Qu’importe où se pose le regard, le stade Moses Madhida déborde de jaune et de vert. Dans les gradins et sur la pelouse, des milliers de personnes se sont déplacées à Durban pour entendre cracher des haut-parleurs monumentaux. Alors que les élections législatives sud-africaines de mai prochain pointent le bout de leur nez, le Congrès national africain (ANC) se réunit solennellement en ce samedi 12 janvier 2019 pour se préparer à la bataille qui s’annonce. « Cultivons l’Afrique du Sud ensemble », déclare le président Cyril Ramaphosa à la foule pressée contre les barrières.

Alors qu’il lance par ce discours l’ANC dans la course aux élections, le chef de l’État annonce l’intention du parti de soutenir l’innovation pour doper la croissance du pays, et de « promouvoir le développement économique et social du continent africain grâce à des start-ups innovantes et performantes ».

Crédits : myanc/Twitter

« Je pense que cette promesse de donner plus d’attention aux innovations technologiques dans le pays est très bon signe », analyse Natalie Miller, PDG de GreenFingers Mobile – start-up sud-africaine opérant dans le secteur de l’agriculture. « Évidemment des élections sont à venir, mais je pense les défis de l’Afrique du Sud sont évidents et que personne ne peut plus ignorer le rôle que la technologie peut y jouer. »

Et ça tombe bien : les rapports portant sur le continent ne cessent d’en applaudir ses start-ups, au rang desquelles les Sud-Africaines ne sont pas en reste. De fait, nombre d’entre elles en sont persuadées : l’innovation technologique va transfigurer l’Afrique du Sud, à commencer par son agriculture.

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Natalie Miller, CEO de GreenFingers Mobile
Crédits : GreenFingers Mobile

Au Cap, l’équipe de GreenFingers Mobile est désormais dans l’expectative et cache mal son excitation. Il lui faut toutefois prendre son mal en patience car Google.org ne révélera les résultats tant attendus qu’au printemps prochain. Cette agro-start-up fait partie des douze finalistes du Google Impact Challenge, concours lancé par l’entreprise américaine aux ONG, entreprises sociales et instituts de recherche du monde entier. Comme tous les autres, GreenFinger aspire à la récompense promise au gagnant : 25 millions de dollars et un soutien des experts en IA de Google.

La plateforme créée par GreenFingers Mobile est, comme le décrit Natalie Miller, un « espace de management pour connecter les agriculteurs ». Ce Logiciel en tant que Service (SaaS) veut aider les petits et les nouveaux agriculteurs – qui cultivent des produits tels que le piment, le soja, le maïs ou le sorgo – à accéder au marché.

« Beaucoup de petits agriculteurs n’ont pas les relations nécessaires pour pouvoir faire affaire avec de gros acheteurs », explique Natalie Miller par téléphone depuis leurs bureaux situés en plein centre-ville du Cap. Grâce au travail d’analystes sur le terrain, GreenFingers Mobile a de fait créé un profil virtuel pour chaque agriculteur, enrichi en informations sur les transactions effectuées ou les formations suivies. 

Créée en 2013, ce n’est qu’à partir de 2015 que GreenFingers Mobile est entrée pleinement en action, après deux ans de mise à l’essai et d’analyse du terrain. La plateforme compte aujourd’hui plus de 8 700 agriculteurs, a traité près de 60 000 transactions commerciales et enregistré plus de 12 500 formations d’agriculteurs. Avec ou sans l’aide de Google.org, GreenFingers Mobile veut aller plus loin. « Notre priorité cette année, c’est d’implémenter les paiements en ligne et de fournir un service de microfinance aux agriculteurs à travers le système », résume Natalie Miller, tout en se disant extrêmement fière du chemin parcouru.

Le secteur de l’agri-tech en Afrique du Sud et sur le reste du continent africain est en pleine expansion depuis 2016. Selon le rapport « Exploring the African Agri-Tech Startup Ecosystem Report 2018 » publié en mai 2018 par la plateforme spécialisée Disrupt Africa, le nombre de start-ups qui mettent la technologie au service de l’agriculture a augmenté de 110 % en deux ans sur le continent ; en janvier 2018, Disrupt Africa comptait pas moins de 82 start-ups opérationnelles, qui tentent de faire face aux nombreux défis de l’agriculture africaine, dont le boom démographique à venir (les Nations Unies prévoient que la population africaine, qui compte aujourd’hui 1,3 milliard de personnes, pourrait doubler d’ici 2050), les difficultés d’accès au marché, les sécheresses, la faible productivité ou encore l’isolement géographique.

