Autonomes, intelligents, abordables et faciles à adopter. Sur le papier, les drones ont tout pour plaire, au point de devenir les factotums de demain. Reste encore à répondre à trois questions : quand, pourquoi et comment vont-ils être déployés ?

Transformations

190 mètres. Telle est la taille moyenne d’une éolienne, déployée en plein paysage rural. Si celle-ci assure tant bien que mal la transition énergétique, elle n’est pas immunisée face aux déboires infligés par le passage des saisons. L’hiver, notamment, provoque le gel des hélices, qui empêche l’éolienne monotâche de tourner et de mener comme il se doit sa mission productrice d’énergie. Et celle qui se présente ici n’échappe pas à la règle. Comme un colosse endommagé, la main humaine semble infime et inefficace face à une telle masse.

Que faire, donc ? Escalader pour tenter d’atteindre la zone touchée ? Bien qu’il s’agisse de la méthode traditionnelle, c’est trop dangereux. La traiter depuis le sol, grâce à une échelle ? Impossible. L’arroser ? Risible idée. Envoyer un drône ? Ah. Là, nous tenons quelque chose. Mais pas n’importe lequel, dans ce cas. Celui d’Aerones, start-up lettone sélectionnée en 2018 par Y Combinator, l’une des plus grosses entreprises de financement.

« Le drone que nous avons construit est capable de porter 200 kilos et mesure 2,5 mètres sur 4,5 » nous indique Jānis Putrāms, fondateur de la firme. Qualifier ce drone de titanesque serait un euphémisme. Ses dimensions hors-normes font penser à la version finale d’un mecha, robot surpuissant tiré de la science-fiction japonaise; après qu’il se soit fait greffer les meilleures pièces d’autres de ses semblables. Ici, le drone mis au point par Aerones ressemble à une fusion entre plusieurs drones afin de donner vie, in fine, à l’aéronef ultime. « Qui plus est, il est relié à des réserves d’eau et d’électricité situées au sol » explique Putrāms, qui assure donc que ce drone de forme stellaire « peut voler aussi longtemps qu’il le faut ». Décollage.

En moins de 2 minutes, l’appareil volant atteint 100 mètres d’altitude. Le voici désormais à hauteur de l’hélice paralysée. Il se stabilise automatiquement alors qu’au sol, son pilote, manette en main, déclenche son jet d’eau en pressant un petit joystick. Aussi simplement que cela, ce drone est en train de dégeler l’hélice. « C’est le résultat de 3 ans de recherche » se félicite l’ancien ingénieur informatique, qui a décidé de se lancer dans ce business après avoir constaté « tout le potentiel inutilisé pour les drones industriels lourds. Il y a de gros avions, des hélicoptères et des petits drones mais, avant nous, rien d’intermédiaire. Beaucoup de travaux dangereux sont effectués par des grimpeurs industriels qui peuvent être remplacés par des drones. » Les applications de nettoyage, de dégivrage et de revêtement des éoliennes, donc, mais aussi l’entretien des plates-formes pétrolières, des vitres des gratte-ciel (adieu les scènes vertigineuses) ou encore la lutte contre les incendies ainsi que le sauvetage de personnes en haute-montagne.

Aussi futuriste cette scène puisse paraître, elle est pourrait être en voie de devenir classique. Du moins, Aerones oeuvre sans relâche pour que ce soit le cas. « Beaucoup d’entreprises travaillent sur les voitures autonomes mais l’aérien est le moyen de transport le plus efficace. Il n y a pas de meilleur façon de se rendre d’un point A à un point B », assure Jānis Putrāms. Et d’ajouter que « peu importe ce qui est fait depuis le sol peut l’être dans les airs. Avec l’avancée des capteurs et autres systèmes électroniques, il est possible de déléguer le contrôle manuel d’un drone à des programmes de stabilisation fiables. »

Cela donnerait des paysages industriels où les drones, autonomes, se mêleraient aux oiseaux, pour superviser, surveiller et « quantifier » les zones. Et ce, sans que les travailleurs n’aient à s’en occuper. Une telle scénographie, Efrat Fenigson, chef marketing chez Airobotics, la visualise d’ores et déjà sans mal. Et c’est normal, puisqu’elle parle tout simplement de « mutation de l’industrie ».

