Les systèmes de soins médicaux décrits dans les œuvres de science-fiction les plus avant-gardistes sont bel et bien sur le point d’être véritablement créés… quand ce n’est pas déjà fait.

1. De Star Trek à la réalité

La petite fille de la famille Santiago a perdu connaissance. Le visage blême et les traits tendus, sa mère l’allonge sur le Medical Pod. Son état est grave et son seul espoir d’être sauvée est entre les mains de cet incroyable outil médical. Après l’avoir identifiée, le scanner de l’appareil survole de part et d’autre le corps de l’enfant. Suffisant pour lui diagnostiquer une leucémie, dont les symptômes commencent à apparaître. Au second passage, la machine lui administre une batterie de fréquences et d’atomes, après quoi la petite se sent tout de suite mieux. Cette action n’a pris qu’une poignée de secondes, le temps pour le film Elysium de laisser le spectateur ébahi quant à ce que le futur pourrait nous offrir en termes de dispositifs médicaux.

Ce système prodigieux figure parmi les nombreux appareils médicaux imaginés par les auteurs de science-fiction, dont le plus célèbre est le tricordeur de Star Trek, que M. Spock prend soin de toujours avoir sur lui. Ce petit outil, pas plus gros qu’un iPad mini, permet de scanner en un instant le corps d’une personne afin d’en diagnostiquer la maladie. À l’échelle du simple rhumatisme, il suffit de frôler la surface de son front et de ses tempes pour que le petit objet rende son verdict. Si son concept met à mal l’ensemble de la profession médicale, le tricordeur n’en est pas moins le premier appareil médical à avoir dépassé les frontières de la science-fiction. Aujourd’hui, il représente un premier pas fondamental vers la mise au point, un jour prochain, d’un système aussi spectaculaire que le Medical Pod.

Crédits : XPRIZE

Depuis décembre 2011, il faisait l’objet d’un concours organisé par la fondation XPRIZE en partenariat avec le spécialiste de la technologie mobile Qualcomm. Finalement, 12 avril dernier, le Tricorder XPRIZE a récompensé d’un chèque de 2,5 millions de dollars l’équipe de Final Frontier Medical Devices, originaire de Pennsylvanie, qui a réussi après quatre ans de travail acharné à mettre au point son propre tricordeur, depuis rebaptisé DxtER. Avant ce moment fatidique, une compétition acharnée a eu lieu pendant des années en secret.

Tout a débuté en 2010, avec des directives claires de la part de XPRIZE : “Les équipes devront respecter les standards de précision et de fonctionnalité. Seront désignés gagnants ceux dont le tricordeur sera le plus performant en termes de diagnostic, de reconnaissance des signes vitaux [pouls, pression sanguine et température corporelle] et d’expérience client.” En d’autres termes, les équipes devaient réussir à matérialiser l’objet de fiction si cher à Spock.

Formée en 2013, l’équipe Final Frontier (composée d’employés de la firme Basil Leaf Technologies) a tâché de suivre ces critères à la lettre. Pour ce faire, chaque acteur avait une tâche bien précise. Basil Harris jouait le rôle de chef de projet, George Harris s’occupait de la partie technologique, Andrew Singer de la gestion des finances, Edward Helper des systèmes d’intégration et Phil Charron de l’interface. Quant aux fonctions médicales, Constantine Harris était en charge des signaux et Julia Harris du respect des normes médicales.

Au final, ils sont parvenus à créer un objet qui, comme l’indique le nom de l’équipe, est parvenu à franchir la frontière entre fiction et réalité : le DxtER.

Crédits : Final Frontier

2. Dr DxtER

Voici donc DxtER, un véritable tricordeur qui tient dans le creux de la main. Ce dispositif, véritable pièce d’orfèvrerie technologique, est équipé d’un panel de capteurs qu’il suffit de passer sur son front et ses tempes pour établir un diagnostic. Couplé à un capteur de pulsations placé sur l’index, le petit dispositif récolte une liste complète d’informations : pression sanguine, pouls, fréquence respiratoire et température corporelle. Le tout est ensuite envoyé à une application dédiée sur tablette, qui compare les résultats à l’historique médical de l’utilisateur avant de lui expliquer la nature de son problème. Aussi simple qu’il puisse paraître, DxtER ne s’arrête cependant pas aux petits bobos. Il est capable de diagnostiquer le diabète, une pneumonie, une otite ou encore une anémie, grâce au travail couplé des experts en technologie et des professionnels de la santé.

Si performant soit-il, l’objet n’aurait pas remporté le fameux prix s’il ne ressemblait pas un tant soit peu à l’outil de fiction. Philip Charron était là pour y veiller. Cela tombe bien, car pour lui, science-fiction et réalité sont intimement liées. “Les scénaristes de science-fiction consultent ce qui se fait de mieux sur le marché réel, puis extrapolent. Le tricordeur en est l’exemple parfait. Quand Gene Rodenberry [le scénariste de Star Trek] en a eu l’idée, il était certainement convaincu qu’un tel objet serait irréalisable. Pourtant, aujourd’hui, le voilà. Est-ce suffisant pour le qualifier de visionnaire ? Je l’ignore”, indique-t-il. Et c’est cette vision bien précise du cinéma et de l’évolution des technologies qui lui a permis d’imaginer le petit dispositif tel qu’il est aujourd’hui.

