Nous sommes en 2038, il est 8h37, et si le parvis de la Défense se noircit de monde, c’est dans les tréfonds de la ville, au -65 sous terre, que la fourmilière s’active vraiment. Dystopie, ou inévitable réalité ? La plupart des villes ont aujourd’hui atteint leur seuil maximal de construction en surface, alors que la population urbaine ne cesse de croire. Souvent vierges de toute vie, les souterrains semblent alors n’attendre que d’être investis. Les villes du futur se bâtiront-elle donc à l’abri des rayons du soleil ?

Une nécessité dès 2030

Sous la ville, la ville ! Toujours davantage vulnérables aux climats hostiles, mais surtout plus denses, les villes se voient de plus en plus en 3 dimensions. L’urbanisation est en telle croissance que les Nations Unies estiment qu’en 2050, deux personnes sur trois vivront en ville, ce qui représente 2,5 milliards de citadins en plus à loger. Où vont-ils s’installer et travailler ? Peut-être dans les sous-sols de Paris, Tokyo, ou encore New Delhi, qui intéressent de plus en plus architectes, urbanistes et autres city planners.

De quelques mètres de profondeur à des centaines d’étages sous le zéro, l’underground pourrait demain accueillir bien plus que des fibres optiques, des égouts, ou des rames de métro. Si de plus en plus de prévisions affirment qu’il serait possible d’y construire des logements, des parcs, ou tout autre lieu de vie, les souterrains pourraient dans un premier temps faire office de cave pour les carburants, ou encore les systèmes électriques, libérant ainsi de l’espace en surface.

Investir les sous-sols des villes, est aussi une nécessité pour faire des villes de demain des espaces plus durables. Les souterrains sont en effet des espaces tempérés, avec moins de variabilité en terme de températures qu’à la surface et permettent de récupérer la chaleur, pour des économies énergétiques conséquentes. Par ailleurs, les eaux potables seraient davantage préservées, puisque moins contaminées par les eaux usagées de la surface. Enfin, la géothermie permet aujourd’hui de produire du chaud et du froid en utilisant intelligemment les ressources en sous-sol.
Adieu surfaces saturées et polluées, bonjour nouvelles potentialités responsables et écologiques !

Une idée qui fait son trou

L’idée de villes enfouies à des dizaines de mètres sous terre semble tout droit sortie d’une dystopie, mais elle vient en fait du passé. Aujourd’hui encore, les archéologues retrouvent des traces de civilisations ayant bâti leurs cités six pieds sous terre. Grande précurseuse en la matière, la Turquie compte ainsi de nombreuses villes souterraines, particulièrement en Cappadoce, où se trouve notamment Derinkuyu, découverte en 1963. Si le nom de cette ville, qui aurait été bâtie au VIIIe siècle avant J.-C. peut littéralement se traduire par « puits profond« , c’est parce qu’elle était creusée jusqu’à 13 étages sous le sol.

Lieux de culte, ou de stockage, étables, cuisines, ou encore ateliers de travail : tout était prévu pour que les habitants puissent y vivre (presque) comme à la surface. A l’époque, ce type de cités creusées dans le tuf avaient principalement une vocation de refuge,où des milliers de personnes pouvaient s’abriter en cas d’invasion ennemie ou de désastre météorologique.

Multiplication d’un urbanisme sous-dalle

Plus récente, et donc plus à l’image de ce que pourraient être les « villes sous-sol du futur« , Montréal est souvent citée en exemple à l’évocation de l’urbanisme souterrain. Depuis 1962, les habitants peuvent en effet mener une vie en empruntant des passages souterrains qui les mènent au RESO, le réseau piétonnier souterrain. A travers 32 km de tunnels, on trouve là encore toutes les commodités du monde moderne, du restaurant à l’hôtel en passant par les boutiques. Si les enjeux de sa construction étaient loin de rejoindre ceux dont on parle aujourd’hui avec l’urbanisme souterrain, d’autres villes semblent aujourd’hui prêtes à relever le défi.

Helsinki n’en est qu’à la création de son plan directeur, mais la ville de Singapour est elle déjà bien lancée dans le projet d’une ville sous son île. La cité-état a investit plus de 188 millions de dollars dans les domaines de l’ingénierie et de la recherche pour développer cette forme d’urbanisme. Le gouvernement a également modifié sa loi sur le droit de propriété, tous les sous-sols appartenant maintenant automatiquement à l’état. En 2019, Singapour devrait dévoiler son « masterplan«  concernant l’avenir des espaces souterrains et la manière exacte dont ils seront aménagés.

Si certaines villes se voient déjà sous terre, d’autres entreprennent des projets plus modestes, ou se concentrent d’abord sur la revalorisation des espaces déjà existants. A Séoul, c’est ainsi une université qui a été creusée dans les entrailles de la terre, par l’architecte français Dominique Perrault, également à l’origine de la Bibliothèque François-Mitterrand et du vélodrome de Berlin, dont on ne voit de l’extérieur que les toits. A Londres, ce sont les fermes urbaines Growing Underground qui émergent à 30 mètres de profondeur et font pousser des salades, notamment grâce à un système de lumières Leds savamment pensé.

