Il existe un pays africain dont les habitants n’ont plus un sou en poche, où la monnaie est mal vue et considérée avec méfiance, et où l’argent a quasiment disparu des rues. Est-il frappé par une terrible crise économique ? Un coup d’État sanglant ? Une guerre civile ayant entraîné le chaos ? Dans l’imaginaire collectif, le mot « révolution » se confond souvent avec les termes « instabilité » et « drame » lorsqu’il s’agit de l’Afrique. Mais au Kenya, c’est une révolution positive et inhabituelle qui se produit depuis une dizaine d’années : un petit miracle technologique.

À Nairobi comme à Mombasa, et même dans les plus petites villes du pays, presque plus personne ne se promène avec plus de quelques shillings en poche. À quoi bon ? Même les vendeurs de rue indiquent clairement sur leurs étals qu’ils préféreraient éviter d’être payés en liquide. Ici, ce n’est pas le Bitcoin ou la carte de crédit qui ont tué le cash : c’est le téléphone portable.

À chaque seconde, d’un simple SMS, plus de 900 Kényans transfèrent de l’argent vers l’un des 20 millions d’utilisateurs du système M-Pesa. Au total, plus de 400 millions de dollars sont envoyés par ce biais tous les mois au Kenya, ce qui représente peu ou prou un quart du PIB du pays. Plus de 80 % des adultes se transfèrent de l’argent grâce à leur téléphone portable, davantage que dans n’importe quel pays au monde. Avec M-Pesa, on peut aussi bien régler ses courses au marché qu’acquitter son loyer ou donner de l’argent à sa famille. Les paiements en liquide ont été remplacés par des paiements dématérialisés dans presque tous les secteurs de l’économie.

La révolution est survenue en 2007, quand Safaricom a lancé le système de transfert d’argent par SMS M-Pesa (pesa signifie « argent » en swahili), d’abord à Nairobi. Simple et efficace, le système a tout de suite rencontré un franc succès auprès des abonnés Safaricom, premier opérateur télécoms du pays (98% de parts de marché).

M-Pesa permet à ses utilisateurs de créditer de l’argent sur leur téléphone, puis de le transférer via un simple SMS. Son lancement a coïncidé avec une explosion du nombre d’utilisateurs de téléphones portables au Kenya et dans d’autres pays en développement. Aujourd’hui, 87 % des Kényans sont équipés d’un mobile, ce qui est à la fois une cause et une conséquence de l’essor des paiements en ligne. Ce n’est pas un hasard si cette croissance rapide s’est produite au Kenya plus qu’ailleurs. Elle résulte d’une conjonction de facteurs favorables : le développement des infrastructures télécoms, une réglementation souple, et une démographie faisant la part belle au clivage villes/zones rurales.

Safaricom

Pourtant, jusqu’en 1999, on n’aurait pas forcément misé sur le Kenya. Les télécommunications y étaient particulièrement obsolètes : on n’y trouvait que 300 000 lignes téléphoniques fixes, et le mobile commençait à peine à s’implanter. Mais cette année-là, une décision importante a été prise par le gouvernement, qui donna sans le savoir le coup d’envoi de la révolution à venir : le secteur des télécoms a été dérégulé, et le monopole étatique, très peu efficace, s’effondra assez rapidement pour laisser la place à de nouveaux acteurs plus dynamiques, dont Safaricom.

Il existe également des raisons sociologiques au succès du système de paiements mobiles au Kenya. D’une part, les habitants des villes apportent presque tous une aide financière conséquente à leurs familles restées vivre dans les zones plus reculées du pays. Autrefois, cet argent était transmis de la main à la main, souvent via des intermédiaires peu fiables et amenés à parcourir de longues distances. Dans un pays où la sécurité n’est pas toujours assurée dans toutes les régions, on comprend aisément qu’un système de transfert d’argent rapide et sûr ait séduit le plus grand nombre.