Face à ces problèmes de taille, les agro-start-ups s’appuient sur les nouvelles technologies et il n’est pas rare de voir des fils et des filles d’agriculteurs à leur tête. « Je ne suis pas fille d’agriculteurs moi-même », reconnaît Miller, tout en ajoutant que si ignorer la diversité du continent africain n’est plus de ce temps, il reste difficile de parler au cas par cas à grand renfort de statistiques. « Nous avons très peu de données chiffrées sur l’agri-tech en Afrique du Sud, donc il est difficile d’établir un pourcentage et surtout de ne pas généraliser. Mais beaucoup des créateurs de start-ups agri-tech dans ce pays et dans le reste du continent ont pu observer les difficultés que rencontraient leurs parents au quotidien, et de fait, ils tentent à présent d’y apporter des solutions. »

GreenFingers Mobile aide les petits ou nouveaux agriculteurs sud-africains à s’insérer sur le marché
Crédits : GreenFingers Mobile

Elle donne l’exemple de Wolfgang von Loeper, créateur de l’application MySmartFarm, « pour les agriculteurs frustrés de la collecte et de l’interprétation d’informations provenant de multiples sources » afin de contrôler l’état de leurs terres. Cet agriculteur est devenu entrepreneur en technologies pour mettre à disposition de ses collègues une application simple d’utilisation pouvant les seconder au quotidien dans la gestion de leurs affaires. « Il a mobilisé toute son expérience pour créer cette application, répondant au plus proche à ses besoins », poursuit Miller.

Dans le trio de tête africain du domaine de l’agri-tech, on retrouve le Nigéria, le Kenya et le Ghana, qui rassemblent à eux trois plus de 60 % des start-ups agri-tech africaines. « Hormis le fait qu’il reçoivent tout simplement plus d’attention médiatique que d’autres, je pense que les start-ups vont là où sont les investissements et les opportunités », ajoute Natalie Miller. L’Afrique du Sud suit toutefois la même tendance, en témoigne l’organisation de la conférence internationale Agritech Africa qui se déroulera sur son sol en juin 2020.

Dans un autre rapport intitulé « L’avenir du travail 2018 », explorant le paysage numérique sur le continent africain, Disrupt Africa révèle qu’une augmentation des start-ups de la tech tous secteurs confondus est observée depuis 2015 sur l’entièreté du continent, avec toutefois l’Afrique du Sud et le Nigéria en position de leader du marché. Cette abondance a eu tôt fait de se concentrer en plusieurs centres névralgiques, dont Le Cap.

Afritech et stownships

Espace dédié au start-ups de la ville du Cap, le lieu-dit « Cartel House » se voit déjà devenir la plaque tournante des start-ups de la capitale sud-africaine. Ces dernières années, Le Cap est considéré comme l’endroit rêvé pour créer une start-up. « Le Cap attire des gens du monde entier. Cette ville grandit à toute vitesse, de même que son réseau, et cela attire particulièrement les investisseurs », confirme Natalie Miller. Ainsi, c’est sur cette ancienne fonderie que Zachariah George et Philip Kiracofe ont porté leur dévolu pour installer leur bébé, Startupbootcamp AfriTech.

Cartel House, lieu d’échange et de start-ups
Crédits : Cartel House

Après avoir travaillé dix ans comme banquier d’investissement à Wall Street, c’est lors de la Coupe du monde de football masculin de 2010 que Zachariah George tombe amoureux de l’Afrique du Sud. « Ce qui m’a le plus impressionné à l’époque, c’est le véritable écosystème tech qui s’était développé au Cap et qui me rappelait San Francisco », se rappelle le cofondateur de Startupbootcamp AfriTech. « Ce n’est pas pour rien que certains l’appellent la “Silicon Valley africaine”. Il y avait aussi une abondance de capitaux, de bonnes universités, et un gouvernement très encourageant. »

Fondé en 2010 à Copenhague, Startupbootcamp est un accélérateur de start-ups mondial qui leur fournit des investissements de départ accompagné d’un mentorat professionnel. Celui que Forbes appelle « le plus grand accélérateur de start-ups d’Europe » propose des programmes de trois mois à Amsterdam, Copenhague, Berlin, Istanbul, Eindhoven, Londres, Barcelone, Singapour, Miami, New York et au Cap. Débuté il y a à peine deux ans, ce dernier est aujourd’hui considéré comme l’un des accélérateurs de start-ups les plus importants en Afrique.

