Au sein de la Friche la Belle de Mai – un lieu culturel de Marseille regroupant des associations, des salles de spectacles et des artistes –, un espace de coworking aux murs blancs accueille une petite équipe de jeunes gens motivés, bien décidés à combattre le sans-abrisme local. Jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un mauvais souvenir.

À l’heure actuelle, il n’y a jamais eu autant de mal logés et de SDF en France – 141 500 personnes comptabilisées en 2012 –, et les associations, débordées, tentent tant bien que mal de les aider. Et si, au lieu de mener leurs actions chacun dans leur coin, les acteurs de l’aide aux sans-abri s’unissaient, avec le soutien des pouvoirs publics pour catalyser leurs projets ? C’est précisément ce qui est en train de se passer dans la cité phocéenne, où la préfecture de la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur (PACA) et l’accélérateur de projets sociaux Marseille Solutions ont créé en février 2018 un laboratoire d’innovation publique, financé et piloté par l’État : le Lab Zéro.

« En nous inspirant du projet “zéro déchets” de la ville de San Francisco, qui a réussi à recycler plus de 80 % de ses détritus, nous avons eu l’idée de mener des projets “horizon zéro” : se donner un défi sur un sujet social ou environnemental, et essayer de voir grand, ça mobilise et ça accélère les choses, car on se focalise sur un objectif plus que sur des moyens », explique Marthe Pommié, depuis peu à la tête du Lab Zéro et directrice de la modernisation de la préfecture de PACA.

L’équipe du Lab Zéro, qui regroupe des représentants des pouvoirs publics, des animateurs de Marseille Solutions et des bénévoles d’associations locales, a 18 mois pour faire émerger et mettre en action des solutions « susceptibles d’améliorer l’action publique ». Comme dans un laboratoire scientifique, ses jeunes membres (30 ans de moyenne d’âge) expérimentent plusieurs projets, à l’échelle d’un quartier ou d’un service, susceptibles d’être transposés en lois ou en politiques publiques.

Zéro sans-abri

L’objectif choisi par le laboratoire – zéro sans-abri à Marseille dans 10 ans – peut sembler irréaliste de prime abord. « Mais viser la suppression du problème, ça mobilise plus les énergies que viser une solution intermédiaire », constate Marthe Pommié. Avec des acteurs de terrain et des associations impliquées qui accompagnent chaque jour les 12 500 SDF de la cité phocéenne, tels que la Fondation Abbé Pierre ou l’équipe de rue MARSS (Mouvement et Action pour le Rétablissement Sanitaire et Social), les pouvoirs publics se sont réunis autour d’une table pour imaginer des projets permettant d’atteindre ce but ambitieux. « Rapidement, il y a eu consensus sur le fait que c’était possible, en multipliant les solutions qui visent à agir en amont, dès que la personne est dans la rue », raconte Aurélie Tinland, psychiatre de l’équipe du MARSS, qui rentre tout juste d’une maraude effectuée dans les quartiers sud de Marseille, très touchés par le sans-abrisme.

Également chercheuse, la jeune psy participe depuis 2011, avec le Laboratoire de Santé Publique, au projet « Un chez soi d’abord ». Inspiré des programmes Housing First canadiens et américains, qui visent à donner un logement sans conditions aux SDF, « Un chez soi d’abord » part du principe qu’un accès immédiat à un logement peut permettre une amélioration de la qualité de vie et de meilleurs soins. L’idée est donc de loger directement les sans-abri atteints de troubles psychiatriques sévères, sans plus attendre, puis de mettre ensuite en place un accompagnement. Cette grosse machine, d’abord expérimentée à Marseille et Lille, est maintenant généralisée partout en France et porte ses fruits : un bon millier de personnes ont déjà été relogées, durablement. « Mais la limite est le public visé : les sans-abris souffrants de troubles schizophréniques, sans logement depuis longtemps » explique Aurélie Tinland. « Maintenant, nous voulons aller plus loin et toucher toutes les personnes de la rue. »

Au Laboratoire Zéro, deux expérimentations sont actuellement menées en parallèle. La première, qui démarrera au printemps 2018 auprès d’une centaine de SDF, a pour but de « sortir de la logique de la file d’attente du 115 » en transformant radicalement le système de prise en charge des personnes sans-abri.

