Alors qu’elle se relève à peine de plus de quatre ans de conflit, la deuxième syrienne commence doucement à penser sa reconstruction. Dans ce néant urbain, les nouvelles technologies sont invitées à contribuer à leur mesure à son redressement.

Quelques semaines après la victoire du régime de Bachar el-Assad sur les forces rebelles syriennes, un silence de mort a remplacé l’assourdissante déflagration des bombes dans le ciel alépin. Seul le léger vrombissement du drone d’Iconem, société française chargée de photographier la ville sous tous les angles, vient briser cette macabre tranquillité. Défigurée, désolée, désertée, « la Blanche » n’est plus qu’une grise étendue d’édifices branlants aux allures fantomatiques qui tentent tant bien que mal de se tenir debout. Le souk le plus vaste du monde s’apparente désormais à un labyrinthe calciné, les décombres ont rempli la piscine du célèbre hôtel Baron, et la Grande Mosquée a été dépouillée par les bombes de son historique minaret. Les charmantes ruelles de la vieille ville d’Alep, qu’une épaisse couche de poussière et de gravats a recouvert, sont désormais méconnaissables. Écoles, hôpitaux, commerces et habitats… aucun bâtiment n’a été épargné par les combats.

Sortie exsangue de six ans de conflit qui ont tué plus de 21 000 civils, ce carrefour marchand millénaire du Moyen-Orient entame timidement sa renaissance, un an après la fin des combats, le 22 décembre 2016. Une maigre partie des habitants a réinvesti les lieux, et tente jour après jour de redonner vie à l’antique cité, d’abord en ressuscitant ses commerces. Mais l’heure est également au bilan archéologique et à la reconstruction. Si la tâche semble immense, les initiatives surgissent çà et là, et la haute technologie s’est faite une place dans la vaste entreprise de reconstruction qui attend les ruines de ce trésor mondial. Sous l’égide de la Direction générale des Antiquités et des Musées, d’organisations internationales ou du secteur privé, des entreprises spécialisées dans les technologies de pointe mènent des travaux de cartographie, de relevés, de mesures, et d’imagerie pour évaluer les dégâts, dans un contexte politique encore extrêmement flou.

Comment les nouvelles technologies sont-elles mises au service du redressement de la cité mutilée ?

D’Halab à Alep

Tout a commencé au printemps 2012 sur le campus de l’université d’Alep. Etouffés au bout d’une heure à coups de gaz lacrymogène, les chants révolutionnaires entonnés en ce 17 mai 2012 par une marée d’étudiants révoltés résonnent de plus belle le lendemain, embrasant même certains quartiers de la ville. Sur les toits, des hommes armés de l’Armée Syrienne Libre veillent sur la protestation, kalachnikovs à la main. Initié en amont dans les campagnes de la province d’Alep par Abdel Kader Saleh, vendeur de miel, et Abdel Jaber Al-Okeïdi, ancien colonel de l’armée du régime, le mouvement prend rapidement une ampleur considérable. Le 20 juillet, l’offensive est lancée et les rebelles progressent à une vitesse fulgurante.

Sur les visages des habitants, l’enthousiasme est mitigé, car jusqu’ici, la deuxième ville du pays s’était tenue en retrait des violences. « Des mouvements d’étudiants et d’activistes existaient comme dans les autres villes, mais ils n’avaient pas la même ampleur qu’à Homs, Hama ou même Damas », explique Amr Al Azm, spécialiste de l’histoire du Moyen-Orient et membre actif de l’opposition syrienne. « D’une part car le régime s’est montré très vite beaucoup plus agressif en termes de sécurité à Alep que dans d’autres villes, et par ailleurs car de très fortes menaces pesaient sur les commerçants de la ville. Le régime leur disait : si vous laissez votre ville se soulever, nous détruirons votre activité économique ».

Trop tard. Même à contrecœur, Alep a désormais renoncé à sa neutralité et devient un symbole fort de la rébellion. Le régime de Bachar el-Assad, qui n’est pas sans ignorer que le contrôle de la capitale économique du pays est absolument fondamental pour garder l’ascendant sur son opposition, organise une répression sanglante, « qui commence en tout premier lieu par la destruction du souk, le cœur économique » de la ville. Malgré cela, les rebelles maintiennent leurs positions pendant deux ans. À partir de 2014, la radicalisation d’une grande partie des groupes rebelles et l’infiltration de djihadistes étrangers dans la ville divise l’opposition. Aux barils d’explosifs largués par les hélicoptères du régime et de son allié russe répondent les bombardements de l’ouest d’Alep provoqués par les insurgés. Après quatre ans et demi de combats, les forces loyalistes lancent l’assaut final le 15 novembre 2016 et reprennent le contrôle de la ville le 22 décembre, au terme d’une année particulièrement meurtrière qui laisse la deuxième ville du pays profondément mutilée.

