Passer nos données virtuelles au crible de l’intelligence artificielle pour créer des copies de nous-mêmes sur la toile, c’est ce dont rêvent certains acteurs des nouvelles technologies. L’immortalité digitale bientôt à portée de clic ?

Sundar Pichai grimpe sur scène sous les applaudissements du public. Veste kaki, fines lunettes rectangulaires, gestuelle simple et mesurée : comme à son habitude, le CEO de Google opte pour une présentation tout en sobriété. Mais ce qu’il s’apprête à dévoiler à son public enthousiaste, lors de cette édition 2018 de Google I/O, sommet annuel organisé par l’entreprise dans son fief de Mountain View, est proprement stupéfiant. Sundar Pichai est ici pour faire la démonstration des capacités de Google Duplex, un assistant virtuel conçu pour converser naturellement avec les humains. Devant un public ébahi, l’intelligence artificielle appelle un coiffeur, puis un restaurant, afin d’effectuer une réservation. En plus de sonner comme une voix humaine, l’assistant fait des pauses dans la conversation, reprend des tics de langage humains, et gère sans difficulté les mésententes et imprévus au cours de l’échange. Il est, en somme, impossible de déterminer qu’il s’agit d’un robot et non d’une personne à l’autre bout de la ligne, et ses interlocuteurs sont visiblement convaincus de parler à un individu en chair et en os. La démonstration donne lieu à des applaudissements nourris de la part du public, suivis d’un déluge d’articles dans la presse.

Un logiciel capable d’avoir une conversation orale avec un humain de manière aussi fluide et naturelle est une grande première. Cependant, elle ne constitue qu’une étape supplémentaire dans les progrès stupéfiants effectués autour de l’intelligence artificielle conversationnelle durant ces dernières années. Les assistants virtuels Siri, Alexa et Ok Google sont d’ores et déjà capables de traiter des requêtes simples effectuées par leurs utilisateurs à l’aide de la voix. À l’écrit, les progrès sont encore plus spectaculaires. La jeune pousse française Julie Desk a conçu un assistant virtuel chargé d’organiser la prise de rendez-vous par mail, avec un naturel bluffant. D’autres agents conversationnels sont employés pour le service client ou la prospection marketing.

Memento mori

Enthousiasmés par le potentiel de cette technologie, certains imaginent déjà l’étape suivante. Un assistant virtuel qui apprendrait à nous connaître à la perfection, et nous servirait de représentant dans le monde virtuel pour s’occuper de tout un tas de corvées, de la gestion de nos emails les plus basiques aux réservations de chambres d’hôtel. Un super-assistant capable de nous accompagner tout au long de l’existence, et même au-delà. Car l’ambition est double : chargés de nous servir d’ambassadeurs de notre vivant, ces secrétaires digitaux deviendraient ensuite, après notre mort, de véritables mémoriaux virtuels, des représentations de nous-mêmes amenées à demeurer éternellement sur la toile, nous conférant ainsi une sorte d’immortalité en ligne.

C’est à cette ambition que répond la jeune pousse Augmented Eternity. L’entreprise exploite les larges quantités de données que nous générons chaque jour au fil de nos pérégrinations sur la toile, de nos partages et de nos échanges sur les réseaux sociaux, pour construire des copies digitales de nous-mêmes en les passant au crible de l’intelligence artificielle. Ce double virtuel pourrait prendre la forme d’un chatbot, d’un interlocuteur oral, sur le modèle de Siri, ou encore d’un personnage en trois dimensions inséré dans un univers en réalité virtuelle. Si l’idée a de quoi surprendre, elle a déjà ses propres adeptes : Augmented Eternity travaille ainsi avec le CEO d’une grande entreprise financière pour concevoir une copie virtuelle de celui-ci, qui sera capable de le représenter et de conseiller l’entreprise après sa mort.

Un projet qui n’est pas sans évoquer la nouvelle Ce que disent les morts, de l’écrivain de science-fiction Philip K. Dick. Dans ce récit, la conscience de Louis Sarapis, homme d’affaires à la tête d’un puissant conglomérat international, survit à sa mort physique et se retrouve enchevêtrée dans les réseaux de communication, dialoguant avec ses anciens associés par la radio et la télévision. Augmented Eternity n’est pas la seule entreprise à se lancer sur ce créneau. Depuis Mountain View, dans la Silicon Valley, Eternime souhaite elle aussi rassembler les informations personnelles des internautes pour construire un avatar intelligent à leur image, qui vivrait éternellement dans la toile et témoignerait auprès des générations futures.

