Grâce aux avancées technologiques, l’art numérique gagne de plus en plus de terrain. Immersion des spectateurs, intéraction, expérience à part entière… Le futur de l’Art est-il numérique ?

La technologie au service de l’Art

Faire ressentir l’Art autrement, le faire vivre comme une expérience à part entière : c’est un des leitmotivs de Michael Couzigou, Directeur de l’Atelier des Lumières à Paris. Cette ancienne fonderie dont les travaux de réhabilitation ont duré deux ans, a été reprise par Culturespaces pour en faire un centre d’art numérique. « Après le succès remporté par les Carrières des Lumières (le centre géré par Culturespaces depuis 2010 dans les Baux-de-Provence, ndlr) on a eu envie de continuer à développer cette nouvelle expression artistique numérique » explique Michael Couzigou. L’Atelier des Lumières a ainsi ouvert ses portes en avril dernier, avec pour exposition phare une rétrospective des œuvres de Gustave Klimt (1862-1918).

Si le nom du célèbre artiste autrichien évoque instantanément une série de peintures, ce n’est pourtant pas ce qui est présenté à l’Atelier des Lumières. « On diffuse bien de l’art, mais il ne s’agit pas d’un musée » souligne Michael Couzigou. Car ici, grâce au numérique, le visiteur devient spectateur, et il est plongé dans une immersion totale. En poussant la porte de la halle, il se retrouve en pleine Autriche du 19ème siècle, où retentit une valse de Johann Strauss. Alors qu’il se prend à imaginer l’impératrice Sissi fouler le sol de l’immense pièce, un autre de ses sens entre en éveil : la vue.

Au sol et sur les murs, la grande salle s’anime, illuminée par des projections qui se suivent, se superposent, et dansent au rythme de la musique. Les images virevoltent puis se figent, le temps de pouvoir en admirer les détails. Elles reprennent ensuite leur chorégraphie, laissant place aux suivantes, rythmées par une symphonie de Gustav Mahler désormais. Parfois, des vidéos et des mots se mêlent aux images.

Crédits : Floriane Valdayron

Photographie, vidéo, peinture, musique, écriture… « L’idée, c’est la combinaison » résume Michael Couzigou. Derrière la rencontre entre différents arts, on trouve dans l’art numérique une part de science et de technologie. « De manière générale, c’est toujours grâce à la technologie que les arts plastiques ont évolué, intervient Éric Viennot, Directeur créatif du campus d’innovation The Camp. Par exemple, avec l’invention des tubes de peinture, les impressionnistes ont pu sortir de leur atelier, ce qui leur était impossible avant car ils devaient y créer leurs pigments de couleurs ».

De la même manière, l’Art a évolué dans les années 1960 lorsque l’Américain Ivan Sutherland a créé le Sketchpad, un programme informatique pour dessiner. « Vingt ans plus tard, avec les premiers ordinateurs Amiga et Atari, le numérique était encore considéré comme un jouet, raconte Éric Viennot. Mais des artistes pionniers ont réalisé qu’ils pouvaient s’en servir pour créer des images, des dispositifs interactifs pour raconter des histoires : ils se sont emparés du numérique pour faire évoluer l’Art ».

Lui-même a découvert la micro-informatique et les images de synthèse dans les années 1980, alors qu’il étudiait les arts plastiques. « Ça m’a donné envie d’explorer un nouveau territoire : le jeu vidéo » confie l’inventeur des Aventures de l’oncle Ernest. « L’art numérique est notamment porté par l’animation graphique, qu’on trouve dans les jeux vidéo » acquiesce Michael Couzigou, qui souligne également l’importance de la maitrise de technologies telles que les vidéo-projecteurs, les lasers ou les LED. En ce sens, le dispositif mis en place à l’Atelier des Lumières est impressionnant : la halle compte 50 enceintes et 140 vidéo-projecteurs pour couvrir ses 3 300 m2 de surface de projection, le tout piloté par une quarantaine de serveurs qui stockent et jouent plus de 3 000 images.