Sa longue histoire de quelques sept millénaires n’a pas épargné Halab – nom originel d’Alep. Historiquement disputée pour sa position stratégique à la croisée des routes commerciales, passage entre l’Anatolie et le Moyen-Orient, et entre la Mésopotamie et la Méditerranée, elle a connu des périodes de faste mais a souvent été déchirée par les batailles. « Alep a toujours été situé au croisement de plusieurs empires et civilisations, et comme toutes les grandes villes, elle a souffert de nombreuses invasions », explique Amr Al-Azm. Successivement sous domination hittite, perse, grecque et romaine, Alep devient arabe en 637, et c’est sous le royaume chiite des Hamdanides, à la fin du 1er millénaire, que commencent à naître les merveilles architecturales qui ont fait sa renommée internationale. Assiégée par les croisades, puis par les guerriers mongols – l’assaut le plus dévastateur, selon Amr Al-Azm, qui raconte que le chef Timour Leng y aurait fait bâtir une pyramide de 20 000 têtes coupées –, elle finit chaque fois par se redresser.

Plus tard, sa position stratégique en fait un carrefour de la Route de la Soie. S’y bousculent commerçants vénitiens et italiens. Elle tombe au XVIème siècle sous le joug de l’empire ottoman, qui n’affecte pas le dynamisme de son économie et la bonne entente dans laquelle cohabitent les quelque quatorze communautés religieuses, notamment chrétienne et musulmane, qui la peuplent. À partir du XVIIème siècle, les trajectoires commerciales se modifiant, Alep souffre de la concurrence européenne et perd peu à peu son statut de carrefour. Tombée pour un temps sous mandat français à la sortie de la Première Guerre mondiale, elle est affaiblie jusqu’à ce que les mesures de libéralisation initiées dans les années 1990 et les accords de libre-échange signés avec la Turquie relancent son développement économique.

Crédits: Dario Bajurin / Fotolia.com

À l’aube de la guerre qui l’a mutilée, Alep jouissait d’une économie florissante et d’une population jeune et croissance, marquée par un taux de chômage inférieur à la moyenne nationale. « La ville était considérée comme la deuxième du pays, et sa population avait probablement dépassé celle de Damas au début de la guerre », estime Amr Al-Azm. Riche d’une tradition millénaire dans le travail du cuir et du tissu, mondialement célèbre pour son savon aux parfums provençaux, la cité était devenue le centre industriel du pays, et avait une importance économique primordiale. Pionnière en matière d’industrie pharmaceutique, de chimie et de pétrochimie, elle avait plus ou moins réussi à préserver son modèle économique traditionnel face à l’implantation progressive d’enseignes occidentales – telles que Carrefour.

Cette courte période de prospérité n’aura pas duré, et une fois encore « la Blanche » a été le théâtre impuissant d’un degré de violence qu’elle n’avait pas connu depuis des siècles et dont elle n’est pas sortie indemne. Pendant six ans, les bombes se sont abattues sur six mille ans d’histoire.

 

Patrimoine en péril

Crédits: Art Graphique et Patrimoine

C’est dans un décor de désolation qu’a été initié le douloureux bilan matériel de la ville, qui avait été classée en 1986 au Patrimoine Mondial de l’Unesco. Sous le contrôle de cette dernière et à l’initiative de la Direction générale des Antiquités et des Musées, un vaste chantier d’évaluation et de recensement des destructions a été lancé. Apolitique, la DGAM est l’organisation syrienne qui veille à la préservation du patrimoine national. Elle avait « notamment décidé, avec ou sans le support du régime syrien, de protéger les collections de Palmyre, en les évacuant lorsqu’elle l’a jugé nécessaire », explique Bruno Deslandes, architecte du patrimoine.

