Les ciseaux moléculaires CRISPR/Cas9 permettent de modifier un gène très facilement. Au point que des “kits” de “body hacking” prêts à l’emploi sont commercialisés, afin de vous permettre de jouer vous aussi aux apprentis sorciers.

Body hacking

Les technologies susceptibles de “réparer” et de” modifier” l’humain n’en finissent plus de progresser, faisant le bonheur du courant transhumaniste – un mouvement intellectuel né dans la Silicon Valley, pour qui l’Homme est à l’aube d’une nouvelle étape de son évolution : l’amélioration humaine (human enhancement).

Parmi les transhumanistes, outre des entreprises qui conçoivent toujours plus d’exosquelettes, de bras robotiques ou de rétines artificielles, des “body hackers”, souvent amateurs,  “bricolent” leur propre corps, tel un mécano humain, sans passer par un intermédiaire. Au lieu de vouloir intervenir sur l’extérieur du corps, comme c’est le cas avec la chirurgie esthétique, ils s’intéressent à ce qui se passe à l’intérieur, au fonctionnement du corps. Le plus souvent, pour développer de nouvelles perceptions sensorielles ou augmenter leurs capacités humaines.

Exemple avec la vue : en 2015, un “chercheur indépendant” du groupe de body hackers Science for the masses a testé un dispositif permettant de voir autrement. Il s’est injecté une molécule chimique, qui transforme temporairement le fonctionnement de l’œil, afin de voir dans le noir. De son côté, Kevin Warwick, professeur de cybernétique à l’université de Reading, s’est greffé des électrodes dans le corps, qui lui permettent de commander des machines par la pensée. D’autres body hackers conçoivent aussi des stimulateurs cérébraux maison, destinés à augmenter leurs capacités cognitives.

Mais certains vont encore plus loin. Alors qu’aux États-Unis, on constate un grand engouement pour les tests d’analyse génétique – qui permettent de déterminer des risques de maladies –, la toute récente technique du CRISPR/Cas9, qui permet de “couper-coller” des branches d’ADN, est utilisée par des body hackers. A la manière des “Bio hackers”, qui expérimentent depuis plus de dix ans les propriétés de l’ADN pour bricoler le vivant, certains tentent ainsi de modifier la couleur de leurs yeux, ou encore d’améliorer leurs sens grâce à la génétique… Et peu à peu, ces apprentis sorciers passent du bidouillage expérimental à des “kits” prêts à l’emploi, permettant de se modifier, soi-même, façon “Do It Yourself”.

De gros biscoteaux avec CRISPR/Cas9

Grâce aux séquences CRISPR (Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats ou « courtes répétitions palindromiques regroupées et régulièrement espacées ») et à la protéine Cas9, il est désormais possible de modifier ses gènes profondément. En gros, il est possible de découper un brin d’ADN dans une cellule, afin de désactiver, de corriger ou d’activer l’expression d’un gène – pour contrer une maladie génétique, pour soigner le cancer, mais aussi pour “améliorer” un individu, ou pour lutter contre le vieillissement. Les “ciseaux” génétiques  CRISPR/Cas 9 ont notamment permis à des généticiens chinois de modifier le génome d’embryons humains viables – en dépit des inquiétudes éthiques des chercheurs du monde entier. Ils ont aussi permis en 2016 à un body hacker de modifier son ADN pour être plus musclé.

Docteur en biophysique, ancien chercheur en biologie synthétique à la NASA (dans le cadre de recherches sur la colonisation de Mars), Josia Zayner a ainsi utilisé la technique CRISPR/Cas9 pour désactiver le gène de la myostatine (un facteur de croissance qui limite la croissance des tissus musculaires) dans des cellules de son propre bras. Pour l’instant, ses muscles n’ont pas grossi comme par magie, mais il a breveté dans la foulée la préparation d’ADN “maison qu’il s’est injectée au cours de cette expérience, et la commercialise désormais, promettant à ses futurs clients un “kit” DIY à 150 $ leur permettant de se transformer en surhommes.

Le kit de l’apprenti sorcier

Sa start-up, The Odin, a pour but de permettre au grand public de “participer à la recherche scientifique” (dans leur garage ou leur cuisine), plutôt que de laisser les laboratoires plancher seuls sur le sujet. Josiah Zayner commercialise aussi des kits d’édition génétique CRISPR/Cas9 pour créer des levures de bière fluorescentes (à partir d’un gène de méduse), et plus généralement pour mener des expériences sur le vivant, tel un véritable bio-généticien. Avec ses kits DIY, garantit-il, pas besoin finalement d’être un grand scientifique pour éditer soi-même son ADN.

Chaque kit contient des fioles, des tubes, des gants, des bactéries, un brin d’ADN, des extraits d’algue marine, et des milieux de culture, servant à la culture d’Escherichia coli. Pour apprendre à modifier des bactéries, ce qui requiert tout de même un minimum de bagage scientifique, il suffit de suivre à la lettre le “guide de The Odin, comme un mode d’emploi ou une recette de cuisine, afin de cultiver des souches, puis de les modifier via une préparation ADN prête à l’emploi. Afin de passer à la seconde étape et de modifier son ADN, le guide DIY humain Crispr” explique que le kit contient un plasmide de la myostatine humaine, et que pour l’utiliser, il ne faut pas l’injecter tel quel dans son corps, mais d’abord le purifier et le répliquer, au moyen des cultures bactériennes. L’opération étant finalement assez complexe, le risque d’erreur n’est évidemment jamais totalement à écarter.

C’est pourquoi, face à cette promesse folle de mettre la modification de l’ADN à la portée de tous grâce à CRISPR/Cas9, la communauté scientifique met le holà, prévenant contre le risque inhérent à des injections de préparation ADN telles que celles de Josiah Zayner : des risques infectieux, mais aussi des risques de réactions inflammatoires “incontrôlables”. Autre risque : celui de modifier, sans le vouloir, d’autres gènes, et de provoquer l’apparition d’un cancer ou d’une maladie génétique – car les ciseaux CRISPR/Cas9 ne sont jamais précis à 100 %…