Depuis plusieurs années, le blocage du web chinois par la « Grande Muraille de la censure » n’a fait que s’accentuer. Le gouvernement de la République Populaire a mis en place une soixantaine de lois pour contrôler les internautes, et il aurait fait fermer 13 000 sites et plus de 10 millions de comptes depuis 2015. Les activistes, artistes et voix contestataires, surveillés par des dizaines de milliers de « policiers du net », ont notamment vu la censure se durcir sur les réseaux et dans les médias depuis l’été 2017. C’était sans compter, toutefois, sur la créativité des « netizens » chinois, qui tentent de la détourner à leurs risques et périls.

Incontournables outils web

Afin de contourner le blocage, les internautes s’appuient sur des outils et logiciels qui trompent la vigilance des censeurs. Lantern et Ultra Surf, par exemple, permettent d’accéder à des sites bloqués en utilisant de serveurs proxy HTTP. Les VPN, des réseaux privés virtuels, permettent quant à eux de faire croire que la connexion vient de l’étranger. Les dissidents, journalistes et intellectuels du pays sont nombreux à utiliser ces « tunnels » sécurisés, qui permettent d’accéder à des contenus et sites bloqués dans le pays comme Twitter.

Ces outils sont ainsi devenus des cibles du gouvernement, qui joue à un véritable jeu du chat et de la souris avec les internautes. Dès qu’un outil est détecté puis fermé, ces derniers s’appliquent à en créer un nouveau. Mais depuis quelques années, les méthodes de détection de ces logiciels sont devenues de plus en plus sophistiquées. En 2018, la Chine a même prévu de renforcer la législation contre les VPN, en posant de nouvelles contraintes aux fournisseurs d’accès internet.

Des emoji pour contourner la censure

En 2013, les internautes chinois ont trouvé un moyen astucieux d’évoquer le massacre de la Place Tian’anmen, un sujet absolument tabou en Chine. Grâce à l’émoticône « chandelle », ils ont été nombreux à commémorer officieusement l’événement sur le web. Mais en 2017, elle a finalement été bloquée par le gouvernement qui n’acceptait pas ce détournement.

Les émoticônes sont utilisés depuis des années pour tromper la vigilance des autorités. Pour contourner le blocage du hashtag #MeToo sur Sina Weibo, le Twitter chinois, les féministes l’ont par exemple remplacé par deux émojis : le riz et le lapin. Prononcé à haute voix, en chinois, cela s’entend en effet « mi tu ». Comme l’explique Wired, cette «  communauté jeune et active a trouvé un moyen de garder une longueur d’avance sur les prétendus censeurs ». Toutefois ces méthodes ingénieuses ne fonctionnent souvent qu’un court moment, avant d’être détectées puis bloquées à leur tour par les autorités.

Détourner le langage

Au delà des émoticônes, ces internautes censurés utilisent également de nombreux jeux de langage pour ne pas être détectés par la police du web. En utilisant des synonymes, des périphrases pour désigner des personnes ou des évènements, ils sont ainsi capables d’aborder des sujets sensibles sur les réseaux. Les manifestations de Tian’anmen deviennent par exemple le « 35 mai » et Liu Xiaobo, l’activiste des droits de l’homme décédé en 2017, le « Professeur Liu » – une appellation trop répandue pour être censurée. Certains internautes, poussés dans leurs retranchements, auraient même commencé à parler le martien.

La plus célèbre de ces expressions détournées est celle du grass-mud horse, du nom d’une espèce de lama, qui sert à critiquer officieusement le régime. En effet, le nom chinois de cet animal sonne comme la phrase « fuck your mother », « Mother » faisant allusion au rôle prépondérant du Parti. Les photos de lamas sont donc devenues virales sur les réseaux chinois, et elles apparaissent aujourd’hui comme un symbole de résistance à la censure.

Censure IRL

Le 10 avril 2018, le gouvernement chinois a fait fermer l’application Neihan Duanzi, qui diffusait des parodies et détournements de vidéos ultra-populaires en Chine. Cette plateforme, qui rassemblait des milliers d’internautes, était en train de créer une véritable communauté en ligne, échappant de plus en plus au contrôle du Parti.

Ne pouvant plus accéder au réseau de l’application, des fans chinois ont souhaité montrer leur soutien à Neihan Duanzi dans la vie réelle. Depuis la fermeture, ils ont été de plus en plus nombreux à « klaxonner » un code secret depuis leurs voitures, afin de voir si un autre internaute se trouvait par hasard à proximité. Forcément, les autorités ont vu ces protestations d’un très mauvais œil : elles ont déjà procédé à une arrestation, et demandé aux médias chinois de ne pas mentionner cette « rébellion ».

La riposte des trolls

Devant l’ingéniosité des internautes, le gouvernement chinois a pris des mesures fortes et symboliques, dont l’un des plus radicales est de la création de la 50 Cent Army. Il s’agit d’une « armée » de trolls nationalistes, payés par le gouvernement pour faire de la propagande sur le net. Leur nom vient d’une rumeur prétendant que ces internautes sont payés 50 centimes de Renminbis (0,05 euro) pour la publication d’un post soutenant le Parti.

Depuis quelques mois, ces comptes pro-gouvernements ont conduit à une véritable polarisation des réseaux. De plus en plus actifs, ils ont littéralement envahi les forums et les réseaux avec leurs contenus nationalistes et leurs rappels à la « morale » du Parti. Manipulant l’information, ils essayent également déstabiliser les militants du net chinois. « J’ai l’impression que l’environnement sur Weibo est devenu extrême », regrette Xiao Meili, une activiste chinoise pour le droit des femmes.