Mais le rapport entre la fiction et la réalité n’est pas totalement équitable, car il ne suffit pas de claquer des doigts pour que l’objet soit. D’autant que le tricordeur doit être utilisable par tout un chacun, pas uniquement par un professionnel. Sa fabrication s’est alors déroulée suivant des étapes bien distinctes. “Le plus dur a d’abord été de développer une intelligence artificielle autour de la notion de diagnostic, capable de s’adapter à l’identité de l’individu tout en respectant le secret médical.” Au fur et à mesure de l’avancement du projet et tandis que les capteurs démontraient toute l’étendue de leur précision, les premières prouesses sont apparues. “Nous avons réussi à créer un objet capable de surveiller l’hémoglobine, de dénombrer le nombre de globules blancs et les niveaux de glucose, et ce sans qu’un échantillon ne soit nécessaire. C’était du jamais vu !” explique Charron.

Crédits : Final Frontier

Si la commercialisation d’un tricordeur fonctionnel est en bonne voie – restent une poignée de tests médicaux ainsi que l’aval du gouvernement américain -, Charron ne s’enflamme pas. Il reste du chemin avant que les appareils les plus avancés décrits dans les oeuvres de science-fiction voient véritablement le jour. Nous n’en sommes pas moins sur la bonne voie.

La chirurgie assistée par un robot est pratiquée tous les jours. Dans 2001, l’Odyssée de l’espace, les personnages interagissaient avec HAL, une intelligence artificielle. Aujourd’hui, tout le monde s’adresse à Siri, Alexa et nous disons ‘OK Google’ pour effectuer une recherche. Regardez cinq générations en arrière, nous n’étions même pas capable de pratiquer une opération chirurgicale sous anesthésie. Cela prend du temps, certes, mais cela va arriver.”

Et l’endroit idéal pour accueillir ces appareils nés de la fiction existe déjà.

3. Le sanctuaire

180 Sutter Street, San Francisco. Sous ses faux airs d’Apple Store, voici Forward, l’enseigne qui s’approche à ce jour le plus de l’idée qu’on se fait du cabinet médical du futur. Le design est soigné : le logo Forward est omniprésent, les iPad sont légion, les chaises d’inspiration scandinaves et les meubles en noyer. Le staff, lui, a tombé la blouse pour un habit décontracté. De toute façon, il est ici inutile de s’attendre à croiser un docteur vêtu d’un blouse blanche avec un quatre-couleurs accroché à la poche. Chez Forward, le corps médical est robotique.

Crédits : Forward

L’endroit correspond parfaitement à l’idée que se fait Philip Charron du cabinet médical de demain, qu’il décrit comme “un lieu où les traitements routiniers seront effectués par des machines exploitant d’énormes bases de données tandis que les docteurs, humains, pourront se focaliser sur les cas complexes”. Forward est la personnification d’une application pour smartphone. Les patients ouvrent la porte de l’établissement pour se rendre eux-mêmes dans un scanner vertical qui lit leurs informations vitales et rend un premier diagnostic superficiel. Les données récoltées sont ensuite analysées par des docteurs (en chair et en os) tandis que l’algorithme rend son verdict.

Une fois que la messe est dite, pas besoin d’une ordonnance ni de carnet de santé : une intelligence artificielle capable de reconnaître la voix du médecin et des patients retranscrit automatiquement la conversation confidentielle dans la base de données du client. Une formule bien efficace lorsqu’on sait que les médecins passent plus de la moitié de leur temps à remplir de la paperasse quand seul 27 % de leur journée est dédiée à examiner les patients. Pour une fois, l’automatisation semble être perçue comme bénéfique et la cohabitation entre homme et robot, possible.

Voici pour la partie visible. Car derrière l’ostentation des locaux de Forward se cache une économie avérée pour la firme. Le robot examinateur, chargé d’évaluer les points vitaux du patient, ne coûte que quelques centimes d’électricité contre un examen complet de 20 minutes pour un docteur humain. Et cela ne peut aller qu’en s’arrangeant, grâce au machine-learning qui, grâce à ses performances de plus en plus concluantes, permettra aux médecins une rentabilité de plus en plus élevée.

Crédits : Forward

Ce qui laisse à penser qu’un jour, l’outil de diagnostic de Forward pourrait être capable, à la manière du Medical Pod, de rendre lui-même un verdict complet avant d’effectuer une opération – sous la supervision d’un médecin, bien sûr. C’est du moins la suite logique de la volonté d’Adrian Aoun, fondateur de Forward, qui a déclaré vouloir bâtir “le meilleur moyen d’exploiter les soins de santé”.

DxtER et Forward semblent alors avoir franchi la première barrière symbolique entre fiction et réalité : la création d’appareils fonctionnels au design futuriste. Toutefois, l’aspect luxueux de ces technologies n’est pas qu’apparent, il se vérifie aussi dans leur coût. Si le tricordeur n’a pas encore été commercialisé et que son prix n’est pas défini, un abonnement à Forward coûte 1 800 dollars par an, simplement pour obtenir un diagnostic régulier.

La prochaine étape sera donc de travailler à rendre abordable ces dispositifs futuristes, sous peine qu’ils continuent d’être considérés comme un élément de fiction pour la plupart d’entre nous.