Air-volution

En 2014, animé par une volonté de « développer la première flotte de drones autonomes vouée à assister les travailleurs sur les sites miniers, les chantiers ou encore les ports », Ran Krauss fonde Airobotics. Véritable boulimique de projets, cet entrepreneur israélien célébrait ici la création de sa quatrième firme. Après avoir inventé les parachutes du futur chez Parazero, amélioré le commerce aérien local avec Bladeworx et construit des abris publics en cas de catastrophe avec Wisec, il s’attaquait désormais aux drones. Les missions des petits objets volants — ici bien moins gros que ceux d’Aerones, donc moins intrusifs — de Krauss vont de l’inspection des sites, des stocks à l’optimisation des territoires sans oublier la surveillance. Chacun de ceux-ci est capable, seul, de couvrir un périmètre allant de 5 à 6 kilomètres.

Aujourd’hui, Airobotics a bien grandi. La firme vaudrait plus de 400 millions de dollars selon le baromètre Funderbeam. Noam Bardin (fondateur de Waze), Richard Wooldridge (ancien de Facebook et de Google) et David Roux (fondateur de Silver Lake Partners) y ont notamment investi, pour un total de 61 millions de dollars récoltés. Krauss, lui, se félicite de « mener une équipe composée d’une centaine d’experts ».

À la tête de la communication de la firme, Efrat Fenigson, dont l’enthousiasme est à la hauteur de l’ampleur qu’est en train de prendre la solution développée par son employeur. Car, même si elle ne peut « pas vraiment en parler », elle ne peut s’empêcher de confier que Airobotics « vient de conclure un partenariat avec un port israélien » où la firme déploiera donc ses drones.

Des camions vont donc y débarquer, incessamment sous peu. Lorsque les livreurs en ouvriront la cargaison, ils en sortiront des coffrets métalliques au design dignes des incubateurs de robots présents dans la science fiction. Une fois posé à terre, le coffre métallique restera inerte, avant de soudainement s’activer, seul. Sa toiture coulissera latéralement et tadam, un drone y effectuera une sortie verticale. Après ce protocole impressionnant, le petit aéronef adoptera le comportement d’un nouveau né. Il troquera en revanche pleurs et reniflements par quelques rondes d’échauffement, afin de cartographier la zone qu’il va devoir quadriller à d’innombrables reprises pendant des années, mais surtout pour s’adapter à ce nouvel environnement. Car désormais, ces cieux sont les siens. Et il est porteur d’une promesse forte : révolutionner le quotidien des travailleurs sur le site. Pour cela, il devra assurer sur trois points précis.

Premièrement, l’automatisation des tâches. « Les drones dont nous parlons ici ne sont pas des jouets », prévient Fenigson d’emblée. « Ils nécessiteraient de former un employé au pilotage, ce qui est long et cher. C’est pourquoi ils sont entièrement autonomes ». L’autonomie est l’argument marketing numéro 1 d’Airobotics. En même temps, cela joue sur le risque zéro que l’erreur ou l’imprécision humaine ne vienne mettre son grain de sel dans le boulot effectué par le drône. « Ses résultats n’en seront que plus précis » assure Fenigson. Qu’il pleuve, vente, qu’une épidémie de grippe touche tout le site ou qu’Elon Musk ait finalement construit une maison sur Mars, peu importe : le petit aéronef « répétera seul la même mission chaque jour de l’année au millimètre près, en récoltant les mêmes données et établissant lui-même un tableau que son propriétaire pourra étudier ». Tout ce qu’aura à faire l’employé, donc, c’est d’appuyer sur le bouton « on » du drone en arrivant au boulot, après s’être fait un café.

Qui dit automatisation des tâches dit, forcément, sécurité des employés. En 2017 en France, l’Assurance Maladie dénombrait en France 33,8 accidents du travail pour 1000 salariés. « Nos clients travaillent sur des sites industriels très dangereux où un accident est vite arrivé. Le rôle du drone est alors de surveiller chaque mouvement louche, comme une valve mal ajustée, qui peut conduire à une explosion » explique Fenigson. La solution d’Aerones est aussi pertinente dans le cas présent. Car parmi les causes d’accident, l’on retrouve la manutention dans 53% des cas, ainsi que les chutes. Si un drone tombe de 5 mètres, au mieux, il ne faudra qu’en réparer certaines parties. Au pire, il faudra le renvoyer à l’atelier. « Pour un humain, la finalité pourrait être bien plus dramatique » explique à son tour Putrāms.