Sur le modèle des urgences médicales, l’idée est de mettre en place des urgences sociales, en agissant le plus vite possible, dès la rupture : aussitôt que la personne tombe dans la rue, on la reloge, sous 72 heures. « Le système actuel est bloqué. Les nouveaux SDF peuvent attendre entre 9 et 24 mois avant de se voir proposer une place d’hébergement. D’ici là, leur état se détériore. Là, on est dans la logique du Housing First, mais avec une grosse différence : on s’adresse à tout le monde, sans conditions. On est dans la prévention, plus dans le curatif. On évite que de nouvelles personnes deviennent sans-abri, jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus du tout », note Marthe Pommié.

« L’idée, c’est aussi de montrer qu’on pourrait créer un effet domino sur toute la chaîne de prise en charge des SDF, notamment le budget, car une grande partie est aujourd’hui consacrée à l’intégration sociale des sans-abri, et quand vous logez les personnes tout de suite, pour une grande partie d’entre elles, il n’y aura pas besoin de réinsertion sociale », ajoute-t-elle.

Le deuxième projet consiste à multiplier les solutions de logement, en occupant temporairement des bâtiments publics vacants. Un squat légal, contractuel. « Vu que le Lab Zéro, c’est l’État, ce dernier a dialogué avec lui-même et mis à disposition, gratuitement, pendant trois ans, les anciens bureaux de la DirMed [Direction Méditerranée, responsable des routes de la région PACA], un bâtiment de 4 000 m² situé rue Bernard du Bois dans le quartier Belsunce à Marseille, en plein centre-ville », explique Aurélie Tinland.

Dans ce quartier populaire situé à quelques minutes de la gare de Marseille Saint-Charles, les habitants sont en majorité jeunes, sans emploi ou en difficulté financière. Tandis que l’horizon semble barré pour ces personnes, des dizaines et des dizaines de sans-abri vivent dans les rues et les centres d’hébergement surchargés. D’où l’idée de toucher les deux populations en même temps. Sur le modèle des Grands Voisins à Paris et du 123 Rue Royale à Bruxelles, 80 à 120 SDF devraient être hébergés, pendant plusieurs mois, dans la toute nouvelle résidence Bernard du Bois, et en parallèle, des associations locales, des entreprises, des artistes et des commerçants seront invités à venir « dynamiser la zone » et créer un « lieu vivant, avec du passage ».

Le Lab Zéro souhaite ainsi créer un « village du vivre ensemble », où les sans-abri pourront potentiellement trouver des occasions de se réinsérer socialement, mais aussi où les habitants de Belsunce pourront potentiellement découvrir de nouvelles perspectives. « C’est merveilleux pour le quartier, ce lieu où les gens vont se croiser, qui va même nous amener des touristes », s’enthousiasme Ali Timizar, le président du CIQ Belsunce, dans La Provence. La résidence Bernard du Bois sera ainsi une façon de « générer une économie locale, de réduire les dépenses de l’État destinées à l’entretien de bâtiments vides, et d’éviter l’enfermement et la stigmatisation des personnes sans abri », explique Marthe Pommié. « On montre comme ça que tout le monde peut y gagner. »

Aux manettes du projet, l’association Plateau Urbain, qui trouve des immeubles et des locaux vacants pour y héberger des projets culturels, sociaux ou solidaires, Yes We Camp, à l’origine des Grands Voisins, et le groupe SOS, chargé de l’hébergement des sans abri. « L’idée, c’est de montrer que c’est possible. On essaie de créer une méthodologie pour l’État et les associations, pour créer des occupations temporaires ultérieures : comment faire un appel d’offres, quels acteurs impliquer… On essaie de développer un modèle, un kit open source qui puisse être réutilisé par les autres villes », note Aurélie Tinland.

