Encadré par deux buildings patibulaires, le 934 de la Cinquième avenue à New York fait figure de maison de poupée. Donnant sur Central Park, ses fenêtres arquées laissent entrevoir de lourds rideaux aux couleurs chaudes, qui ne parviennent pas à tromper la morosité hivernale.

Une fois passé la porte, femmes et hommes quittent sans attendre leurs manteaux et se pressent sur le dallage noir et blanc du hall d’entrée. Le Consulat général de France à New York les a habitués à recevoir chaque mois des invités de marque, mais cette soirée du 17 janvier 2019 s’annonce très spéciale. En effet, l’un des hôtes du jour a pour ambition de révolutionner le secteur de la philanthropie, en combinant partenariats et nouvelles technologies.

Crédits : Le Consulat général de France à New York

« Donnez-vous à des œuvres de charité ? » C’est généralement ainsi qu’Alexandre Mars débute ses conférences, déjà prêt à voir les mains dressées se baisser lentement à la question suivante. « Mais donnez-vous assez ? » Ces interrogations le suivent où qu’il aille. D’une voix où ne subsiste qu’une très légère inflexion francophone, le riche entrepreneur philanthrope tient son auditoire en haleine. Celui qu’on surnomme le « Bill Gates français » présente son dernier ouvrage.

Dans ses pages, Mars n’appelle pas seulement à donner plus, mais également à « donner mieux ». Et les entrepreneurs de la tech à l’accompagner sur cette voie sont de plus en plus nombreux. Ces dernières années, ils choisissent de mettre leurs richesses et leurs technologies à disposition de causes variées – qui pour le bien commun, qui pour les avantages à en tirer, en termes d’image comme de fiscalité.

Un « label de qualité »

Paru le 31 décembre dernier aux États-Unis, Giving : Purpose is the new currency est déjà dans le Top 3 des ventes sur Amazon. Au fil des pages, Alexandre Mars rend compte de quatre ans de travail acharné avec l’Epic Foundation, l’entreprise sociale de dons qu’il a créée en 2014.

Epic fonctionne comme une start-up mais ne recherche pas le profit, et assure reverser 100 % des dons envoyés par des entreprises ou des particuliers à 36 œuvres caritatives « impactantes ». Sélectionnées avec soin, celles-ci s’attaquent à tous les problèmes touchant l’enfance et la jeunesse. Depuis sa création, Epic a passé en revue plus de 3 500 ONG venant de 131 pays différents. Les associations sont sélectionnées selon une série de critères, organisés en trois ensembles clés que sont l’impact, le fonctionnement et le leadership.

Crédits : Epic Foundation

« Sport dans la ville a candidaté il y a un peu plus de deux ans maintenant », explique Iris Bazin, responsable des partenariats et de la communication de cette association française d’insertion par le sport, figurant aujourd’hui dans le portefeuille d’Epic. « Soit nous recevons un soutien financier direct de la part de donateurs, soit ceux-ci décident de ne pas affecter leur don », poursuit Iris Bazin. « C’est alors au Conseil d’administration d’Epic de choisir, deux fois par an, d’allouer ces dons non affectés aux différentes associations du portefeuille en fonction de leurs besoins. »

En outre, elle salue les liens que l’association crée depuis son intégration au portefeuille d’Epic avec les entreprises et particuliers qui choisissent de les soutenir. « Il est difficile de quantifier exactement l’impact qu’a eu ce partenariat sur Sport dans la ville, mais il est certain qu’Epic est un label de qualité qui nous apporte de la visibilité. »

Pour rassurer ses donateurs, Epic garantit une transparence durant toute la durée du processus. La fondation les invite à suivre l’impact de leurs dons sur les bénéficiaires grâce à l’application Impact App, et leur propose également des vidéos en réalité virtuelle pour davantage d’immersion. Par des rapports bi-annuels constitués sur base de feedbacks réguliers de la part des organisations, le donateur peut ainsi recevoir des données concrètes sur l’efficacité de son don. Avec Impact App, il peut par exemple savoir combien de livres ont pu être achetés ou combien d’élèves ont pu aller à l’école s’il a choisi de donner à Friends-International, une association basée au Cambodge et en Thaïlande.

Pour Audrey Tcherkoff, vice-présidente de la Fondation Positive Planet, il est indéniable que la technologie est capable d’accélérer le changement dans le domaine des actions philanthropiques. Créée par Jacques Attali et Arnaud Ventura en 1998, cette fondation cherche à « aider les acteurs de l’économie positive » en levant des fonds lors de forums mondialement réputés. Tcherkoff explique en substance qu’elle améliore la productivité, la collaboration et la communication dans « l’industrie de la philanthropie ».

