Alors que la Finlande promet de devenir neutre en carbone d’ici 2035, elle relance les paris d’une course vertueuse et nécessaire.

L’ambition finlandaise

La Finlande a partagé le 4 juin 2019 son objectif ambitieux, relayé ensuite par la presse internationale, dont le Guardian. Le gouvernement fraîchement élu en avril dernier affirme que le pays aux mille lacs atteindra la neutralité carbone d’ici 2035. Pour le nouveau Premier ministre finlandais Antti Rinne, cela ne fait aucun doute. Après huit années d’austérité, il est désormais temps de répondre à la principale préoccupation des électeurs finlandais – le réchauffement climatique – et « d’investir dans le futur ».

Il s’agit de l’un des engagements les plus ambitieux jamais pris par un pays européen en matière de climat, et « probablement le plus ambitieux du monde », s’est félicité Pekka Haavisto, nouveau ministre finlandais des Affaires étrangères et membre du parti la Ligne verte. La loi climat déjà existante prévoyait déjà une neutralité carbone pour 2045, mais ce nouvel objectif va donc la modifier.

« Bâtir la première société durable au monde sans énergies fossiles et durable exigera bien plus que de belles promesses sur papier, mais nous sommes déterminés à y arriver », a déclaré Sini Harkki, gestionnaire de programme de Greenpeace Nordic en Finlande. « C’est un voyage passionnant dans lequel nous voulons nous engager. »

Le nouveau premier ministre finlandais, Antti Rinne
Crédits : Jukka-Pekka Flander/SDP

Limiter le réchauffement climatique

La neutralité carbone est atteinte par un pays quand la quantité de CO2 qui est absorbée – naturellement (par les forêts ou les sols) ou selon des procédés industriels (par la capture ou le stockage du carbone) – compense entièrement ses émissions, afin de limiter le réchauffement climatique.

Publié à l’automne 2018, un rapport du GIEC (le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) souligne que cette neutralité devrait être atteinte en 2050 pour limiter le réchauffement climatique à 1,5°C. « Du point de vue des lois de la physique et de la chimie, la limitation du réchauffement planétaire à 1,5 ºC est possible, mais il faudrait, pour la réaliser, des changements sans précédent », ajoute Jim Skea, coprésident du Groupe de travail III du GIEC.

Pour atteindre cet objectif de zéro émission nette, il faut se mobiliser activement. Selon l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI) dans une publication de juillet 2018, un pays souhaitant devenir neutre en carbone doit tout d’abord réduire ses émissions de gaz à effet de serre dans l’ensemble des secteurs, grâce à des « solutions technologiques et comportementales conformes aux objectifs de développement » du pays.

Crédits : Samuel Zeller

Ensuite, il doit protéger les puits de carbone naturels – les océans, les sols et la flore qui absorbent le carbone. Certains pays comme l’Australie ont plutôt décidé d’accroître la capacité de ces puits de carbone en plantant un milliard d’arbres d’ici 2050. Enfin, il lui faut « investir dans la recherche et développement concernant les technologies de capture et de stockage du carbone afin de traiter les émissions résiduelles ».

Accomplir ce principe de neutralité carbone va évidemment changer nos modes de consommation. « Cela va changer la manière dont on voyage, les maisons dans lesquelles on vit, la nourriture que l’on mange », précise David Reay, professeur en management du carbone à l’université d’Édimbourg.

L’Accord de Paris sur le climat de 2015 est le premier accord international à introduire la neutralité carbone, même s’il n’y fait que « vaguement allusion », selon Arnaud Gossement. Cet avocat spécialiste en droit de l’environnement a expliqué à Reporterre qu’il craint que les pays continuent d’émettre des gaz responsables du réchauffement climatique, assurant qu’ils les compenseront (peut-être) plus tard. « La neutralité est un équilibre », explique-t-il. « C’est-à-dire que même si vous avez un niveau élevé d’émissions, du moment que vous les compensez, c’est bon. »

La COP21 s’est tenue à Paris à la fin de l’année 2015. 
Crédits : Benjamin Géminel

Un Bhoutan modèle ?

À ce jour, précise Slate, un seul pays dispose d’un bilan carbone neutre : le Bhoutan. Dans cette course écologique planétaire, ce petit pays de l’Himalaya oriental semble partir gagnant puisqu’il affirme avoir déjà atteint la neutralité carbone. La gigantesque forêt qui couvre plus de 70 % de son territoire absorbe trois fois plus de dioxyde de carbone que le pays n’en produit.