A Paris, des appels à projets ont été lancés à travers le programme « Réinventer Paris 2« . L’objectif ? Donner un second souffle aux tunnels, parkings, caves, ou stations de métro désaffectés, pour en faire de nouveaux lieux de vie. On observe également que d’elle-même, la capitale s’enterre peu à peu et tourne le regard là où les rayons du soleil ne pénètrent plus. Le Louvre investit ainsi de plus en plus ses sous-sols notamment pour la conservation des œuvres, les Halles se renouvellent sous les dalles de béton et les 45 000 m² inoccupés sous le parvis de La Défense sont revalorisés à travers le projet culinaire Table Square.

Pendant deux ans, de 2015 à 2017, le Lowline Lab à New York, accueillait quant à lui les visiteurs curieux de voir des plantes pousser sous terre, grâce à une technologie solaire innovatrice. Construit dans un marché abandonné du Lower East Side, ce laboratoire futuriste était situé à deux blocs de la véritable Lowline, ancien terminal de tramway souterrain que James Ramsey et Dan Barasch, souhaitent transformer en parc. Le premier espace vert underground devrait voir le jour en 2021 et pourrait changer la vision obscure qu’ont certains des villes souterraines. Il comprend en effet un dispositif permettant d’acheminer la lumière naturelle jusque sous terre, ce qui augmenterait considérablement la qualité de vie dans un tel espace et constituerait un vrai argument en faveur de l’urbanisme souterrain.

Le dessous des entrailles

Le développement d’une ville souterraine moderne est d’une autre envergure que le RESO de Montréal et autrement plus complexe à construire que Derinkuyu. Il faut désormais penser électricité, stockage de l’eau, transports, connectivité, budget, ou encore propriété… et tout ça sur le long terme. Autant de défis technologiques que les acteurs français sont « sans aucun doute prêts à relever« , si l’on en croit Bruno Barroca, maître de conférence en génie urbain interrogé sur France Culture. Un challenge accessible uniquement si planners, architectes, ingénieurs et géologues travaillent ensemble et croisent leurs données, pour créer un projet viable et exploiter au mieux les richesses souterraines. C’est uniquement avec cette synergie de compétences que pourront se bâtir les villes souterraines.

Une conviction absolue pour le chercheur américain Michael Doyle, présent lors de la conférence « Construire la ville sous la ville« , organisée à Lyon en juillet 2017 dans le cadre du think tank La Fabrique de la cité. « Il faut croiser les données disponibles sur les sols et les sous-sols, liées aux constructions souterraines, à l’eau, à l’énergie, afin de créer des outils cartographiques pertinents« , expliquait-il alors. Le but est d’optimiser la connectivité avec la surface, mais aussi de permettre une bonne circulation horizontale et verticale sous le sol. De cette façon, les « sous-villes » seront pérennes et pourront servir aux générations futures, qui pourront les transformer et les réinventer à l’envie.

Connecter les espaces entre eux, Elon Musk y travaille depuis déjà plusieurs années. Le milliardaire a ainsi développé une nouvelle génération de tunneliers, pour relier en un temps record les réseaux de voies souterraines. Avec son entreprise The Boring Company, l’Américain compte bien révolutionner les transports dès 2021, avec des navettes électriques à grande vitesse construite sous les terres de Los Angeles.

Un projet futuriste qui ne satisfait pas tous les acteurs du secteur, et qui ne correspondrait pas forcément à la vision d’une ville où il fait bon vivre. « ll est éloquent de voir que sur les illustrations de The Boring Company, le sous-sol est une sorte de trou noir, entièrement vide. Cela entretient les peurs liées à l’environnement souterrain, la claustrophobie », estimait ainsi la city planner australienne Elizabeth Reynolds à l’occasion de la conférence de La Fabrique de la Cité.

Une autre question de taille est celle de la propriété. Attendus au tournant par les penseurs du futur, les pouvoirs publics devront se prononcer, afin qu’ »on ne se retrouve pas avec un patchwork de tunnels privées, sans lien entre eux« , comme le soulignait Guillaume Lavoie, conseiller municipal de Montréal, à cette même conférence.
Enfin, construire dans les profondeurs des villes a un coût, environ 1,5 fois plus élevé que celui incombé à la construction en surface. Mais, si ce coût est bien plus conséquent, il ne faut pas oublier de le tempérer, en voyant sur le long terme, comme le rappelle Bruno Barroca. Les villes enterrées sous terre sont en effet la promesse d’économies énergétiques considérables et d’un mieux vivre qui n’aurait pas de prix, souligne le maître de conférence.

De la revitalisation d’espaces abandonnés à la construction de villes souterraines autonomes, la construction en sous-sol est l’une des problématiques majeures de l’urbanisation du futur. Du vertige ressenti au 52e étage de la tour First de La Défense à la sensation de claustrophobie d’un appartement du -12, il n’y a désormais qu’un pas !

Auteure : Laura Boudoux