Le retour du réel

En ce 30 novembre 2017, le Soleil décline dès le début de l’après-midi à Helsinki. Il se fait rare sous cette latitude. Une heure avant son coucher, le centre Messukeskus est déjà plongé dans le noir. Derrière la scène du festival de nouvelles technologies Slush, des projecteurs disposés en cercle dessinent soudain un mouvement centrifuge autour de six lettres en caractères stylisés : Varjo. Ce mot qui signifie « ombre » en finlandais donne son nom à l’entreprise de réalité virtuelle fondée par Urho Konttori en 2016. Après la diffusion d’un clip promettant une « révolution » dans le domaine, l’entrepreneur apparaît en pleine lumière.

« Je suis le PDG de Varjo, une entreprise d’Helsinki, en Finlande, qui crée la technologie de réalité virtuelle et de réalité augmenté la plus avancée », vante-t-il devant une foule immense. En plus des 20 000 personnes présentes dans la capitale finlandaise cette année-là, la marque Slush a attiré quelque 11 000 spectateurs à des congrès organisés entre Tokyo, Singapour et Shanghai. Lors de son lancement, en 2008, la crise mondiale faisait pourtant entrer le pays dans une décennie morose. Les sanctions commerciales contre son principal partenaire commercial, la Russie, et la faillite de son fleuron, Nokia, n’ont pas arrangé la situation. Mais désormais, le pari des nouvelles technologies semble payant.

À la veille du festival, l’institut de statistique national notait une accélération de la reprise promise par la banque centrale. Non seulement la récession appartient au passé, mais le taux de croissance de 1,3 % prévu pour 2018 est sans doute sous-évalué. Selon le ministre de l’Intérieur, Kai Mykkänen, « les savoirs et le capital humain de l’industrie électronique ont été transférés aux technologies de la santé, nouveau secteur très prometteur : il a représenté 2,1 milliards d’euros en 2016, soit la moitié des exportations de hautes technologies. » En 2017, les start-up finlandaises ont levé un record de 349 millions d’euros contre 318 l’année précédente.

Maintenant qu’il est sous les projecteurs, Urho Konttori ne cache plus son intention de faire de l’ombre à la concurrence. L’été dernier, Varjo a quitté ses bureaux confidentiels du quartier des designers d’Helsinki, qu’aucune plaque n’indiquait au visiteur, pour s’installer dans un immeuble art déco situé près de la gare. Au mur, un poster reprend la phrase prêtée à un ingénieur de la Nasa pendant la course à l’espace entre les Etats-Unis et l’Union soviétique : « L’échec n’est pas une option. » Car la société finlandaise d’une trentaine d’employés refuse de n’être qu’un météore dans la constellation de la réalité virtuelle. Elle défie Facebook, Google, Samsung et Microsoft.

Urho Konttori a recruté des petits génies chez Nokia, Microsoft, Intel, Nvidia ou Rovio. « Nous savons construire la machine, le système et nous savons comment faire de quelque chose un succès mondial », se targue-t-il. Bénéficiaires de deux levées de fond – l’une de 8,2 millions de dollars et l’autre de 6,7 – sa start-up livre déjà des prototypes à des partenaires comme BMW, Audi, Volkswagen, Airbus et la 20th Century Fox. D’après leurs concepteurs, ils donnent accès à des expériences au réalisme inégalé. Pour ça, Varjo mime le fonctionnement de l’œil : au lieu d’avoir un accès uniforme au décor, comme dans un jeu vidéos classique, l’utilisateur perçoit avec une grande acuité ce qu’il fixe tandis que le contours de l’image est moins net. Fidèle à la réalité, plus détaillée, l’expérience s’avère aussi économe en bande passante.

Varjo offre en somme un environnement aussi agréable que celui dans lequel il évolue. Pendant que son patron se présentait au public de Slush, on apprenait que l’agence pour l’innovation finlandaise Tekes lui confiait 6,7 millions de dollars. Avec ses 5,5 millions d’habitants, la Finlande est le troisième pays qui investit le plus dans l’innovation de l’Union européenne derrière la Suède et le Danemark d’après le European Innovation Scoreboard 2017. L’éco-système local comprend des incubateurs comme Maria01, un campus basé dans un ancien hôpital de Helsinki. « Il fallait un lieu pour rassembler la grande communauté de start-ups qui se développait », remet son patron, Voitto Kangas. Les initiatives dans la tech sont trop nombreuses pour toutes être citées. Il y a par exemple Naava et ses murs verts, Yousician, une plate-forme de tutoriels musicaux, ou Singa, le Spotify du karakoé. D’une certaine manière, ils comblent le vide laissé par la chute de Nokia.