Sans surprise, les dégâts sont inimaginables, en premier lieu dans la Vieille Ville. Près de 200 édifices historiques ont été victimes des bombes à Alep, des destructions « dont est majoritairement responsable le régime, qui détenait un pouvoir de destruction incomparable à celui de l’opposition », estime Al Azm. Les forteresses telles que la célèbre citadelle ont été les premières occupées par les deux camps, pour leur positionnement stratégique et leur force symbolique. En forme d’ellipse, la citadelle domine la Vieille Ville. Perchée à une trentaine de mètres au-dessus du reste de la cité, elle a été bâtie à la charnière entre les XIIème et XIIIème siècles. Touchée en 2012 par un obus du régime puis en 2015 par une explosion, elle a laissé dans les combats l’une de ses tours et un morceau de sa muraille.

Au sud et à l’est de la citadelle, on compte aussi des dommages dans les mosquées Khousrawyia et Sutaniyad, le Hammam Al-Nahasin, occupé un temps par les rebelles, le centre culturel Al-Shibani ou le centre commercial Shabba, utilisé par l’État islamique puis par le Front Al-Nosra avant son bombardement en octobre 2014 par l’armée du régime. Quant à la célèbre mosquée omeyyade, dressée une première fois en 715 par le calife Al-Walid, puis détruite et rebâtie à plusieurs reprises, elle a elle aussi été investie par les belligérants, d’abord par l’armée loyaliste puis plus tard par les rebelles. Le 24 avril 2013, son minaret, merveille de l’art islamique, est détruit par des bombardements dont les deux camps s’accusent mutuellement. Un coin des murs de sa cour intérieure s’effondre également.

Crédits: Art Graphique et Patrimoine

Au centre de ce joyau historique inscrit au patrimoine de l’humanité depuis 1986 battait aussi le cœur historique de l’économie alépine : sur les douze kilomètres d’allées voûtées qui couraient le long du Souk d’Al Medina, près des deux tiers ont été ravagés et peu de traces subsistent des 4000 échoppes et des 40 caravansérails qui faisaient la renommée du plus grand marché au monde. Les lieux ne sont plus marqués que par les impacts de balles et de tirs de roquettes qui grêlent et éventrent les murs du bazar. Le nord-ouest du marché, heureusement, a été relativement préservé. « Les coupoles ont fait l’objet de tirs de missile, mais elles peuvent être réparées assez rapidement », explique Bruno Deslandes. « Il faut nettoyer et remettre en état les différentes échoppes pour permettre au plus vite de les rouvrir. Sous peu de temps des bouchers, des marchands de légumes viendront repeupler cette partie du souk. »

 « À l’inverse de Palmyre qui est un site isolé en pleine zone militaire, la partie historique d’Alep se superpose aux couches économiques de la ville. Il n’y a pas de supermarchés à Alep, les gens font traditionnellement leur marché dans ces petites boutiques du souk. Redonner vie au souk, c’est redonner vie à Alep », affirme l’architecte. Les ravages du marché illustrent aujourd’hui l’urgence de redonner un souffle au poumon économique de la ville.

 

Drones et scanners

Crédits: Art Graphique et Patrimoine

Après avoir travaillé de longues années comme expert auprès de l’Unesco dans de nombreuses régions du monde, Bruno Deslandes a investi en mai dernier les bureaux d’Art Graphique et Patrimoine, un cabinet spécialisé depuis 25 ans dans l’alliance entre sauvegarde du patrimoine et techniques digitales. Reconstitutions visuelles, réalité augmentée, relevés architecturaux et archéologiques, modélisations 3D… l’entreprise a enrichi son arsenal au rythme des évolutions technologiques et graphiques.

« En février et mars dernier, j’étais sur des missions en Irak dans la plaine de Mossoul. Nous avons échangé sur le sujet avec Gaël Hamon, directeur d’Art Graphique et Patrimoine, et nous avons décidé d’unir nos forces. » Chargé de développer la branche internationale et affectée aux patrimoines en péril, l’architecte a prospecté et initié une collaboration avec la Direction générale des Antiquités et des Musées, dont l’initiative est totalement indépendante du régime, qui ne finance aucune de ces restaurations. Le projet est surtout financé par la fondation Aga Khan for Trust qui s’allie également, dans le cas des souks par exemple, avec des commerçants touchés par les destructions grâce à un système de microcrédits.