« Notre environnement technologique évolue de façon rapide et constante, mais les fondations ont su évoluer pour s’adapter et tirer profit des mutations technologiques », explique-t-elle. « La technologie rend impossible les discours adaptés à chaque audience, par exemple. Tout ce que nous disons peut être vu par quiconque à tout moment, il faut donc être cohérent, transparent et honnête. »

En quatre années d’existence, Epic dit avoir récolté plus de 12 millions d’euros et a grandi de manière exponentielle. Outre son siège à New York, la fondation a pris ses quartiers à Bangkok, Bruxelles, Londres, Mumbai, Paris et San Francisco et forme une équipe internationale constituée d’une trentaine de personnes. D’après Alexandre Mars, toutes ces personnes sont animées par le désir d’œuvrer pour le bien commun ; une envie qu’il dit partager depuis l’enfance.

Fils d’entrepreneur né à Boulogne-Billancourt en 1974, Alexandre n’est pas encore sorti du lycée qu’il monte une association loi de 1901 et organise des concerts dans l’enceinte de son établissement. Délégué de classe dès que son âge le lui permet, Mars explique avoir toujours voulu  aider son prochain et « abattre les inégalités », comme sa mère avant lui – il la dit « très engagée dans l’action sociale » dans une interview au magazine Elle.

Crédits : Epic Foundation

La création d’Epic, à la croisée des chemins entre philanthropie et entrepreneuriat tech, n’a ainsi rien d’étonnant. Après avoir fondé différentes start-up – dont Phonevalley et ScrOOn dans les solutions mobiles, revendues respectivement à Publicis et Blackberry –, ce sont les revenus de sa société d’investissement Blisce – qui soutient depuis 2014 des start-ups telles que Spotify, Pinterest ou BlaBlaCar – qui lui permettent d’avoir un « modèle pur » et de ne prendre aucune commission sur les donations. C’est donc Alexandre Mars, seul, qui fait tourner la boutique ; en 2018, le budget annuel d’Epic était d’environ deux millions de dollars.

L’entrepreneur philanthrope de 44 ans vit à New York avec sa famille, mais les vols long-courriers sont sa deuxième maison. De forums en conférences, du Web Summit de Lisbonne à la Conférence 934 de New York, son expertise en philanthropie et en innovation technologique est louée et recherchée. Et au regard des évolutions récentes de la philanthropie, cet « entrepreneur solidaire » en propose une approche plus immersive et transparente, permise par les nouvelles technologies. Pour aboutir à ce résultat, il a été faire ses classes auprès des plus éminents philanthropes américains.

Nouvelles générations

En juin 2010, après de nombreux dîners et discussions entre personnalités prestigieuses, les milliardaires Bill Gates et Warren Buffett créent la campagne The Giving Pledge, invitant leurs congénères à faire don de 50 % de leur fortune. À ce jour, 187 des personnes les plus riches au monde se sont engagées moralement à donner la majorité de leur fortune à des œuvres de charité. Parmi elles, on retrouve de grands noms de la tech comme Elon Musk, Paul Allen, Azim Premji ou encore Mark Zuckerberg et Priscilla Chan.

« Les défis auxquels font face la philanthropie ne sont pas les mêmes en France qu’aux États-Unis. La tradition du “give back” est bien ancrée sur le territoire américain alors qu’il commence simplement à toucher la France », confirme Audrey Tcherkoff, de la Fondation Positive Planet. Mais il ne fait pour elle aucun doute que « l’arrivée d’une nouvelle génération de philanthropes a modernisé le champ de la générosité et de la philanthropie ». Un virage philanthropique de l’industrie de la tech qui trouve en partie son explication dans la demande de responsabilité sociale de la part des millennials, sa cible principale.

Audrey Tcherkoff
Crédits : Fondation Positive Planet

« La génération Y est différente de celles qui l’ont précédée dans bien des domaines », explique Audrey Tcherkoff. « Ils sont la première génération d’adultes à faire face aux conséquences concrètes du réchauffement climatique et ils vont les subir de plein fouet. Ils savent l’importance du développement durable et de la justice sociale. Cette génération pourrait être celle qui fera de notre monde un monde plus juste, plus équitable, guidé par autre chose que le seul profit. »

Dans leur rapport de 2012 pour la Fondation de France, Sabine Rozier et Odile de Laurens décrivent cette nouvelle vague de philanthropes. Après une grande majorité de riches héritiers philanthropes de génération en génération, la France a vu apparaître lesdits « entrepreneurs solidaires », vantés cette année au World Economic Forum. « La philanthropie et le mécénat sont un accélérateur puissant et ils commencent à décoller », ajoute Audrey Tcherkoff. « Entre 2013 et 2017, la France est passée du 90e au 67e rang du World Giving Index. »

Pour d’autres, cette philanthropie 3.0 est avant tout de la poudre aux yeux. Comme Bill McKibben – auteur et militant écologiste, également lauréat du Prix Nobel alternatif en 2014 – l’écrivait pour le bimestriel Mother Jones, cette générosité corporate sert par-dessus tout à « doper les profits des grandes entreprises ».

