Malgré l’interconnexion croissante des êtres humains, les incompréhensions liées à la langue sont encore nombreuses. Si les réunions entre décideurs politiques ou économiques du monde entier fourmillent d’interprètes, ou si les zones touristiques se sont tant bien que mal mises à l’anglais, d’autres environnements sont encore mis à mal par la barrière de la langue. Les cabinets médicaux, par exemple, sont parfois le lieu d’incompréhensions pouvant avoir des conséquences tragiques. De même, les interactions du quotidien entre touristes et habitants d’une ville peuvent être réduites du fait de l’incapacité à trouver une langue commune. Toutefois, ces dernières années, de nombreuses solutions s’appuyant sur la technologie ont émergé pour améliorer la communication entre personnes de langues différentes. Est-on encore loin du traducteur universel imaginé dans Star Trek ?

L’Assistant

Le 8 janvier, Google a annoncé que Google Assistant, l’assistant vocal développé par l’entreprise américaine, serait bientôt en mesure d’agir en tant qu’interprète. La fonctionnalité « Interpreter mode » devrait pouvoir traduire en simultané 27 langues, parmi lesquelles l’anglais, le français et l’espagnol, mais également le thaï, le roumain ou le slovaque.

Concrètement, cela permettra à deux individus ne parlant pas la même langue d’utiliser l’assistant vocal de Google pour se comprendre. Ils n’auront qu’à parler chacun leur tour et Google Assistant, après avoir détecté automatiquement les langues parlées, retranscrira les propos d’une langue vers l’autre, à l’écrit puis à l’oral.

Dans les prochains mois, cette fonctionnalité devrait d’abord être réservée à certains hôtels à New York, San Francisco et Las Vegas, comme le rapporte le site Wired, puis sera disponible sur les Google Home Hub et Speakers. Plus tard, l’ensemble des assistants numériques utilisant le système Google Assistant en seront dotés. Cette technologie n’a donc pas, dans l’immédiat, vocation à être nomade. En d’autres termes, un touriste ou homme d’affaires se rendant à l’étranger ne peut espérer en bénéficier que s’il se rend dans un endroit (hôtel, restaurant…) possédant un assistant vocal Google.

Si cette fonctionnalité semble prometteuse et pourrait notamment séduire dans les secteurs du tourisme et de l’hôtellerie, elle reste à perfectionner. Le site américain The Verge s’est rendu dans un hôtel pour mettre à l’épreuve le mode interprète du mandarin à l’anglais. La vidéo qu’ils ont réalisée montre les limites de cet assistant qui, parfois, détecte la mauvaise langue ou se montre trop approximatif. Le temps de latence entre chaque phrase est par ailleurs important, ce qui n’aide pas à la fluidité des conversations.

Wired rappelle toutefois que cet outil a d’abord pour vocation d’être utilisé dans le secteur des services, et non à des fins de conversations entre plusieurs individus.

Dans l’oreillette

Mais si Google et son Assistant pourraient à l’avenir faciliter la vie des touristes et des voyageurs, d’autres solutions existent pour encourager les conversations spontanées entre étrangers. Plusieurs entreprises ont en effet développé des oreillettes ou écouteurs équipés d’une fonction de traduction quasi-instantanée.

Trois entreprises dominent ce marché naissant, indiquent Les Échos : Google, bien sûr, et ses écouteurs Pixel Buds ; Waverly Labs, créateur des écouteurs Pilot ; et Mymanu, à l’origine des écouteurs Clik. Toutes ces solutions nécessitent un smartphone, puisqu’elles se basent sur des applications reliées aux écouteurs, ainsi qu’un accès à Internet. Et, contrainte « majeure » selon Leo Mirani, journaliste pour The Economist, il faut que les deux personnes disposent des écouteurs et d’un smartphone pour pouvoir avoir une conversation.

Sciences et Avenir explique pour sa part le fonctionnement de ce « fantasme de science-fiction », qui ne marche pour l’instant que dans le cadre de conversation à deux. Les écouteurs, équipés d’un microphone, captent d’abord la voix de l’interlocuteur. Grâce à l’utilisation de l’intelligence artificielle, notamment dans le domaine de la reconnaissance vocale et du traitement naturel du langage, ils transmettent ensuite les paroles à une application de traduction (Google Translate pour les smartphones Pixel, ou un autre système spécifique pour d’autres écouteurs).

La traduction est ensuite transformée en audio et transmise par les écouteurs. Ce processus prend généralement quelques secondes. S’il faut s’attendre à quelques erreurs (notamment sur les mots ayant plusieurs significations), ces outils sont en constante amélioration. Ils utilisent en effet le deep learning pour améliorer la fiabilité de leur traduction progressivement, grâce aux propositions de corrections des usagers.

Sign-io

La barrière de la langue heurte toutefois de plein fouet une catégorie de la population pour laquelle les technologies développées par Google, Waverly Labs ou Myanmu ne peuvent rien : les sourds et les malentendants. Ils utilisent en effet une langue non-orale, la langue des signes. Celle-ci n’est pas universelle, bien au contraire, et bien qu’il s’agisse en France du premier handicap à la naissance, elle reste très peu parlée. Hormis par un apprentissage généralisé de cette langue, comment donc remédier à ce problème qui exclut les personnes sourdes ou malentendantes ?