Un monstre de papier

Lancé comme une papeterie à 1865, Nokia devient, d’acquisition en acquisition, le troisième vendeur de télévisions européen à la fin des années 1980. Avec d’autres moyens, Urho Konttori achète, à la même période, les figurines du jeu de rôle Shadowrun. Déjà, l’ombre et les réalités alternatives l’attirent. Après avoir vu le film Matrix, une décennie plus tard, le jeune homme décide d’étudier l’informatique à l’université d’Helsinki. En parallèle, il travaille dans une petite entreprise de logiciels, Absolutions, avant de rejoindre Nokia en 2008. Le groupe est alors à son apogée. Il produit notamment le téléphone portable avec la meilleure image d’Europe, le N82.

Fort de ce succès international, la Finlande a gagné le surnom de « Japon nordique ». Elle ne partait pourtant pas du tout avec les mêmes atouts que l’archipel asiatique. Ses grands espaces auraient pu en faire un producteur de ressources naturelles. Mais ils ont entraîné la diversification de Nokia. Née au bord des rapides de Tammerkoski, dans la région de Tampere, l’entreprise fabrique du papier en exploitant l’énergie hydraulique. Désireuse d’en profiter elle aussi, la Compagnie nationale des caoutchoucs débarque à la fin du siècle, puis rachète la majorité des parts de Nokia en 1918, avant de reprendre la Société des câbles finlandais (SCF) en 1922.

Cette dernière va jouer un rôle décisif. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Soviétiques imposent une amende de 300 millions de dollars à la Finlande pour avoir conclu une alliance de circonstance avec l’Allemagne nazie. Un quart de la somme étant versée en câbles, la SCF doit augmenter sa production. Une fois le dû acquitté, elle cherche donc des débouchés à l’étranger. Par ailleurs, la Finlande ne peut s’allier ni avec les États-Unis, qui l’excluent du Plan Marshall pour sa proximité avec l’URSS, ni avec Moscou, qui lui a pris la Carélie au sortir du conflit. Elle développe donc ses propres technologies.

En 1963, l’armée lance un appel d’offre pour produire des radiotéléphones. Cinq entreprises sont en lice, dont Televa. Nokia est aussi présente. En partenariat avec Salora, elle crée une radio VHF. L’annulation du projet pousse tout le monde à vendre ces prototypes à l’étranger. Dans les années 1970, Nokia se rapproche de Televa et entre de plain-pied dans le marché de la téléphonie dernier cri. Leur partenariat accouche du DX200, la première plate-forme digitale d’échange téléphonique au monde. Il s’épanouit également à travers le Nordisk Mobil Telefoni, un réseau mis en place en 1981 par les États finlandais, suédois, norvégiens et danois. Si bien qu’en 1984, les revenus de l’électronique excèdent ceux des activités forestières, du câble et du caoutchouc. La plupart de la production est exportée en Union soviétique.

La même année, Nokia se lance en Corée du Sud avec l’Américain Tandy. Le groupe grossit en avalant des acteurs européens comme le suédois Luxor AB et le français Oceanic. Confronté à la contraction de l’économie finlandaise dans les années 1990, après la chute de l’Union soviétique, le groupe se recentre sur le secteur des télécommunications. « Nokia a réussi à se distinguer de ses contemporains parce qu’elle a constamment maîtrisé toute la chaîne de valeur, depuis l’innovation jusqu’au marketing et au service », synthétise l’économiste Dan Steinbock dans The Nokia Revolution : The Story of an Extraordinary Company That Transformed an Industry. Cela explique peut-être pourquoi Urho Konttori croit savoir que « Varjo aura du succès en combinant la technique, le design et le marketing ».

Renaissance

Urho Konttori a commencé par le sommet. À son arrivée chez Nokia, en 2008, il n’est pas de plus grand producteur de téléphone portable au monde. La moitié des revenus du secteur tombe dans les poches du géant finlandais. Mais c’est aussi un moment charnière : le premier iPhone inaugure l’ère des smartphones. De son côté, Nokia lance le N96, un modèle conçu pour la vidéo, doté de bonnes enceintes et d’une caméra de cinq mégapixels. « Quand Nokia met toute son énergie dans quelque chose, elle n’a pas besoin d’être la première », déclare alors un ancien responsable, Pekka Koponen. « Elle peut dominer le marché que M. Jobs a créé pour elle. » Voire.