Derrière cette technologie, les artistes s’intéressent particulièrement aux possibilités d’expansion qu’elle permet. « On pourrait penser que la technologie est au centre de nos travaux, mais en réalité cela n’en est pas la part la plus importante. Elle reste un outil pour créer de l’art, qui permet à l’expression artistique de pouvoir changer de forme en toute liberté » explique Kudo Takashi, un des artistes de teamLab qui se définissent pourtant comme des « ultra technologues ».

Créé en 2001, ce collectif japonais comptait à l’origine cinq membres, dont Kudo Takashi. Aujourd’hui, ils sont 500 : artistes, programmeurs, ingénieurs, animateurs graphiques, mathématiciens, architectes, graphistes… Ensemble, ils travaillent à partir de logiciels, de modélisation 3D et de capteurs technologiques. « En soit, ces technologies ne sont ni rares, ni particulièrement difficiles à utiliser : c’est notre combinaison avec l’Art et notre perspective qui rend notre travail innovant et unique » poursuit Kudo Takashi. Au cœur de leurs travaux se trouve le rôle du spectateur.

Des spect-acteurs

« Dans l’art “traditionnel”, on peut dire que la présence d’autres personnes interfère avec celle du spectateur, qui profite moins de l’œuvre exposée » estime Kudo Takashi. En effet, il est difficile de nier que la masse de personnes agglutinées quotidiennement au Louvre devant la Joconde rend la contemplation plus difficile. « Dans nos expositions, au contraire, on a l’impression que la présence des autres peut être perçue d’une manière positive » poursuit le membre de teamLab, en citant l’exposition Fleurs et humains ne peuvent être contrôlés, mais vivent ensemble. Sur la vidéo de présentation, on voit notamment une jeune femme contempler l’envol d’un groupe de papillons ; la scène n’en devient que plus féérique.

Mais davantage que pour l’aspect esthétique, teamLab envisage le recours à l’art numérique pour « explorer une nouvelle relation entre les humains et le monde ». En toile de fond, le collectif se sert de la technologie interactive pour brouiller les frontières entre le spectateur et l’œuvre d’art, afin qu’il fasse partie d’elle. « Ainsi, la manière dont chacun perçoit les autres peut évoluer : le comportement de la personne qui se trouve à côté ou en face devient un élément important dans la contemplation, explique Kudo Takashi. L’Art a désormais le pouvoir d’influencer les relations humaines ».

S’il peut élargir les concepts d’espace et de perception, l’art numérique peut également encourager la participation active, comme le démontre Éric Viennot avec l’Arbre des inspirations, une « expérience urbaine » réalisée en réalité augmentée pour The Camp. « Les spectateurs peuvent interagir avec des petites créatures, les Imagos, pour laisser une trace positive de leur passage », précise le directeur créatif. Le tout dans un univers fantasmagorique très coloré.

Qu’il soit interactif ou qu’il se contemple, l’art numérique ne se consomme pas de la même manière que les arts plus traditionnels, même lorsqu’il s’agit d’une rétrospective sur un peintre, comme à l’Atelier des Lumières par exemple. Dans la halle, il n’y a pas de restriction quant à l’occupation de l’espace : des enfants dansent au rythme de la musique, les bras légers, tandis qu’ils sont colorés par des images des œuvres de Klimt. « Pour créer cette expérience immersive, on joue beaucoup sur l’aspect émotionnel de l’exposition, en développant le lien entre la musique et l’image » confie Michael Couzigou.

Les spectateurs sont totalement libres de leurs mouvements : certains, ne sachant où donner de la tête, se promènent dans la salle. D’autres s’assoient par terre, ou restent debout au même endroit. Enfin, il n’y a pas de « sens » comme lors d’une visite au musée, ni d’audio-guide, seulement quelques panneaux explicatifs à l’étage de la salle d’exposition et un dépliant distribué à l’entrée. Le manque de pédagogie a d’ailleurs été reproché à l’exposition de Klimt dès son ouverture.

« On cherche plutôt l’aspect sensoriel que pédagogue : l’idée est de sortir des cartels, explique justement Michael Couzigou en rappelant que l’Atelier des Lumières n’est pas un musée. On veut offrir au spectateur un voyage à travers l’Art, à travers la perception d’un courant artistique ». Un concept qui peut sembler flou, étant donné que l’art numérique n’est pas forcément reconnu par tous, comme le regrette Éric Viennot.