Zachariah George, cofondateur de Startupbootcamp AfriTech
Crédits : Startupbootcamp AfriTech

Lors du premier bootcamp en 2017, près de 500 start-ups ont déposé leur candidature pour faire partie des heureuses élues ; un an plus tard, elles étaient un millier à envoyer leur formulaire d’un bout à l’autre de la planète. Les inscriptions pour la troisième édition débutent le 20 février prochain. « Nous nous concentrons sur des startups qui entrent dans les services financiers, le commerce de détail ou les assurances », explique Zachariah George. Là aussi, les start-ups soutenues par Startupbootcamp AfriTech rencontrent des problèmes similaires aux agriculteurs de GreenFingers Mobile. « En Afrique du Sud, la plupart d’entre eux, comme pour le secteur de l’agri-tech, luttent pour atteindre leurs consommateurs, faire leur entrée sur le marché, commercialiser leur plateforme, etc. » confirme George.

Le Cap
Crédits : Dan Grinwis

L’équipe de Startupbootcamp AfriTech choisit donc dix gagnants parmi les participants et leur propose un accompagnement complet avec l’aide d’entrepreneurs, d’investisseurs et de partenaires Startupbootcamp AfriTech, dont BNP Paribas. L’objectif ultime est que ces start-ups soient capables de conclure des accords commerciaux avec des entreprises, « parce que récolter de l’argent est important, mais s’il est possible de faire des affaires, c’est encore mieux et c’est un meilleur indicateur de succès », explique George, soulignant l’activité trépidante du Cap et l’effort commun en cours, qui encourage le développement social et économique du pays.

Action commune et histoire de succès

Pour certains défis sud-africains, la tech est un puissant levier pour le changement. La Banque mondiale estime que plus de la moitié de la population sud-africaine, qui s’élève à 53 millions d’habitants, vit dans les townships, ces quartiers défavorisés généralement situés en périphérie des villes datant de la fin du XIXe siècle. À ce défi s’en ajoute un deuxième : le taux de chômage pour les 15-34 ans était selon l’Organisation Internationale du Travail (OIT) de 38,2 % durant le premier trimestre 2018. De nombreuses start-ups officient dans les townships, mais leur travail est régulièrement ignoré et leurs réussites très peu partagées. C’est ici que des associations comme RLabs entrent en jeu, cherchant à donner du crédit aux initiatives oubliées des townships.

Depuis sa création en 2008, RLabs a incubé plus de 50 start-ups dans la banlieue du Cap. RLabs propose à des start-ups actives dans les communautés des townships un soutien commercial, comme à Loyiso Mbete, issu « d’une famille pauvre », qui est devenu apiculteur pour « joindre les deux bouts » et emploie désormais trois personnes. RLabs part du principe que ces entreprises actives dans les townships créent de l’emploi et contribuent à l’économie nationale. La structure choisit ainsi de miser sur entreprises locales, car « leur connaissance des besoins locaux leur confère un avantage sur les autres entreprises sud-africaines », explique Craig Dumont, membre de l’équipe de direction.

RLabs propose également des programmes de formation pour les femmes.
Crédits : RLabs

Les déclarations de l’actuel président à Durban et les subventions qui permettent à RLabs de fonctionner suivent le fameux Plan de développement national. Lancé le 19 février 2013 par Trevor Manuel – alors Ministre de la présidence chargé de la planification –, il établit une stratégie pour venir à bout de la pauvreté et des inégalités en Afrique du Sud avant 2030. Cet objectif pourra, selon le plan, être atteint en mobilisant la population entière, tous secteurs confondus, en identifiant les besoins de chacun et les solutions pouvant y être apportées. George et Miller, eux, ont déjà fait le pari de l’innovation pour tour à tour contribuer à améliorer productivité, sécurité alimentaire ou création d’emplois.

« À dire vrai, cela fait trois ans que les innovations technologiques ont commencé à révolutionner l’Afrique du Sud. La différence avec la Silicon Valley par exemple, c’est qu’elles nous viennent d’une nécessité, et non d’un loisir sans lequel il est possible de survivre », conclut Zach George. « Je pense que ce dont ces start-ups ont besoin à présent, c’est que l’on rapporte des histoires de succès pour en encourager d’autres. » Des succès comme celui de GreenFingers Mobile.