En travaillant sur un autre modèle, le N900, Urho Konttori se lie d’amitié avec Roope Rainisto, Klaus Melakari et Niko Heiden. Ils monteront Varjo ensemble. « J’ai appris à diriger des groupes de 100 ingénieurs et à porter mon attention sur des objectifs », observe Konttori. « C’est facile de se disperser. » Car il y a des projets à tous les étages : « J’ai aussi appris qu’on pouvait inciter les gens à innover. Sur les 80 brevets que nous développions dans un atelier, seuls quatre étaient retenus. » Combien concernaient les smartphones ? Sans doute pas assez : Nokia est en retard sur Apple et Samsung. La plate-forme qu’elle a conçu en 2002, Symbian, ne rivalise pas avec iOS et sera dépassée par Android. Pour le professeur de management Yves Doz, co-auteur de Ringtone: Exploring the Rise and Fall of Nokia in Mobile Phones, l’imposante structure du groupe entrave son agilité.

En 2011, Nokia se résout à laisser tomber son système d’exploitation, pour passer sur Windows Phone. Elle cesse dans le même temps le projet de plate-forme de développement Maemo. Urho Konttori se souvient avoir vu des gens pleurer. « C’était terrible mais j’étais trop occupé à finir le N9 que je n’ai pas pris la mesure de ce que cela signifiait. Ensuite, tout s’est effondré. » La chute des ventes entraîne un plan de licenciement de 4000 personnes. Pour la Finlande, c’est un cataclysme. Le temps où « tout le monde connaissait quelqu’un travaillant pour Nokia », dixit Voitto Kangas, est terminé. En 2013, Microsoft rachète la branche appareils et service du Finlandais pour 7,9 milliards de dollars.

Niko Eiden, Klaus Melakari et Urho Konttori se retrouvent au Forwards Lab de Microsoft, une unité dédiée aux technologies du future opérant notamment dans le domaine de la réalité virtuelle. C’est d’elle que viendra le casque HoloLens. Konttori « commence à croire [qu’il] peut créer quelque chose. » Mais il devra le faire ailleurs. En 2016, Microsoft se sépare d’une grande partie de ses actifs finlandais et propose aux trois hommes d’aller soit au États-Unis soit pointer au chômage. Un de ses clients, la société de logiciels Umbra, les présente alors à un fonds d’investissement, Lifeline Ventures, dont le patron, Timo Ahopelto croît fermement que la Finlande peut-être un leader de la réalité virtuelle. « J’espère qu’ils sont le nouveau Supercell », s’enflamme le business angel.

En huit ans d’existence, Supercell est devenu une des entreprises du jeu vidéo les plus connues au monde. « C’est celle qui paye le plus d’impôts en Finlande », se félicite Voitto Kangas. Son bureau principal se trouve dans un ancien centre de recherche de Nokia, au sud-est d’Helsinki. « Il y a trois types de nouveaux acteurs dans l’économie finlandaise », indique le patron de Maria01. « Nous avons une tonne de bonnes sociétés de jeux vidéos comme Next Games ; beaucoup de start-ups montées par d’anciens de Nokia ; et des spécialistes des logiciels qui travaillent pour de grands groupes. » Après avoir conçu un prototype dans un garage, Urho Konttori et ses collègues ont reçu 700 000 dollars de Lifeline Ventures, 93 000 de Microsoft et 117 000 du groupe Tamares, propriété du milliardaire finlandais Chaim Zabludowicz.

L’enthousiasme rencontré à une précédente édition de Slush pousse Urho Konttori à persévérer. Quand il y revient en 2017, c’est pour promettre « une révolution ». Selon Voitto Kangas, le maillage de start-ups du pays est suffisamment large pour qu’y émerge plusieurs acteurs de dimension internationale. Le « bon soutien du gouvernement », notamment au travers de l’agence pour l’innovation Tekes y sera pour quelque chose. Déjà, malgré un système éducatif performant, le pays cherche des talents étrangers. Nokia s’est éclipsée mais le Soleil finit toujours par se lever en Finlande.