Privatiser l’ISS : telle semble être l’une des options envisagées par l’administration Trump pour permettre à la NASA de faire des économies… et de se concentrer sur d’autres missions. Mais son projet semble un peu trop précipité.

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La Station spatiale internationale (ISS) sera-t-elle un jour gérée par une entreprise privée, comme un vulgaire hôtel (volant) ? Cette superstructure placée en orbite terrestre basse, occupée en permanence par un équipage international (qui se consacre à la recherche scientifique dans l’environnement spatial), et qui a récemment accueilli le français Thomas Pesquet pendant 196 jours, fête cette année ses 20 ans d’existence. Signe ou non, le 22 mai, il y a donc quelques jours, un autre anniversaire était fêté… cette fois par la société SpaceX, d’Elon Musk : celle des 6 ans du lancement de sa capsule Dragon, pour le premier vol d’un vaisseau privé vers l’ISS.

Il faut bien garder en tête que l’ISS, qui devrait accueillir un nouveau laboratoire russe, Nauka, ainsi qu’un bras télémanipulateur européen d’ici 2019, n’est pas éternelle, et qu’elle sera un jour « désorbitée » et détruite, comme ce fut le cas avec la station russe Mir, en 2001. D’ici là, la gestion de la station spatiale, et donc sa destruction, ne sera peut-être plus entre les mains des pays membres de la NASA, de l’ESA (Agence spatiale européenne), du Roscosmos (Agence spatiale russe), du JAXA (Agence d’exploration aérospatiale japonaise) et de l’ASC (Agence spatiale canadienne)… mais entre des sociétés privées.

SpaceX, Boeing et Orbital ATK en lice

Il pourrait peut-être s’agir d’une entreprise comme SpaceX, à qui la NASA a déjà confié le lancement de fusées de ravitaillement vers l’ISS (à la suite du retrait de la navette spatiale américaine, en 2011), et des lancements de satellites gouvernementaux. Il pourrait aussi s’agir de Boeing, que l’agence gouvernementale a choisi (avec SpaceX) en 2014 pour concevoir des « taxis de l’espace » pour les astronautes vers l’ISS. Ou encore de Orbital ATK, également choisie pour ravitailler la station.

L’idée de se désengager de l’ISS pour faire des économies et libérer des fonds pour d’autres projets spatiaux,, est donc considérée avec le plus grand sérieux par Donald Trump et son administration, comme l’explique le Washington Post, qui a mis la main sur un document interne de la NASA. La Maison Blanche prévoirait ainsi de ne plus financer la Station spatiale internationale à partir de 2025, en mettant en place au préalable un « plan de transition » pour la transférer au secteur privé.

« La décision de mettre fin au soutien fédéral direct à l’ISS en 2025 n’implique pas que la plateforme elle-même sera désorbitée à ce moment-là – il est possible que l’industrie puisse continuer à exploiter certains éléments ou capacités de l’ISS dans le cadre d’une future plateforme commerciale », peut-on lire dans un extrait du document interne révélé par le Washington Post. Entre 2018 et 2025, la NASA devrait « élargir ses partenariats internationaux et commerciaux » et mettre de côté une enveloppe budgétaire de 150 millions de dollars en 2019, afin de « permettre le développement et la maturation d’entités et de capacités commerciales qui assureront que les successeurs privés qui prendront le relais de l’ISS – y compris éventuellement des éléments de l’ISS – seront prêts lorsqu’il sera nécessaire de faire appel à eux ».

« Nous devons nous retirer de l’ISS le plus tôt possible » (Buzz Aldrin)

L’idée d’un retrait de la NASA de l’ISS était déjà dans l’air avant l’arrivée de Donald Trump, puisqu’en 2015, l’Agence gouvernementale prévoyait déjà de se désengager progressivement de la station. « Ce que nous aimerions faire, c’est que la prochaine station spatiale soit une station spatiale privée, qui soit principalement fondée sur des recherches fondamentales ou fondamentales provenant du secteur privé. Nous pouvons simplement acheter ces services », déclarait alors William Gerstenmaier, administrateur adjoint responsable du programme d’exploration spatiale habitée.

La NASA externalise déjà une partie de son activité en confiant le ravitaillement de l’ISS à SpaceX et Orbital ATK, alors pourquoi ne pas aller plus loin ? Selon l’astronaute Buzz Aldrin, deuxième homme à marcher sur la Lune après Neil Armstrong, l’ISS est un gouffre financier, et s’en désengager semble urgent, afin de pouvoir se concentrer pleinement sur des missions vers Mars et la Lune. « Nous devons nous retirer de l’ISS le plus tôt possible. Nous ne pouvons tout simplement pas nous permettre un coût de 3,5 milliards de dollars par an », expliquait-il déjà en 2017 lors du sommet Humans to Mars, à Washington. Le célèbre ingénieur américain penche ainsi pour la fin de l’ISS, avec à la place, la construction et l’exploitation par SpaceX, Boeing et Orbital ATK de stations spatiales privées, en orbite terrestre basse – et même la participation de la Chine (qui n’est pas membre de l’ISS).

Une transition trop courte ?

Oui, mais. Selon l’inspecteur général de la NASA, Paul Martin, le plan de Donald Trump visant à privatiser l’ISS d’ici 2025 ne serait pas réaliste. Pour lui, « il est peu probable » qu’une entreprise commerciale, même SpaceX ou Boeing, soit capable d’assumer les énormes coûts d’exploitation de l’ISS, pendant 6 ans – soit entre 18 et 24 milliards de dollars. En outre, selon lui, l’industrie spatiale privée n’a jamais été « très enthousiaste » à l’idée d’utiliser l’ISS à des fins de recherche ou de profit.

Il semble en effet qu’une société comme SpaceX semble plus emballée par l’idée d’envoyer des touristes faire le tour de la lune, ou par la perspective de coloniser Mars… « En toute franchise, le peu d’intérêt commercial manifesté à l’égard de la station au cours de ses presque 20 ans d’exploitation nous donne à réfléchir sur les plans actuels de l’agence », explique Paul Martin, qui propose, tout simplement, une prolongation du financement de l’ISS par la NASA au delà de 2024.

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Même chez Boeing, on s’inquiète d’un plan de transition trop court, et d’une remise trop prématurée de l’ISS à des sociétés privées. Ainsi, Mark Mulqueen, le directeur du programme de la station internationale chez Boeing, considère-t-il le projet de l’administration Trump comme une « erreur qui pourrait avoir des conséquences désastreuses pour le leadership américain dans l’espace ».

En outre, certains experts craignent l’anarchie (et le cauchemar logistique) que provoquerait une privatisation de l’ISS, et la mise dans le pétrin des autres pays membres de la station. « Cette idée que l’on pourrait faire confier à d’autres l’engin le plus compliqué que nous ayons jamais construit, qui a été construit et qui est basé sur un partenariat international, me semble irréalisable », explique l’astronaute Scott Kelly, sur Fox Business.

Notons enfin que le projet de Donald Trump se heurte à l’opposition de nombreux élus du Congrès, même républicains. Le sénateur ultra-conservateur Ted Cruz a par exemple promis que « tant qu’il présidera la sous-commission de l’espace, l’ISS serait financée ». Avec de nombreux autres sénateurs et députés, il désire ainsi prolonger la durée de vie de la station jusqu’à 2028 – pour ses 30 ans.