Les 2 500 habitants de Talea, au Mexique, demandent depuis des années à l’opérateur d’installer une ligne téléphonique. Ils attendent jusqu’à ce qu’un jour, leur parvient le nom de Rhizomatica, une entreprise qui permet de créer et d’installer son propre réseau téléphonique local. Tout le village se rassemble, et se décide. Ils investissent, achètent une antenne, l’installent… et le réseau fût.

C’était en 2013. Depuis, 63 villes au Mexique sont reliées, soit entre 3 et 4 000 personnes qui n’avaient, jusque-là, jamais eu accès au téléphone ni à internet. Une minorité ? Pas vraiment. « Un milliard de personnes vit sans réseau téléphonique. Et 3,5 milliards de personnes n’ont pas accès à internet, soit la moitié de la planète », explique Carlos Rey Moreno, ingénieur en télécommunications qui travaille pour l’Association for progressive Communication (APC). Il n’a pas de statistiques qui détaillent la répartition, mais d’après son expérience, c’est dans les pays du sud, surtout en Afrique, en Amérique latine et en Asie du Sud-est, que les déconnectés sont les plus nombreux.

Rhizomatica ne s’est pas installée au Mexique par hasard : « On y compte entre 15 et 20 millions de personnes sans réseau téléphonique », explique Peter Bloom, qui a créé Rhizomatica en 2009, un système de micro réseaux locaux. Certains doivent marcher plusieurs heures pour appeler leur enfant parti aux Etats-Unis, à peine quelques minutes car cela peut coûter plus d’1,25 $ la minute, impayable pour des vies modestes de village. En cas d’urgence médicale, le même problème se pose.

« On est dans un système qui est adapté au plus grand nombre. C’est pratique pour la majorité, mais on a aussi besoin de faire au cas par cas. Car si la moitié de la planète n’est pas connectée, c’est parce que la moitié de la population n’est pas considérée comme viable économiquement », reprend Peter. En effet, explique-t-il, les leaders du marché ne s’intéressent pas aux zones de moins de 5 000 habitants. De fait, dans l’État d’Oaxaca, au Mexique, là où Rhizomatica est implanté, 53 % des gens vivent dans des communautés de moins de 2500 habitants. Comme ces communautés sont généralement pauvres et reculées, elles ne représentent pas de grands avantages financiers pour les opérateurs comme Telcel ou Movistar. Et, légalement, rien ne les contraint à y installer des antennes. « Alors ils laissent de côté. »

« Notre plus grand réseau couvre 750 mobiles, le plus petit est de 40 personnes, dans un village de 200 habitants », reprend peter. Pour les opérateurs téléphoniques, « les routes sont difficiles d’accès, il n’y a pas d’infrastructure électrique, c’est loin de leurs bureaux pour aller réparer en cas de panne. Leur business n’est pas adapté. » Rhizomatica trouve l’alternative : elle forme les locaux, et trouve des techniques moins chères en se basant sur une technologie radio qui fait passer les ondes, « et en même temps, on a beaucoup moins de frais : pas de communicant à payer, pas de gros pôles d’entreprise… En prenant tous ces facteurs en compte, ça nous coûte 10 % de ce que ça leur coûterait. »

Quand elle veut installer un réseau, la communauté se rassemble, décide du prix et de la personne qui prendra le rôle de technicien. L’installation coûte entre 7 et 10 000 dollars. Pour trouver des financements, la méthode peut varier : « Soit ils se cotisent et prennent chacun des parts, soit leurs proches, partis aux USA, peuvent leur envoyer des sous, ils peuvent aussi demander de l’aide au gouvernement. » Mais le plus efficace, dit-il, c’est quand tout le monde s’investit dedans. « Quand on est impliqué financièrement, on prend davantage soin de son réseau. »

Le système est rentabilisé en trois ans maximum, avec un forfait à, en moyenne, 1,76 euros par mois, illimité quand utilisé localement, gratuit quand on les appelle de l’extérieur, entre 1 et 4 centimes la minute quand ils appellent aux Etats-Unis ou sur un téléphone mexicain. « À la fin du mois, ça donne en moyenne un forfait à 3 euros », un tarif qui défie toute concurrence. « S’il y a un problème, ils vont faire pression puisque c’est un service pour lequel ils payent. Donc ça motive, et les gens règlent les problèmes tout seuls. » En cas de problème très complexe à résoudre, Rhizomatica envoie une équipe sur place : « Mais c’est vraiment exceptionnel. »

Les technologies qu’ils utilisent sont déjà existantes, mais détournées en réseau local. « Pour l’instant on est encore sur la 2G, on veut passer à la 4G, on y travaille en ce moment. Car le monde change, et les gens aussi. »

Wifi pour tous

« Pour ce qui est du réseau de téléphone, dans la plupart des pays, seules les grandes compagnies ont accès au spectre mobile et peuvent fournir un service téléphonique », explique Carlos. Au Mexique, Rhizomatica a réussi à obtenir du spectre, mais ce n’est pas le cas de la majorité des pays du sud. En Afrique du Sud par exemple, Zenzeleni n’a pas encore réussi à créer son réseau de téléphone, car toutes les ondes ont été vendues aux opérateurs.