Le Bhoutan a investi massivement dans des centrales hydroélectriques, d’où il tirait son énergie à 97 % en 2017. Mais comme le dénonce l’ONG International Rivers, cette « expansion massive des barrages hydroélectriques risque de détruire les vallées fluviales préservées, leur biodiversité et leur beauté ».

Si le Bhoutan expose donc un bilan carbone imbattable, avec cette construction nuisible pour l’environnement, le pays n’est toutefois pas encore la terre promise écologique.

Crédits : Kay E. Gilmour, MD

Les promesses du Costa Rica

Reste à savoir qui portera la couronne du bon élève après le Bhoutan. Pour l’instant, le Costa Rica est un des seuls pays au monde à présenter un plan concret pour atteindre la neutralité carbone. À la fin du mois de février 2019, le président Carlos Alvarado a dévoilé dans le Financial Times un plan national de décarbonation pour devenir complètement neutre en émission d’ici 2050.

S’il n’est pas seul à s’être fixé un tel objectif, le plan du Costa Rica est d’une extrême précision, riche en détails aussi bien sur le court que sur le long terme, secteur par secteur. Par exemple, en 2030, tout le réseau électrique devra fonctionner aux énergies renouvelables. Quand on sait qu’actuellement – et ce depuis quatre ans consécutifs, comme le rappelle The Costa Rica Star – plus de 98 % de l’électricité est fournie par des énergies renouvelables, le pays semble sur la bonne voie.

Le Costa Rica, ce parangon d’écotourisme.
Crédits : Atanas Malamov

Si le Costa Rica se montre si sûr de lui, c’est qu’il est un des premiers pays au monde à s’être intéressé au potentiel de l’énergie éolienne. Il a nationalisé son système de production de l’électricité en 1949 et lancé un plan énergétique innovant il y a plus de dix ans.

Il lui faut encore toutefois régler la question du transport et du chauffage, qui utilisent encore les hydrocarbures. Le Costa Rica prévoit toutefois qu’en 2035, 70 % de sa flotte de bus et de taxis seront à zéro émission, pour atteindre les 100 % en 2050.

La course est lancée

Avec sa récente annonce, la Finlande caracole ainsi dans le peloton de tête. Elle va donc réduire les investissements prévus dans l’exploitation forestière, diminuer sa consommation de combustibles fossiles, et augmenter rapidement sa production d’énergie éolienne et solaire.

En visant l’élimination de ses émissions nettes en un peu plus de 15 ans par un programme politique tout neuf, elle ajoutera 1,23 milliard d’euros par an aux dépenses publiques, qu’il prévoit de financer en augmentant les taxes (sur les combustibles fossiles en grande partie, soit charbon, pétrole et gaz naturel) de 730 millions d’euros et de vendre jusqu’à 2,5 milliards d’euros d’actifs publics.

En mai, la Nouvelle-Zélande a elle aussi avancé ses pions. « Le gouvernement prend aujourd’hui des mesures historiques sur le changement climatique, le plus grand défi qui se pose à la communauté internationale et à la Nouvelle-Zélande », avait déclaré la Première ministre néo-zélandaise, Jacinda Ardern, sans toutefois être plus explicite sur les moyens qui permettraient l’économie néo-zélandaise d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050. Le directeur général de l’ONG Greenpeace Russel Norman a regretté que le fait que cette législation ne spécifie pas comment les objectifs seront atteints la rende finalement « inopérante ».

Crédits : Gover­­nor-Gene­­ral of New Zealand

La Norvège vise 2030, alors que le Japon espère y arriver après 2050. Dernier en date, le Royaume-Uni a également posé son engagement pour 2050 le 12 juin, rapporte l’AFP et espère inscrire cet objectif ambitieux dans sa loi, peut-être même avant la France, qui a fait une annonce de projet de loi similaire le 7 février dernier.

L’Union européenne, quant à elle, s’est engagée pour 2030 à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 40 % par rapport à 1990 et à amener à 32 % la part des énergies renouvelables dans la consommation d’énergie de l’UE. La prise de décision sur la question de la neutralité carbone est sans cesse reportée mais le sommet européen du mois de juin est une échéance de taille.

Comme le rappelait la Commission européenne en novembre 2018, pour respecter les engagements pris dans le cadre de l’accord de Paris sur le climat, l’Europe doit revoir ses objectifs et s’engager à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 – ce que 200 maires européen·nes ont réclamé dans une lettre ouverte à l’UE début mai dernier. À Euractiv en février 2019, le commissaire au climat Miguel Arias Cañete a toutefois confirmé que « l’objectif de neutralité carbone pour 2050 est incontournable ».

Auteure : Malaurie Chokoualé Datou