En juin 2019, le Lab Zéro présentera un « bilan » de ses projets. « On espère bien sûr être prolongés, être reconduits pour pouvoir atteindre notre objectif, d’ici 2028. » D’autres projets pourront être alors lancés, en plus de l’occupation temporaire et des urgences sociales. L’un d’entre eux, déjà dans les cartons, pourrait bien s’inspirer du modèle finlandais en matière de lutte contre le sans-abrisme.

Une idée venue du froid

En Finlande, il est impossible de dormir dehors l’hiver, quand la température frôle les -20°C. Sortir les sans-abri de la rue ou de chez les proches chez qui ils se réfugient tant bien que mal était un véritable devoir pour l’État. Résultat, une volonté politique forte de la part du gouvernement a quasiment réduit à zéro le nombre de personnes sans-abri. Dans le cadre du programme PAAVO, lancé en 2008, l’idée était d’agir sur tous les fronts – et de construire 3 700 nouveaux logements sociaux, tout en développant de meilleurs services d’accompagnement et de prévention (notamment des conseils aux personnes en situation de précarité, pour leur éviter de perdre leur logement).

L’un des projets centraux de PAAVO a été la transformation de centres d’hébergements d’urgence et de logements vétustes ou inutilisés en unités de Housing First et en logements pérennes – à Helsinki, par exemple, l’ancien centre Alppikatu, qui offrait plus de 500 lits, a été changé par la Y-Foundation (un fournisseur de logements à but non lucratif) et l’État finlandais en un service de « logement d’abord » proposant 80 appartements individuels, rénovés et meublés.

« Notre projet, ce serait de faire la même chose à Marseille, et de transformer l’UHU (unité d’hébergement d’urgence) du groupe SOS à la Madrague, en lieux de vie, pour les sans-abris chroniques qui sont habitués à y vivre : des “grand marginaux” qui y reviennent tous les jours, volontairement, et qui vivent dans une fausse urgence », décrit Aurélie Tinland. « Plutôt que de changer brutalement leurs habitudes, on choisirait de construire des logements autour d’eux, et de leur donner une adresse. » Le plan de « logement d’abord » finlandais a coûté 240 millions d’euros en dix ans, environ, mais s’avère rentable, coûtant deux fois moins cher au gouvernement que le système d’urgence d’autrefois, grâce à la baisse des prises en charge d’urgence et des soins de santé.

En France, la Fondation Abbé-Pierre (qui participe au Lab Zéro à Marseille) estime qu’il faudrait construire (de toute pièce ou à partir de centres d’hébergement) 150 000 logements sociaux par an pour en finir avec le sans-abrisme. Comme le remarque le site Reporterre, le « secret de la réussite » finlandaise, c’est l’implication du gouvernement, qui a mené une politique de Housing First à la fois nationale et locale, en emmenant derrière lui les associations et les bailleurs sociaux. Du côté du Lab Zéro, on constate que la même dynamique est à l’oeuvre. « La force de ce laboratoire d’innovation publique est d’être porté par l’Etat. C’est lui qui lance la dynamique, qui fait travailler différents acteurs associatifs ou institutionnels qui ne s’entendent pas toujours très bien, et c’est ce qui fait la différence avec un même projet qui serait privé », constate Marthe Pommié.

Le Lab Zéro devrait aussi s’inspirer de l’exemple du Housing First américain. Dans l’Utah, il y a encore 15 ans, de nombreux jeunes sans repères ou personnes souffrant de troubles psychiques (2000 SDF environ) dormaient chaque nuit à même le sol. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 500 à ne pas (encore) avoir de toit. Pour parvenir à cette réduction drastique du nombre de sans abri, John Huntsman, l’ancien gouverneur de l’Etat du Grand Lac Salé, a tout simplement décidé d’attribuer en 2005, sans la moindre condition, un logement ainsi qu’un travailleur social à chaque sans domicile fixe – tout en construisant des milliers de logements sociaux. A Salt Lake City, l’Utah (premier Etat américain à avoir mis en place cette politique de logement d’abord), a finalement réduit de 72% en dix ans le nombre de SDF dans la ville.