Carlos Rey Moreno, après un test en 2017, prouve que Vodacom et MTN, deux des plus gros opérateurs, n’utilisent pas tout le spectre qu’ils ont à disposition – il joint ces résultats à la demande pour en utiliser pour les réseaux locaux de communauté. « Dans l’idée, c’est comme si tu avais une maison de vacances qui était vide onze mois de l’année et que le gouvernement te demandait s’il pouvait la prêter quand tu n’y es pas. C’est assez difficile, ils doivent trouver des arrangements avec les opérateurs. Donc nous, ils nous soutiennent, mais de manière différente. » Concernant sa demande pour le spectre utilisé par Vodacom et MTN, il ne veut pas espérer trop fort. Mais s’autorise un sourire en coin.

« Avec le wifi par contre, c’est plus facile. Rien ne t’empêche d’avoir un routeur chez toi, de créer ton réseau et de poser des relais autour. »  Zenzeleni amène donc internet, en attendant de pouvoir créer une ligne de téléphone. Sandra Ndabeni-Abrahams, députée et ministre des Télécommunications en Afrique du Sud, faisait de son côté une annonce inédite en mai dernier. Dans un programme baptisé « Building the 4th Industrial Revolution Army » (créer la 4e armée de la révolution industrielle), le gouvernement annonçait qu’il allait « collaborer avec l’Université de Western Cape et Zenzeleni Networks Mankosi pour délivrer une connexion internet accessible aux communautés rurales du Cap Est. »

« Un forfait Zenzeleni, c’est au moins 20 fois moins cher que les autres propositions sur place », ajoute Carlos. Quid de la qualité ? « Elle est meilleure. Quand on est une grosse boite, on ne va pas chercher à améliorer tes petits problèmes. Là, dès qu’un problème se pose, la communauté se précipite pour le régler. »

Les opérateurs, explique Peter Bloom, n’y voient aucune concurrence. « Je pense qu’ils ne savent pas trop quoi faire de nous. On va dans des zones qui ne les intéressent pas, donc on n’est pas des concurrents. Et puis, on leur amène du trafic, de nouvelles personnes qui appellent sur leurs réseaux. À la limite, peut-être du point de vue éthique, on est un peu dérangeants puisqu’on montre qu’ils ne s’occupent pas des gens qui n’ont pas d’argent. Mais c’est tout. »

Autant de personnes qui peuvent se retrouver en difficulté dans un monde hyper connecté.« On travaille avec des populations indigènes. On leur explique tout, notamment les risques d’acculturation en se branchant à un système mondialisé. Certains disent, après ça, qu’ils souhaitent attendre encore un peu. Bien sûr on est d’accord avec cette idée, c’est à eux de décider », explique Peter Bloom. C’est pourquoi Rhizomatica, en leur apportant la 2G, s’assure aussi de les former à une utilisation raisonnée de Gmail ou de Facebook, ou encore de protéger leurs données. Peter sourit: « Et si, avec notre expérience, on pouvait leur apporter les aspects positifs du web, tout en diminuant les aspects négatifs ? »

Carlos travaille avec l’APC pour faire connaître et étendre ce modèle de réseaux locaux. Il est récemment revenu d’un voyage en Ethiopie où se tenait la conférence « African Chapters Advocacy Meeting » de l’ONG Internet Society qui partage la même mission. Un colloque, à la fois pour rassembler les différents « chapitres » (initiatives locales de développement de community networks) et faciliter leur travail commun, mais aussi pour parler avec des politiques et faire connaître le système.

« Il y avait un grand manque de conscience à ce niveau-là pendant des années. Tout le monde, y compris les dirigeants, pensait que les opérateurs étaient les seuls à pouvoir rendre ces services », explique Carlos. « Mais depuis trois ans, les actions comme Zenzeleni et Rhizomatica se regroupent, on milite auprès des gouvernements, des organismes nationaux et internationaux. Aujourd’hui, on leur prouve que faire autrement est possible. »

Pour convaincre les politiques et les officiels de leur lâcher du spectre, Peter explique qu’il « parle bien entendu du point de vue économique, du développement du territoire, c’est ce que les gouvernements veulent entendre. Mais le plus important, pour ces personnes, c’est de pouvoir parler à leurs êtres chers. Leurs enfants qui sont partis faire leurs études, ou chercher du travail aux Etats-Unis… Et c’est le but de la vie, de pouvoir être proche de ceux qu’on aime, non ? »