Sri Lanka années 90, mémoire en mouvement et traces qui s’effacent

Le Sri Lanka des années 90 reste gravé dans les souvenirs des voyageurs comme dans la mémoire des Sri Lankais eux-mêmes. Entre la fin du conflit, l’essor de la télévision hertzienne, la généralisation des cassettes vidéo et les premiers PC importés, le pays tenait à la fois du carnet d’ethnographe et du laboratoire de modernisation. Trente ans plus tard, une partie des monuments, des rites et des coutumes visibles à l’époque ont disparu ou se sont raréfiés, parfois remplacés par des formes patrimonialisées, parfois simplement abandonnés. Voici un panorama précis et documenté de ces pratiques qui ont marqué les années 90 et qui, en 2025, ne subsistent plus qu’à la marge.

Rites masqués et nuits d’exorcisme, de la guérison à la scène

Dans la décennie 1990, assister sur la côte sud à une nuit entière de Sanni Yakuma n’avait rien d’exceptionnel. Ce grand rituel d’exorcisme, mélange de bouddhisme populaire, de danses masquées et de théâtre satirique, se déroulait de la tombée du jour à l’aube, convoquant dix-huit esprits de maladie. En 2025, la pratique n’a pas disparu, mais elle est devenue rare et surtout présentée comme spectacle culturel lors de festivals. Les coûts élevés, la durée du rituel, la médicalisation des soins et les chocs successifs qu’a connus la côte sud ont contribué à cette bascule hors de l’usage quotidien.

Autre forme spectaculaire, le kolam, danse-drame masquée mêlant satire sociale et mythologie, suivait alors une trajectoire vivante. Dans les années 90, on pouvait encore le voir en contexte villageois, notamment autour du Nouvel An. Aujourd’hui, il est surtout programmé sur des scènes ou démontré à des fins touristiques, avec un répertoire resserré et des masques fabriqués pour l’exposition plus que pour l’initiation. Ces mutations ne signifient pas que les répertoires ont été oubliés. Elles indiquent plutôt une translation des fonctions, de la thérapeutique vers la patrimonialisation.

Monuments et paysages urbains, entre reconversion et disparition

Les années 90 furent aussi un moment de fragilité matérielle. Le 25 janvier 1998, une attaque endommage lourdement le Temple de la Dent à Kandy, cœur spirituel de l’île. Le site est restauré en profondeur et rouvre au public après des travaux qui mobilisent artisans et institutions patrimoniales. L’épisode a paradoxalement relancé des savoir-faire proches de l’extinction, comme la taille de pierre, et a mis en évidence la résilience de l’architecture religieuse.

À Colombo, plusieurs ensembles qui donnaient leur physionomie aux années 90 ont été reconfigurés ou ont disparu. L’ancien quartier général de l’Armée, voisin de Galle Face, a été démoli à partir de 2012 au profit de grands projets commerciaux et hôteliers, effaçant un pan de la topographie institutionnelle que connaissaient les visiteurs d’alors. À l’inverse, l’ancien Hôpital hollandais, bâtiment du Fort déjà malmené dans les années 90, a été préservé puis reconverti en centre de promenade, de boutiques et de restaurants. Hors du centre, des rues historiques ont été fragilisées par les opérations immobilières. Le quartier de Slave Island, par exemple, a vu des alignements de shophouses emblématiques menacés de démolition, nourrissant une prise de conscience locale et des mobilisations habitantes pour sauver les derniers vestiges.

monument

Le pays des salles obscures, de la file d’attente aux multiplexes

Dans les années 90, l’expérience cinématographique passait encore par des salles à écran unique, des affiches peintes à la main et des façades Art déco. Les files devant Savoy à Wellawatte ou Liberty à Kollupitiya faisaient partie du paysage du week-end. En 2025, si quelques salles historiques fonctionnent encore, l’arc général a été celui d’un déclin rapide du parc, puis d’un renouveau concentré autour des multiplexes. De 365 cinémas en 1979, on était tombé à 147 en 2010, avec une fréquentation nationale divisée par plus de dix. La privatisation partielle de la distribution au début des années 2000 et la concurrence de la télévision et du piratage ont accéléré la fermeture des petites salles.

Cette transformation s’est accompagnée d’un changement des pratiques de communication. Les grandes toiles peintes qui annonçaient les sorties dans les années 80-90 ont quasiment disparu au profit d’impressions numériques standardisées, un mouvement constaté dans toute l’Asie du Sud. Ce glissement affecte la mémoire visuelle des villes autant que l’économie des artistes-affichistes.