Enfin, la troisième forte demande à laquelle répondent ces petits travailleurs volants est l’amélioration grâce aux big datas. Ici, le drone ne jouera pas le rôle de buddy prêt à filer un coup de main au travailleur, mais bien celui de personnage omniscient, qui rend son implacable verdict depuis les cieux des suites de ses observations. Et ce, sans qu’aucun humain n’ait à bouger le petit doigt. « Globalement, les travailleurs n’auront ni besoin de savoir comment conduire le drone, comment en soustraire les données ni de comment le recharger : il fait tout tout seul. Et c’est justement ce que veulent les patrons ». Ainsi, une tâche prend plus de temps que prévu ? Le drone le saura. Les effectifs ne sont pas suffisants ou, au contraire, trop importants pour la tâche en question ? Il l’enregistrera. Les travailleurs sont plus efficaces ou au contraire moins dégourdis des suites d’une quelconque modification de leur méthode de travail ? Cela sera rapporté à la fin de la journée.

En plus de l’amélioration des conditions de travail des employés, le drone offre une nouvelle façon de réaliser les inventaires. En survolant les piles, il peut en évaluer les quantités. Sur un site portuaire, cela pourrait être un moyen de choix de résoudre le gigantesque Tetris de containers. « Les ingénieurs n’auront qu’à s’asseoir avec leur café devant les cartographies réalisées par les drone et planifier l’avancement de leurs missions, en fonction de ce qu’ils avaient prévu de faire et des résultats observés » assure Fenigson.

Du plomb dans l’aile

À en croire les dires d’Efrat Fenigson, les drones ont tout de l’outil rêvé. Et s’ils « ne sont pas eux-mêmes une révolution industrielle, ils contribueront fortement à la mutation de l’entreprise ». Ils apportent une « visibilité » sans précédent quant aux opérations d’une firme qui lui permet de « s’améliorer continuellement » estime-t-elle. Dans ce cas, pourquoi, aujourd’hui, lorsque l’on se trouve sur un site industriel quelconque et qu’on lève les yeux, on ne voit que le ciel, les oiseaux, mais aucun petit aéronef ? Simplement car « les drones sont encore considérés comme un objet à risque. Avant de les déployer, il faut s’assurer qu’ils soient fonctionnels mais surtout que les gens savent comment se comporter à leur égard. »

1400. Tel est le nombre, selon l’Agence européenne de la sécurité aérienne (AESA) d’accidents aériens provoqués par un drone en 2016 sur le continent. Soit une hausse de 470% par rapport à la période 2011-2015. « Il y a de plus en plus de drones qui volent n’importe où, n’importe comment » explique l’AESA dans son rapport, qui pointe le développement (trop) rapide des opérations liés aux drones comme cause majeure de ces nombres colossaux. Car le déploiement des drones vient bousculer l’hégémonie des avions, jusqu’ici seuls à utiliser couramment l’espace aérien. Hormis les accidents, Efrat Fenigson concède un autre frein au développement industriel des drones : « la réglementation trop stricte ».

En France,  la Direction Générale de l’Aviation Civile (DGAC) régule d’une poigne de fer l’usage des drones professionnels, à l’instar d’organisations similaires dans 63 autres pays. Dans l’Hexagone, en 2012, chaque vol devait être communiqué à la DGAC et aux entités de la Défense. Depuis 2016, les choses se sont allégées. En zones non peuplées, il est désormais possible de voler la nuit, avec un plafond limité à 200 mètres d’éloignement du pilote. Si cela est mieux, c’est tout de même très strict et ne permettrait aucunement, de fait, l’instauration de la solution d’Airobotics. En même temps, le port israélien dans lequel Ran Krauss va appliquer sa solution fera office de première mondiale. « Nous sommes une exception. Si nous allons déployer des drones dans un port israélien, c’est car elle nous avons reçu une dérogation gouvernementale » se félicite Fenigson.

Qui sait, peut-être que si cette expérience s’avère concluante, nous verrons désormais des aéronefs bourdonner au-dessus de nos têtes lorsque nous lèverons les yeux lors d’une balade au port. « Pour cela, il faut que la valeur ajoutée soir supérieure au risque. Si le rapport penche du côté du risque, alors c’est peine perdue » avoue Fenigson. Il semblerait que la prochaine « mutation »  industrielle soit entre les mains d’Airobotics, donc. Enfin, de ses drones.