D’autre part, au moment où M-Pesa a été lancé, la plupart des Kényans n’avaient pas accès au système bancaire traditionnel. Grâce au logiciel, chaque téléphone devient une sorte de petite banque personnelle. Safaricom permet ainsi à ses utilisateurs de se substituer au secteur bancaire. Malgré quelques réticences, la Banque centrale du Kenya a finalement accepté de laisser Safaricom développer ses services librement, ce qui a par la suite ouvert la porte aux concurrents de Safaricom, Airtel et Orange, qui ont à leur tour lancé leurs propres systèmes de paiements mobiles, élargissant encore le marché. « La force du Kenya, c’est que les réglementations y sont beaucoup moins étouffantes et rigides que dans la plupart des pays africains, où elles sont clairement un obstacle au développement de secteurs innovants », explique Ruben Nizard, économiste et spécialiste de l’Afrique subsaharienne.

Mais ce n’est pas seulement grâce aux paiements mobiles que le Kenya s’affirme comme l’un des leaders (si ce n’est le leader) de la tech africaine. Il faut dire qu’internet y est l’un des plus rapides du monde. « En 2008, le ministre de l’Information et de la Communication de l’époque, Bitange Ndemo a permis à son pays d’effectuer un grand bond en avant : il a réuni une centaine de millions de dollars, entre public et privé, pour faire installer le haut débit dans tout le pays », raconte Ruben Nizard. « En termes de politique volontariste, ça se pose là. Le risque était élevé, car l’utilisation d’internet n’était pas franchement ancrée dans la culture locale. » Aujourd’hui, plus de 50% de la population du pays est connectée à internet. Surtout, le Kenya se classe troisième parmi les pays africains possédant le plus de tech hubs, des centres d’innovation et incubateurs de start-up, derrière l’Afrique du Sud et l’Egypte et loin devant des pays comme le Maroc ou le Sénégal.

Le plus célèbre de ces centres, au Kenya, s’appelle l’iHub, et il s’est imposé comme une référence en Afrique de l’Est – on l’appelle d’ailleurs parfois « Silicon Savannah ». Fondé en 2010 par l’ex-équipe d’Ushahidi (« témoignage » en swahili), un site créé à l’occasion de l’élection présidentielle de 2007 pour signaler les actes de violence et éviter l’embrasement, l’iHub est à la fois laboratoire de recherche, testeur d’applications et pépinière de start-up. Situé en plein cœur de Nairobi, il accueille des milliers de geeks chaque année, et couve actuellement pas loin de 170 start-up. Parmi les succès locaux, on peut citer l’application Ma3Route, qui permet à ses utilisateurs de suivre en temps réel l’évolution du trafic urbain, ce qui n’est clairement pas un luxe à Nairobi ; ou encore le site d’e-commerce Sky.Garden, lancé en mai 2017, et qui a déjà levé plus de 1,2 million de dollars.

Il n’y a pas qu’à Nairobi que les jeunes entrepreneurs de la tech se réunissent pour donner de l’élan à leurs projets. Ces dernières années, d’autres villes du Kenya ont elles aussi vu émerger des centres d’innovation, comme par exemple Mombasa (SwahiliBox), Voi (Sote Hub) ou Machakos (Ubunifu). Certains sont totalement indépendants, d’autres travaillent main dans la main avec des universités et des institutions. Mais tous ont le même objectif : accompagner les entrepreneurs de la tech et de la création.

« La raison principale de cette décentralisation (relative), c’est que Nairobi commence à être saturée, et surtout que le coût de la vie y est souvent décourageant pour les jeunes entrepreneurs qui ont peu de moyens », éclaire Ruben Nizard. « Il ne faut pas oublier que c’est avant tout le système D qui prévaut, que ce sont souvent des gens très jeunes qui n’ont pas de soutien de leur famille ni d’investisseurs privés. » Au-delà des contingences financières, certains entrepreneurs choisissent délibérément de quitter Nairobi pour retourner créer des incubateurs dans leurs villes natales, afin de soutenir l’économie locale. Il faut dire que même quand internet est rapide, rien ne remplace la collaboration au quotidien.