Il faut dire que les entrepreneurs solidaires peuvent bénéficier d’avantages fiscaux importants. En France, les contribuables soumis à l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) peuvent bénéficier d’une réduction en cas de dons à des organismes d’intérêt général à but non lucratif répondant à des critères d’éligibilité bien précis. Cette réduction d’IFI vaut 75 % du montant des versements et dans la limite de 50 000 euros.

PDG de Prophil, société de conseil spécialisée dans la nouvelle philanthropie, Virginie Seghers précise que l’État accorde ces avantages parce qu’il considère que le don a potentiellement plus d’impact qu’une subvention publique. « Je rêve en France d’une étude capable de caractériser et de comparer l’efficacité du don et de la subvention publique », conclut-elle. « Je pense que nous aurions de bonnes surprises. »

Si les entrepreneurs tels qu’Alexandre Mars disent mettre authentiquement leur inventivité et leurs moyens financiers au service du bien commun, ils peinent toutefois à détourner certains regards soupçonneux. D’autant plus quand les philanthropes sont des géants du Web sanctionnés pour leurs pratiques en Europe.

Google.org

Google.org, comme Epic Foundation, dit vouloir démocratiser l’acte du don. Créé en 2005 par Google, Google.org est le projet philanthropique de l’entreprise américaine. Son action auprès de différentes ONG à travers le monde totalise une aide financière à hauteur de 100 millions de dollars de subvention annuelle, une aide qui s’appuie sur des outils innovants ainsi que 200 000 heures par an de bénévolat effectuées par des membres de Google. Par exemple, depuis 2013, Google subventionne la plateforme en ligne StoryWeaver, qui met en relation des lecteurs, des traducteurs et des auteurs pour mettre à la disposition des enfants du monde entier des histoires gratuites.

Outre les 3,85 millions de dollars de financement total du projet, Google a également intégré « l’API de Google Traduction et des outils de translittération (entre autres compétences apportées par les googleurs bénévoles) » pour « améliorer l’efficacité du processus de traduction ».

La fondation Google en Tanzanie
Crédits : Google.org

L’idée de Google.org est de partager les innovations technologiques mises au point par Google avec les personnes dans le besoin, pour améliorer leur qualité de vie. Comme Google.org, de nombreuses entreprises du secteur affirment que l’innovation technologique peut « accélérer le changement dans le domaines des actions philanthropiques ». Selon la fondation de l’entreprise californienne, elle peuvt changer la donne dans trois domaines clés : agir pour l’éducation, faciliter l’accès à l’emploi et la mobilité économique, ainsi que pour lutter contre les préjugés ethniques et l’exclusion.

Des largesses philanthropiques qui ne parviennent pas à éclipser les sanctions à répétition auxquelles Google fait face en Europe ces dernières années. Suite à des plaintes collectives déposées contre Google par La Quadrature du Net et None Of Your Business en mai 2018, la sentence est tombée le 21 janvier. Au nom du Règlement général sur la protection des données (RGPD), la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) inflige au géant du Web l’amende record de 50 millions d’euros pour « manque de transparence et absence de consentement valable » à l’égard de l’exploitation des données personnelles de ses utilisateurs, rapporte L’Obs.

Si c’est la première fois que la Cnil applique les plafonds de sanctions prévus par le RGPD, Google n’en est toutefois pas à son premier retour de flamme. En mars 2016, la même Cnil condamnait l’entreprise à 100 000 euros d’amende pour non-respect au droit à l’oubli. Et en juillet dernier, la Commission européenne sanctionnait Google d’une amende record de 4,3 milliards d’euros pour « des pratiques illégales relatives aux appareils mobiles Android afin de renforcer la domination du moteur de recherche de Google ». Et ce en laissant de côté le débat houleux sur la fiscalité des GAFA.

Ainsi donc, les philanthropes allient désormais business, haute technologie et générosité. « La philanthropie n’est plus à côté de l’entreprise, elle n’est plus à côté de la société, elle est capable d’inventer de nouveaux modèles pour servir le bien commun », explique Virginie Seghers à la rubrique d’innovation du Monde. Bien commun que les entreprises solidaires serviront d’autant mieux en conjuguant philanthropie et exemplarité.