Cette collaboration porte non seulement sur Alep, mais sur une multitude d’autres sites syriens, tels que Homs et son Krak des Chevaliers, ou Palmyre et sa porte du Temple de Bêl. Les missions confiées consistent en la réalisation de quantités de mesures, qui serviront aux architectes chargés de la reconstruction. « Nous venons en appui aux interventions prévues par la DGAM, pour réaliser des centaines de milliards de mesures géoréférencées qui permettront aux architectes de préparer ces travaux. On ne parle pas encore de reconstruction. » Un travail de documentation et de diagnostic d’urgence, tandis que des missions se chargent pour le moment « de nettoyer, déplacer, inventorier des blocs, et de renforcer au plus vite des parties menacées d’un effondrement imminent ».

Après avoir réalisé plusieurs visites sur site, l’entreprise s’est désormais attaquée au vif du sujet. Sur place, l’équipe compte des architectes du patrimoine, archéologues du bâti, ingénieurs, tout un panel de personnes spécialisées qui maîtrisent l’utilisation et l’exploitation de ces outils de haute technologie. « Nous avons fait au départ des visites de site, jusqu’à pouvoir faire entrer des équipements scientifiques, des scanners tridimensionnels, on peut en rentrer 3 ou 4 simultanément pour pouvoir réaliser des mesures et des diagnostics d’urgence liés à l’opérationnel. Les batteries de différents scanners terrestres prennent en une dizaine de minutes au moins 475 millions de mesures. Chaque point est géoréférencé dans l’espace et tourne à 360 degrés ». Dans le cas d’un petit palais d’Alep, des mesures ont été prises dans 280 positions de scanner différentes, au sol, à l’intérieur, à l’extérieur, sur le toit, au sous-sol, et chez les voisins pour mesurer l’épaisseur des murs mitoyens. Occasionnellement, l’entreprise a recours à un drone pour pénétrer dans des zones vraiment inaccessibles.

Crédits: Iconem/DGAM

Iconem, start-up spécialisée dans la numérisation 3D du patrimoine menacé, a quant à elle mené dès la fin des hostilités une vaste campagne photographique à l’aide d’un drone et de perches, dans le cadre d’un partenariat avec la DGAM. « En trois jours, nous avons fait des relevés de la Vieille Ville au moyen de 8 000 images, en la survolant avec un drone, de 30 à 150 m d’altitude », a raconté le directeur de Yves Ubelmann au Monde à l’occasion du Salon international du patrimoine culturel le 3 novembre dernier au Carrousel du Louvre. Des clichés modélisés en trois dimensions et des reconstructions virtuelles des bâtiments du centre historique et des sites archéologiques majeurs ont été présentés lors de l’événement. Une technique qu’Ubelmann a déjà mise en œuvre « sur une trentaine de sites en danger en Syrie », affirme-t-il.

« Le protocole scientifique est très différent du nôtre », souligne Bruno Deslandes, « puisqu’Iconem travaillait sur la base de drones, et de perches. A à partir de cette imagerie ils obtiennent une vue tridimensionnelle, alors que nous ne travaillons qu’avec des scanners, c’est-à-dire des mesures. Un degré de précision qui est complètement différent, nous sommes liés à l’opérationnel. Nous ne constituons pas une base de patrimoine en péril du Moyen-Orient à des fins de communication ».

Une documentation qui pourrait s’avérer précieuse pour les longs travaux de reconstruction et de restauration qui s’annoncent au cours de prochaines années, principalement sous l’égide de la DGAM et le contrôle de l’Unesco. Un processus face auquel Amr Al-Azm se montre néanmoins peu optimiste. « Pour le régime, rendre en main la reconstruction équivaut à se voir reconnaître la victoire, pour le régime. Pour autant, Bachar Al-Assad n’a aucune intention de restaurer le centre historique de la ville, mais de finir d’en détruire les ruines », estime-t-il. « En versant au gouvernement des aides financières à la reconstruction, la communauté internationale, et notamment l’Union Européenne qui espère ainsi résoudre la crise des réfugiés, ne font que maintenir la légitimité du régime. La reconstruction sera impossible tant que les causes profondes de la guerre n’auront pas été prises en compte ».

Dans le flou de cet avenir terriblement incertain, il n’y a plus qu’à espérer que revienne un jour virevolter un drone dans le ciel alépin, cette fois pour capturer la splendeur retrouvée de « la Blanche ». Son vrombissement se perdra dans les bruits retrouvés de la cité en ébullition, et sur son passage se redresseront alors le minaret millénaire de la Mosquée omeyyade, les murailles de la citadelle, et les venelles couvertes des souks. Halab sera née une nouvelle fois de ses cendres.