Fêtes religieuses, l’échelle des célébrations reconfigurée

Vesak, avec ses lanternes octogonales et ses immenses pandals aux ampoules clignotantes, reste une signature du calendrier sri lankais. Toutefois, l’échelle des célébrations a fluctué. Les années récentes ont vu une réduction des installations publiques et des stands de nourriture gratuite, entre contraintes sécuritaires et crise économique. Là encore, l’usage persiste mais sa matérialité change: moins de structures coûteuses, davantage de mises en lumière modestes dans les quartiers et un recentrage sur les rituels au temple.

Métiers et gestes en recul, entre danger, coût et désintérêt des jeunes

Parmi les images fortes des années 90 figure celle des toddy tappers marchant sur des câbles tendus entre les cocotiers pour récolter la sève. Cette profession, exigeante et dangereuse, ne séduit plus. Le marché limité, la faible rentabilité et l’attractivité d’emplois urbains ont raréfié la transmission. Des estimations au début des années 2010 évoquaient le passage d’environ 50 000 tappers il y a quelques décennies à moins de 7 000 encore en activité, avec une poursuite du recul dans les années 2020.

Côté artisanat, la dentelle beeralu du Sud, que l’on voyait encore en bord de route au milieu des années 90, s’est maintenue grâce à quelques coopératives, mais elle n’a pas retrouvé sa place dans l’économie domestique. Aujourd’hui, elle subsiste comme une tradition difficile à trouver, maintenue par des ateliers patrimoniaux plutôt que par une demande de masse.

Ce qui s’est perdu et ce qui s’est transformé

Dire qu’un rite ou qu’un monument a disparu serait parfois abusif. La plupart des pratiques ont glissé d’un usage social vers une vitrine culturelle, d’un support analogique vers une archive numérique, d’un espace public monumental vers une présence plus discrète. Cette dynamique obéit à plusieurs facteurs: urbanisation rapide, tourisme reconfiguré, scolarisation des jeunes, arbitrages budgétaires après les crises, concurrence des loisirs sur écran et des réseaux sociaux.

Ce que l’on ne voit presque plus, en revanche, ce sont les formats et les durées d’autrefois. Les exorcismes de nuit complète cèdent la place à des extraits cadrés sur scène. Les façades de cinéma à néons et affiches peintes ont été remplacées par des visuels numériques. Les pandals géants laissent place à des lanternes plus sobres. Les métiers dangereux, comme la récolte du toddy sur câble, cherchent des remplaçants.

Sauvegarder les traces des années 90, un enjeu à portée de main

La bonne nouvelle, c’est que les années 90 ont laissé derrière elles des kilomètres de bandes magnétiques et de pellicules: cassettes Hi8 et Video8 tournées par des voyageurs, VHS familiales, bobines Super 8 restées dans des boîtes à chaussures. Si vous avez filmé un périple au Sri Lanka à l’époque, il est encore temps de préserver ces images avant que les supports ne se décollent ou que les lecteurs ne deviennent introuvables. Un transfert propre implique un magnétoscope en bon état, une capture en temps réel, une correction de base et un encodage pérenne. Ceux qui préfèrent déléguer peuvent passer par un spécialiste reconnu de la numérisation analogique comme keepmovie.fr pour récupérer des fichiers exploitables et partageables sans perte inutile.

Transmission et responsabilité pratique

Préserver les traces des années 90 n’est pas qu’un réflexe nostalgique. Sur le plan patrimonial, documenter les rituels devenus rares, archiver l’évolution des paysages urbains et sauver les images domestiques constitue une matière première pour les chercheurs, les médiateurs culturels et les familles elles-mêmes. Sur le plan civique, connaître l’état d’un monument en 1995 et son état en 2025 éclaire les décisions locales et les arbitrages entre démolition et réhabilitation. Sur le plan intime enfin, les cassettes de voyage au Sri Lanka contiennent souvent les premières rencontres, les routes de montagne, les trains ouverts sur la vallée, les processions vues à hauteur d’enfant. C’est une part de biographie autant qu’un fragment d’histoire culturelle.

Trente ans après, le Sri Lanka n’a pas perdu ses traditions, mais il a changé d’échelle, de support et de rythme. Ce qui faisait la normalité des années 90 s’observe aujourd’hui de manière ponctuelle, cadrée, médiatisée. Comprendre ces transformations, c’est éviter de confondre disparition et métamorphose, et c’est donner de la valeur à ce qui reste: des artisans qui tissent encore la beeralu, des danseurs qui montent un kolam pour un soir, des fidèles qui allument une lanterne modeste faute de pandal géant, des projectionnistes qui maintiennent une salle historique allumée. À nous d’assurer le relais, en enregistrant, en transmettant et en numérisant ce qui peut l’être, avant que la bande ne colle et que la tête de lecture ne se taise.