Problèmes de fonds

En dehors de Nairobi, il existe tout de même de sérieux obstacles qui empêchent ces hubs de se développer aussi vite que dans la capitale : internet y reste moins rapide, les experts en gestion d’entreprise y sont rares, et les jeunes entrepreneurs s’avèrent souvent incapables de vendre leurs produits, faute de formation suffisante. À vrai dire, si l’on excepte la qualité de la bande passante, ces problèmes valent pour l’ensemble du pays, capitale comprise. Un certain amateurisme et le manque de ressources concrètes freinent considérablement l’essor des start-up kényanes. Idéalement, les hubs devraient servir d’espaces de formation pour les jeunes entrepreneurs, en leur permettant d’apprendre le code, la comptabilité, le marketing… Mais l’argent manque cruellement pour financer tout cela.

« C’est un cercle vicieux : faute de visibilité et de viabilité de ces espaces, les investisseurs hésitent à leur confier l’argent nécessaire à leur développement », explique Ruben Nizard. « Et le manque de travailleurs qualifiés retarde considérablement le développement de l’économie numérique locale : seules quelques entreprises ont vraiment connu le succès, et celles-ci ont tendance à capter tous les meilleurs développeurs et programmeurs du pays, ce qui empêche les entreprises plus modestes de croître comme elles le voudraient. D’autre part, les acteurs du secteur privé se plaignent, comme dans beaucoup de pays d’Afrique, que les nombreuses ONG présentes au Kenya, avec leurs gros budgets, détournent beaucoup de travailleurs qualifiés du secteur privé. »

En somme, et comme souvent, le plus gros problème reste de trouver des financements. Et la nécessité toujours présente de faire appel à des occidentaux : 90 % des start-up d’Afrique de l’Est qui parviennent à lever des fonds comptent au moins un Européen ou un Américain parmi leurs fondateurs, ce qui pose la question de l’autonomie réelle des entrepreneurs locaux, souvent condamnés à céder un pourcentage élevé de leurs parts à des occidentaux pour assurer la pérennité de leur entreprise. Les technologies changent, la relation de subordination reste la même…

« Ce n’est pas par philanthropie que Google, Microsoft ou IBM investissent beaucoup en Afrique », souligne Ruben Nizard. « C’est parce que c’est un immense marché potentiel qui reste à conquérir, et que ces entreprises comptent bien récupérer leur part du gâteau. Elles sont dans leur rôle, après tout. Le vrai problème de l’Afrique, à ce niveau-là comme sur bien d’autres plans, ce sont les États, désargentés, mal gouvernés ou simplement sourds et aveugles dès qu’il s’agit de soutenir leurs entrepreneurs. Le Kenya a la chance d’être plutôt bien loti, mais cela ne suffit pas. »

L’essor de l’usage du smartphone et les investissements de l’État, puis des investisseurs privés, dans le développement des infrastructures kényanes ont beaucoup joué dans le développement de l’industrie numérique du pays. Pour autant, les bénéfices pour l’économie locale ne sont pas encore évidents. La Banque mondiale soulignait en 2016 que pour cela, il faudrait surtout former une nouvelle génération de travailleurs aux besoins de l’économie de l’innovation. Et, donc, leur donner les moyens de ne pas céder aux sirènes des plus grandes entreprises ou des pays étrangers.

Concrètement, les idées et les entrepreneurs sont là. Mais pour qu’ils puissent aller au bout de leurs projets, il faudrait que le gouvernement, le secteur privé et les investisseurs étrangers œuvrent main dans la main. L’objectif étant de leur ouvrir l’accès à de nouvelles sources de financement, par exemple en créant des alternatives aux banques traditionnelles plus adaptées à leurs besoins. En attendant, si vous décidez de partir au Kenya, ne vous embarrassez pas d’un gros portefeuille ; vous allez en Afrique, mais aussi et surtout dans le futur.