Roy Allela, un Kényan de 25 ans, a proposé une réponse innovante : des gants connectés qui transforment la langue des signes en un langage oral. Le site kényan Pulse explique le fonctionnement de cette technologie : via des capteurs placés au niveau des doigts, les gants Sign-io mesurent leur flexion, ce qui leur permet de reconnaître les signes employés par le locuteur de la langue des signes.

Ceux-ci sont ensuite transmis par Bluetooth à une application pouvant être installée sur n’importe quel portable et qui, à son tour, traduit ce langage à l’oral. La traduction serait fiable dans 93 % des cas, selon le site NairobiNews, qui explique que Roy Allela a créé cet outil pour sa nièce de six ans. Née sourde, celle-ci éprouvait en effet des difficultés à communiquer avec son entourage. Des étudiants de l’université de Washington avaient déjà développé une technologie similaire en 2016, traduisant la langue des signes américaine à l’oral en anglais, via un ordinateur.

L’instantané

Ainsi donc, de plus en plus d’outils rendent aujourd’hui possible la discussion entre des personnes parlant des langues différentes, orales ou non. Mais il existe également des technologies très performantes pour la traduction de textes. Il ne s’agit plus ici de traduction orale instantanée, mais de traduction de productions écrites, comme le propose, par exemple, Google Translate. Au-delà de la fonction « dictionnaire », de nombreux services proposent aujourd’hui une traduction instantanée de phrases ou de textes en ligne – Reverso, Wordreference, Google Translate… Ces fonctions sont également intégrées à des plateformes sociales comme Facebook.

Longtemps critiqués pour leurs erreurs, ces outils sont de plus en plus fiables. Facebook, par exemple, utilise depuis 2017 l’intelligence artificielle pour réaliser des traductions instantanées. Auparavant, le réseau social utilisait un système de traduction, le « phrase-based machine translation », décrit par Le Figaro, qui traduisait des morceaux de phrase indépendamment les uns des autres. Cela pouvait générer des contresens ou des traductions incompréhensibles.

Aujourd’hui, comme l’explique The Verge, Facebook et les autres outils de traduction se basent sur des réseaux de neurones artificielles, une forme avancée d’intelligence artificielle. Ces réseaux considèrent la phrase dans son ensemble avant d’en proposer une traduction qui prend notamment en compte le contexte. Pour ce faire, l’outil de traduction se base sur un aspect du machine-learning, le « long short-term memory ». Cela permet d’incorporer des mots à un dictionnaire par apprentissage (deep-learning), puis de les réemployer dans le contexte d’une phrase.

Vers un traducteur universel ?

Beaucoup restent toutefois sceptiques quant à l’application de ces outils automatisés à la traduction de documents techniques ou littéraires. Des mots ou des tournures de phrases très spécifiques président en effet à la rédaction de documents légaux ou techniques, par exemple.

Dans Les Échos, Philippe Servini, traducteur professionnel, estime ainsi que dans ce domaine, la machine ne peut dépasser l’homme car « la traduction n’est pas une science exacte ». Mais une récente innovation vient rebattre les cartes : une intelligence artificielle créée par la société française Quantmetry a traduit en français un livre en anglais de plus de 800 pages, le tout en une douzaine d’heures. Ce travail, s’il avait été réalisé par un traducteur professionnel, aurait pris près d’un an et aurait coûté environ 150 000 euros, a expliqué à Futura Tech un des dirigeants de Quantmetry, Alexandre Stora.

Cette prouesse a été rendue possible grâce à une association de l’entreprise française avec l’outil de traduction DeepL, considéré comme le plus performant. Quantmetry a en outre configuré des outils spécifiques permettant de traduire les graphes et fiches scientifiques, ainsi qu’un dictionnaire supplémentaire comprenant la traduction de 200 mots techniques. Cette base de vocabulaire a ensuite été intégrée à une IA sur laquelle ont travaillé plusieurs spécialistes du deep-learning, ainsi que l’indique 20 Minutes.

À l’issue de cette procédure, le texte a toutefois été révisé – à la marge – par des humains. Le PDG de Quantmetry, Jérémy Harroch, a également pris soin de préciser à France Info qu’ « il n’[était] pas possible de traduire automatiquement de la littérature ».

La technologie est donc d’ores et déjà en mesure d’abolir, du moins en partie, la barrière de la langue. Divers outils utilisant pour la plupart l’intelligence artificielle se montrent capables de traduire aussi bien des textes que des conversations, de plus en plus efficacement. Et si leur marge de progression reste immense pour aboutir au traducteur universel imaginé par l’écrivain américain Murray Leinster en 1945, il n’imaginait sûrement pas qu’on aurait parcouru la moitié du chemin avant le XXIIIe siècle.

Côme Allard de Grandmaison