L’art numérique à la conquête du monde

« Il y a une forme de snobisme de la part de l’art contemporain » constate le directeur créatif de The Camp. À son ouverture, l’Atelier des Lumières avait ainsi été à la fois encensé et vivement critiqué. Qualifié de « bluffant » par Télérama, le même dispositif était considéré comme « tapageur » par Le Figaro qui parlait de « massacre », tandis que La Croix regrettait le « pillage des peintres du passé ».

Pourtant, pour Michael Couzigou la question ne se pose pas : ce qui est présenté à l’Atelier des Lumières relève de l’Art à part entière, « qui s’inspire de tableaux de l’Histoire de l’Art, mais avec tout un projet artistique et numérique autour ». Malgré les critiques ou l’attachement aux formes d’art plus traditionnelles, l’art numérique a su conquérir son public. L’exemple de l’Atelier des Lumières est parlant : son directeur misait sur 1 000 entrées quotidiennes, mais ce chiffre a été multiplié par 5 en semaine, voire 6 ou 7 les vendredis et samedis.

« Depuis toujours, la production d’art tourne autour des arts plastiques ; le numérique permet d’exprimer autre chose, commente Michael Couzigou. Les gens sont curieux, ont envie de découvrir de nouveaux projets artistiques car ils ont accès à ce côté immersif qu’ils ne trouvent pas dans les musées et veulent participer à cette expérience artistique ».

Crédits : Floriane Valdayron

L’idée ? S’adresser à tous les publics : familles, jeunes, personnes plus âgées. « Le numérique permet  de faciliter l’accès à l’Art et de découvrir certains courants artistiques » poursuit Michael Couzigou en faisant allusion au public qui n’a pas tendance à aller au musée. Le numérique permet également de présenter plus d’œuvres que ce qu’il serait possible de faire avec des tableaux originaux. « Ici on a réuni 200 œuvres numériquement alors qu’elles sont éparpillées dans le monde en réalité » précise le directeur de l’Atelier des Lumières.

Qu’il démocratise la culture ou pas, Éric Viennot se montre optimiste : d’après lui, l’art numérique va prendre une place de plus en plus importante. « À mon sens, les jeunes artistes vont s’approprier la technologie de manière naturelle car ils sont nés avec détaille le directeur créatif de The Camp. On devrait voir des choses assez incroyables dans quelques années, qu’on ne peut même pas prévoir aujourd’hui, notamment avec l’intelligence artificielle et le big data. Cette relation entre monde réel et virtuel est fascinante et va se développer grâce à l’art numérique ». « Je pense qu’on se trouve à un véritable tournant de l’Histoire de l’Art, comme lors de la Renaissance avec l’apport des mathématiques dans la perspective des tableaux » surenchérit Michael Couzigou.

Les œuvres célèbres de Dali, Klimt, Picasso ou Van Gogh seront-elles bientôt reléguées au placard pour faire place neuve à l’art numérique ? « Il y aura toujours des peintres, des sculpteurs, des artistes plastiques…» estime le directeur de l’Atelier des Lumières, pour qui le numérique est une offre « complémentaire ». « On l’a toujours vu dans l’Histoire de l’Art : un média n’en a jamais supplanté un autre, acquiesce Éric Viennot. Quand la photographie est arrivée, les peintres ont pris peur, mais c’est là que les impressionnistes se sont démarqués en allant vers d’autres formes artistiques ».

Si l’existence des arts traditionnels n’est pas en danger, l’art numérique les influence déjà de plus en plus. C’est le cas dans Pixel, le spectacle de Mourad Merzouki. Des danseurs de hip-hop évoluent sur scène, accompagnés par des milliers de pixels, qui se déplacent en temps réel en fonction des mouvements des artistes. Une prouesse technique réalisée grâce à des capteurs sonores. « La danse, les arts de rue, le théâtre ou encore le cirque, évoluent grâce au numérique : pour Pixel, des artistes numériques ont travaillé avec les danseurs précise Éric Viennot. Avec le numérique, la possibilité de rapprochement entre les arts est de plus en plus importante ».