La capacité d’agir

De nombreuses autres initiatives, en France et à l’international, sont susceptibles d’être reprises par le laboratoire d’innovation marseillais. À commencer par des projets visant à permettre aux personnes sans abri de “s’aider elles-mêmes”, dans la ligne droite de l’approche des capabilités, une philosophie développée par Amartya Sen, Nobel d’économie 1998, qui vise à donner aux individus « l’empowerment » – ou la capacité d’agir seuls.

« L’idée, c’est de faire en sorte que la personne accède le plus vite possible à un logement, mais avec le moins d’accompagnement possible après », remarque ainsi Aurélie Tinland. Pour cela, des projets existent, qui consistent à donner aux SDF les outils nécessaires pour se remettre sur les rails par eux-mêmes. Dans Libération, le chercheur belge Christophe Sente, auteur d’un rapport de la Fondation Jean-Jaurès intitulé « Zéro SDF ? Pour l’attribution universelle d’un logement », cite par exemple, dans le prolongement du Housing First, l’action de l’organisation« Give Directly », au Kenya, qui consiste à mettre à disposition des sans abri, sans conditions, une somme d’argent, sorte de revenu universel « encadré par un dispositif administratif minimaliste ».

En France, Emmaüs Connect aide depuis 2013 les sans-abri à accéder aux télécommunications, grâce à des cartes prépayées et au « Web Trotter » – une clé USB qui permet de se connecter à Internet sur n’importe quel ordinateur ou smartphone. En permettant aux SDF de téléphoner et d’aller sur le Web, l’association leur donne la possibilité de chercher un emploi, ou tout simplement de rester en contact avec leurs travailleurs sociaux référents. Aux Etats-Unis, l’État de New-York, des associations locales et la start-up Blockchain for Change vont encore plus loin, en distribuant aux sans-abri (200 000 d’ici juin 2018) des smartphones équipés d’une application, Fummi, qui leur permet d’accéder aux aides sociales (refuges, garde-manger, douches), à des services financiers (un porte-monnaie virtuel et une cryptomonnaie), mais aussi de se créer une identité numérique.

« L’objectif, c’est tout simplement d’aider les personnes sans abri à accéder aux services auxquels ils ont droit, mais qu’ils n’utilisent pas, car ils n’ont bien souvent pas de papiers », nous explique Josh Thompson, cofondateur et PDG de Blockchain for Change. Face à cela, la « chaîne de blocs » constitue en effet un moyen infalsifiable de prouver son identité…« L’idée, c’est avant tout de donner aux SDF de l’empowerment, de la sécurité et une égalité des chances, via les nouvelles technologies. Notre expérience commence à peine, mais c’est déjà un succès : beaucoup peuvent accéder aux services auxquels ils ont droit, ou tout simplement passer des coups de fil. Et grâce au blockchain, en à peine trois mois, la ville de New-York constate qu’il est beaucoup plus facile de suivre et d’accompagner les sans abri », indique-t-il.

« Combiné au Housing First, un tel projet pourrait permettre aux SDF de se relever, à long terme, en trouvant un job, par exemple… L’Etat et les entreprises ont suffisamment de ressources pour mettre un terme au sans-abrisme, il faut juste s’y mettre tous ensemble pour de bon, et ne plus se cantonner à des projets menés individuellement, chacun dans son coin », note Josh Thompson, considérant le projet du Lab Zéro comme « allant dans le bon sens, car il allie plusieurs acteurs, publics et privés, avec une vraie volonté politique ».

Au sein de la jeune équipe marseillaise, l’optimisme règne. « À terme, notre objectif est de démontrer par nos expérimentations à petite échelle, que cela peut marcher, et de faire en sorte que nos projets soient repris à plus grande échelle » , conclut Marthe Pommié.

À noter que le sans-abrisme ne devrait pas rester le seul sujet abordé par le laboratoire d’innovation publique. D’autres « horizons zéro » sont ainsi dans ses tiroirs, à commencer par le « zéro non recours » – qui devrait consister à pousser toutes les personnes en situation de précarité (notamment un jeune sur cinq) qui, chaque année, ne bénéficient pas d’allocations pour lesquelles ils sont pourtant éligibles (comme le RSA), à faire valoir leurs droits.