Parler avec les morts

Cependant, l’idée qu’une intelligence artificielle puisse incarner une copie fidèle de nous-mêmes à partir de nos données disséminées sur la toile provoque quelques haussements de sourcils chez les experts de la discipline. « Je suis sceptique quant à la possibilité de répliquer une personnalité à partir des données », affirme Anders Sandberg, chercheur à l’Université d’Oxford et au Future of Humanity Institute. « Le cerveau contient 90 milliards de neurones, chacun d’entre eux ayant environ 8000 synapses, et chaque synapse ayant au minimum deux états. Cela nous laisse avec au bas mot 700 trilliards de degrés de liberté, qui doivent être établis en fonction des données. Bien sûr, en principe, nous pourrions produire suffisamment de terabytes de données pour cela, mais la plupart des vidéos et emails que nous produisons ne révèlent qu’une infime fraction de ce qui se passe à l’intérieur de nous-mêmes. Songez, par exemple, aux pensées que vous n’avez jamais partagées avec personne. »

Mais à défaut de concevoir une copie parfaitement fidèle, il est envisageable de réaliser un double approximatif de notre moi social. « Je pense, en revanche, qu’il est possible de concevoir une grossière approximation de ce que nous disons et faisons, probablement bien meilleure que ce que l’on pourrait croire : nous ne sommes pas si créatifs dans notre vie de tous les jours. Je ne serais donc pas surpris si l’on pouvait concevoir des chatbots crédibles pour la plupart des personnes. Ils demeureraient toutefois très éloignés du moi profond de l’original. » Une copie approximative pourrait cependant s’avérer largement suffisante. Hossen Rahnama, le créateur d’Augmented Eternity, affirme ainsi que l’avatar du CEO n’a vocation qu’à servir de support d’aide à la prise de décision, et en aucun à diriger l’entreprise depuis la toile, comme dans le scenario imaginé par Philip K. Dick.

Pour d’autres, édifier un mémorial virtuel peut être un moyen de faire plus facilement son deuil. Ainsi, lorsque son meilleur ami, Roman Mazurenko, est décédé dans un accident de la circulation à Moscou, Eugenia Kuyda, jeune entrepreneuse russe installée à San Francisco, a rassemblé l’intégralité des messages qu’elle avait échangés avec lui par SMS et sur les réseaux sociaux. L’objectif : construire un chatbot reproduisant la personnalité de son ami, avec qui elle puisse échanger afin de surmonter plus facilement le drame. Elle a depuis conçu le chatbot Replika, conçu pour servir d’ami virtuel à ses utilisateurs et tisser leur copie digitale au fil des échanges. Fenix, une entreprise de pompes funèbres suédoises, explore quant à elle l’idée de créer des doubles virtuels des défunts susceptibles de s’entretenir avec leurs proches. Le roboticien japonais Hiroshi Ishiguro, célèbre pour ses androïdes qui ressemblent à s’y méprendre à des êtres humains, est lui aussi séduit par cette idée. Il définit deux types d’immortalité : celle de la conscience, et celle de la personne sociale. Selon lui, la technologie peut apporter l’immortalité sociale, en permettant une forme d’interaction entre morts et vivants. En revanche, elle est pour l’heure impuissante à recréer la conscience, et ne le sera, selon lui, sans doute jamais. Ishiguro a ainsi créé une copie anthropomorphique de lui-même, qui lui survivra lorsqu’il sera passé dans l’autre monde.

Télécharger son cerveau sur un ordinateur

La série télévisée Altered Carbon dépeint un univers futuriste dans lequel chaque être humain dispose d’un fichier digital, le cortical stack, implanté dans ses vertèbres. Il contient une copie de sa conscience et de ses souvenirs, lui permettant ainsi de ressusciter dans un autre corps après sa mort. Cette vision ressemble à celle de certains transhumanistes purs et durs, pour qui on ne saurait se contenter d’une pâle copie approximative de nous-mêmes. Selon eux, l’intelligence artificielle a vocation à faire accéder l’homme à une véritable immortalité digitale, une ambition qu’ils comptent atteindre en lui permettant de télécharger sa conscience sur un ordinateur. Cette perspective quelque peu déroutante serait rendue possible par une technique consistant à scanner le cerveau humain, pour en réaliser une cartographie précise et exhaustive, et la reproduire ensuite dans un logiciel. Pour l’heure extrêmement spéculative, cette idée a néanmoins de nombreux adeptes, dont l’un des plus célèbres est sans doute Ray Kurzweil, entrepreneur et auteur médiatique, âpre défenseur de la théorie de la Singularité, selon laquelle l’intelligence artificielle finira par dépasser l’esprit humain.

Le scientifique a ainsi rassemblé un maximum de données sur son père (photographies, lettres, disques, films, et même factures d’électricité !), mort il y a plus de cinquante ans, dans l’espoir de constituer une base de données suffisamment fournie pour lui donner une seconde existence virtuelle en 2029, date à laquelle il estime l’avènement de la Singularité technologique. Dans ses livres, où il s’efforce de prédire le futur des nouvelles technologies (avec plus ou moins de succès), il annonce également l’arrivée imminente de techniques permettant de scanner le cerveau humain. La 2045 Initiative, lancée par le milliardaire russe Dmitry Itskov, autre adepte du transhumanisme, rassemble quant à elle scientifiques et experts des technologies chargés de plancher autour de cette technologie, afin d’atteindre « l’immortalité cybernétique ».

