en retard dans le monde des cryptos. Si la blockchain est utilisée par une élite ou par des passionnés d’informatiques en France, ce n’est pas le cas en Sibérie. « Il n’y a pas de Pôle emploi ou d’Assedic en cas de perte de job. Alors il y a davantage une culture de la débrouille. »

Il existe aujourd’hui entre 1000 et 2000 crypto-monnaies différentes. S’il est la plus connue, le Bitcoin ne représente que 3% des monnaies que François crée. Pour lui, il n’est plus assez rentable.« C’est un peu le livret A de la crypto. Sa valeur est stable et si on ne mine que ça, on peut rembourser son investissement en l’espace de huit mois. » Sauf que lui, il veut des retours sur investissement plus rapides, alors il n’en produit que pour payer en bitcoins ses frais qu’il peut régler en crypto-monnaies. En ce qui concerne les 97% restants, il s’agit d’autres monnaies déjà très utilisées et cotées, mais surtout, « je parie sur de nouvelles monnaies, j’en produis plein et puis j’espère qu’elles prendront de la valeur à un moment. » Il étudie le projet, et s’il lui plaît, il la mine, en espérant qu’elle décollera. Certaines vont grimper grâce à des levées de fond auxquelles des investisseurs vont croire, d’autres ne perceront jamais.

Un ATM de Bitcoins à Séoul.
Crédits : Coinplug

À l’heure actuelle, cette activité n’est ni légale, ni illégale. C’est pourquoi, en septembre dernier, Vladimir Poutine a demandé à créer une loi pour l’encadrer ; celle-ci sera appliquée en juillet. À l’heure actuelle, François rencontre régulièrement les ministres locaux de la région d’Altaï, où il habite. Ils ne peuvent pas lui verser de subventions tant que l’état fédéral n’a pas légalisé son activité, mais le soutiennent en le mettant en  contact avec des investisseurs. « Quand la loi passera, les gouvernements locaux pourront davantage subventionner et aider la crypto-monnaie à se développer. » Il pense notamment à des subventions pour acquérir ou louer des terrains, ou encore à des aides pour aller acheter du matériel de mining en Chine, à 300km de là. En attendant que l’activité soit légale, elle est de plus en plus officielle sur le territoire russe. Des « bitcoin ATM », distributeurs de cette crypto-monnaie, qui existent déjà à Novossibirsk et dans diverses parties du monde (comme ci-contre à Séoul), arriveront sous peu à Irkoutsk. Un café qui accepte le bitcoin a aussi ouvert dans la ville. En 2019, pour échapper aux sanctions internationales, la Russie fera naître une nouvelle monnaie, la CryptoRouble. À ce moment-là, même le Kremlin pourra avoir sa ferme en Sibérie.