La dépression, selon l’Institut du Cerveau et de la Moelle épinière, touche au moins 400 millions d’individus dans le monde, et environ 10 millions en France. Près d’une personne sur 5, en France, a souffert ou souffrira de cette maladie mentale au cours de sa vie. Elle se caractérise par neuf symptômes, dont au moins cinq doivent être présents quasiment au quotidien pour que le diagnostic soit posé. Si elle commence donc à être connue et traitée dans les pays riches, cette maladie nécessite toutefois des spécialistes et des infrastructures particulières, disponibles de manières très inégales dans le monde.

La dépression, un tabou au Zimbabwe

Petit pays d’Afrique australe, le Zimbabwe comptait, au début des années 2000, 2 psychiatres pour une population de 12 millions de personnes. En comparaison, la France en totalisait 13 436 en 2001, soit à l’époque, 22 psychiatres pour 100 000 habitants. Le Zimbabwe s’illustrait donc – et s’illustre toujours – par une absence de personnel qualifié pour prendre en charge les nombreuses personnes souffrant de maladie mentale. Selon les chiffres du Ministère de la Santé du Zimbabwe, au moins 1,3 million de personnes sont en effet atteints d’une maladie mentale dans le pays. Il existe même un terme spécifique en shona, la langue locale, dont les symptômes se rapprochent de ceux de la dépression : le kufungisisa, ou « thinking too much » (trop penser, ruminer). À ce niveau, le pays paie son absence de ressource économique, mais aussi un lourd héritage colonial et post-colonial. Les psychiatres occidentaux ont longtemps considéré que les peuples colonisés n’avaient pas les mêmes besoins en matière de santé mentale et donc, pas nécessairement les mêmes carences. Dans un article pour Jeune Afrique, Jean Baptiste, Professeur de psychologie en Tunisie, explique ainsi que le sociologue français Lévy-Bruhl, parmi d’autres, « opposait la pensée européenne logique à la pensée non européenne mythique, magique et déraisonnable. »

En plus d’être mal traitées du fait de l’absence de personnel soignant qualifié, la dépression et les maladies mentales s’y rapportant ont donc longtemps été niées au Zimbabwe. Cet héritage colonial explique peut-être en partie pourquoi aujourd’hui la dépression (et les maladies mentales s’y apparentant) est un sujet particulièrement tabou au Zimbabwe. Dans un article pour le journal zimbabwéen The Herald, Lyn Chidavaenzi raconte le calvaire qu’elle a subi après que sa mère ait développé une maladie mentale. « Je me rappelle que l’opprobre associé à la maladie mentale était (et est toujours) insoutenable. Je me rappelle des regards glacés des gens dans le kombi ou quand nous étions en chemin vers le Ingutsheni Mental Hospital », évoque-t-elle notamment. Les problèmes économiques, sociaux et sanitaires – quasiment 25% des adultes étaient malades du sida au début des années 1990 – ont créé en outre un climat propice au développement de maladies mentales.

Une solution basée sur la communauté

Le cas du Zimbabwe est donc instructif à bien des égards, car il est depuis peu porteur d’espoir. En effet, malgré un héritage lourd, des tabous sociaux omniprésents et une absence quasi-totale de personnel médical qualifié, une parade a récemment été trouvée pour aider les nombreuses personnes souffrant de dépression dans ce pays. Dixon Chibanda, un des rares psychiatres actuellement en exercice dans le pays, a ainsi développé un projet ayant pour but de lutter contre cette maladie à travers une double approche : thérapeutique et sociale. Ce projet, intitulé « the friendship bench » (le banc de l’amitié), est désormais cité en exemple à travers le monde. Les seules ressources requises sont en effet un banc et une « grand-mère » formée à l’écoute et apte à proposer des solutions aux malades.

Dans un article extrêmement fouillé paru sur le site Mosaic, Alex Riley explique la genèse de ce projet. En 2005, alors que les habitants du Zimbabwe traversaient des épreuves susceptibles de faire exploser le nombre de dépression, Dixon Chibanda s’est entouré de 14 femmes âgées. Déjà impliquées au sein des communautés en tant qu’aide-soignantes, travailleuses sociales ou éducatrices officieuses, elles ont pris à bras le corps une nouvelle tâche. Comme il l’explique également dans un Ted Talk, il s’agissait de lutter contre la dépression en proposant des thérapies psychologiques de base aux personnes à qui elles avaient l’habitude de rendre visite. Leur force, malgré leur absence de maîtrise du sujet sur un plan médical, reposait sur deux piliers : leur intégration au sein de la communauté ainsi que leur capacité à écouter et à traduire en termes simples du quotidien, les mots de la guérison. Afin de ne pas médicaliser à outrance le processus, elles ont eu l’idée de rencontrer les personnes atteintes de dépression sur des bancs en bois, les « bancs de l’amitié ».

Des outils simples, des résultats probants

Outre cette imbrication dans la communauté, ce qui a fait le succès des bancs de l’amitié est la simplicité des outils thérapeutiques utilisés par les « grands-mères ». Le principal est la thérapie de résolution des problèmes, qui « repose sur l’hypothèse qu’une part importante de ce qui est considéré comme psychopathologique résulte de l’inefficacité ou de l’inadaptation des comportements adoptés pour faire face au stress et aux difficultés. » Concrètement, il s’agit de guider les patients vers leurs propres solutions, en les confrontant aux racines de leurs problèmes. Un individu au chômage depuis longtemps sera par exemple amené à réfléchir sur l’idée de créer sa petite entreprise. À cet outil curatif s’ajoute un second, l’évaluation. Mis au point par le chercheur indien Vikram Patel, il s’agit d’un questionnaire en langue Shona. Simple et compréhensible par tous, il permet aux « grand-mères » d’évaluer en 14 questions si la personne en face d’elle a besoin d’un suivi psychologique. Si au moins huit réponses sont positives, alors la personne a besoin d’une aide. Enfin, pour s’assurer que les individus ayant besoin d’aide soient accompagnés au mieux, leurs données sont stockées et un suivi téléphonique est mis en place pour les encourager, explique Dixon Chibanda dans un entretien avec l’Organisation Mondiale de la Santé.

Ces outils, qui se substituaient tant bien que mal à des traitements plus poussés ou médicamenteux, permettent en outre de recréer un lien entre les individus. Cet aspect couplé à l’amélioration du bien-être individuel de centaines de personnes, rejaillit de manière bénéfique sur l’ensemble de la communauté, explique Alex Riley. La violence domestique et la pauvreté ont en effet tendance à diminuer au contact de ce programme. Devant un tel succès, le projet des bancs de l’amitié a aujourd’hui été étendu à 70 communautés, dans plusieurs villes au Zimbabwe. Il devrait ensuite être développé au Zanzibar, au Malawi et en Tanzanie. La ville de New York a également repris le projet.

Aujourd’hui, le Zimbabwe compte 16 psychiatres, pour une population d’environ 16 millions d’habitants. Le ratio est toujours insuffisant mais certains habitants de ce pays, apprennent peu à peu à compenser le manque de moyen, d’infrastructure et de personnel par leur créativité. Dixon Chibanda est l’un d’eux. Son projet de bancs de l’amitié est un succès médical, social et économique.