Délires d’amateurs de science-fiction, de transhumanistes prenant leurs rêves pour des réalités ? Pourtant, certains y croient dur comme fer, au point de baser leur modèle d’affaires dessus. C’est le cas de la jeune pousse Nectome. En mars dernier, cette startup lancée par des diplômés du MIT et passée par le Y Combinator a fait couler beaucoup d’encre en annonçant travailler sur un système permettant de scanner le cerveau humain. Seul bémol, et non des moindres : la technique serait 100% létale ! En effet, il est plus simple de cartographier le cerveau lorsque celui-ci est à l’arrêt. Face au buzz médiatique généré par l’effet d’annonce, la jeune pousse a depuis opté pour un marketing moins sensationnel, et se présente désormais comme un institut de recherche centré sur la mémoire, avec un intérêt pour les façons de préserver cette dernière, et en particulier les techniques de scannage du cerveau. L’organisation à but non lucratif CarbonCopies, fondée par Randal Koene, un neuroscientifique néerlandais, ancien membre de la 2045 Initiative, étudie elle aussi la possibilité de recréer un cerveau humain de manière artificielle.

Peut-on reproduire le fonctionnement du cerveau ?

Pour Anders Sandberg, qui appartient au comité d’éthique de Nectome, la méthode mérite d’être explorée. « L’approche de Nectome consiste à immobiliser le cerveau pour que seule une très faible quantité d’information soit perdue au moment du stockage. Ils cherchent, en outre, à prouver que les fragments de mémoire les plus pertinents peuvent être localisés et stockés. C’est selon moi une idée intéressante, et potentiellement fonctionnelle. Cela me semble réaliste dans le sens où l’objectif est d’assurer la bonne préservation du cerveau, sans pour autant prétendre ensuite savoir le recréer sous forme digitale. Cette partie sera prise en charge dans le futur. » détaille-t-il.

Selon lui, la méthode consistant à scanner le cerveau est parfaitement irréalisable à l’heure actuelle. En revanche, à plus long terme, elle est non seulement envisageable, mais serait même plus efficace pour créer une copie digitale de nous-mêmes que la simple collecte de données nous concernant sur la toile. « À mon sens, la manière la plus évidente de réaliser une copie digitale de quelqu’un consisterait à scanner son cerveau (et ce de manière létale, du moins dans un futur proche). De cette manière, on pourrait lire toutes les connexions et les états chimiques du cerveau, pour espérer reconstruire son architecture fonctionnelle. Ce n’est bien sûr pas simple, et demeure très hypothétique à l’heure actuelle, mais en tant qu’objectif à long terme, dans les neurosciences computationnelles, je pense que cela peut être atteignable. »

Tous ne partagent pas son optimisme. Pour Richard Jones, professeur de physique à l’université de Sheffield, auteur du blog Soft Machines, consacré aux nanotechnologies, et du livre Against transhumanism (« Contre le transhumanisme »), de nombreux transhumanistes tendent à sous-estimer la complexité du cerveau humain. « On entend souvent que les neurones sont les unités de calcul du cerveau, auxquels équivaudraient les transistors en informatique. Ainsi, pour reproduire le fonctionnement du cerveau et de ses dizaines de milliards de neurones, il faudrait quelques dizaines de milliards de transistors. Mais les unités de calcul du cerveau ne sont pas les neurones, ce sont les molécules, ce qui rend le cerveau bien plus complexe. » explique-t-il. « Du fait de ce niveau de complexité, nous ne comprenons à l’heure actuelle pas encore très bien comment le cerveau fonctionne, ce qui rend le projet de le répliquer de manière artificielle très compliqué. Et même les parties du cerveau que nous comprenons le mieux sont encore impossibles à reproduire, du fait du niveau de complexité. L’idée que l’on puisse capturer nos souvenirs et nos pensées et les reproduire sur support informatique me semble donc extrêmement spéculative. »

Que son projet fonctionne ou non, Hossein Rahnama, le CEO d’Augmented Eternity, espère quant à lui stimuler le débat public autour de la propriété de nos données digitales. En effet, que nous soyons ou non capables de générer des avatars virtuels à partir de nos données en ligne, celles-ci demeureront sur la toile bien après notre décès. À qui reviendra la propriété de ces données, comment pourront-elles être exploitées, qui aura le droit de les supprimer ? Autant de questions d’ordre éthique et juridique qui valent la peine d’être posées dès aujourd’hui.