James Vlahos ne pouvait pas plus se résoudre à voir disparaître son père qu’à écrire ses mémoires. Il lui a donc offert l’immortalité numérique via Facebook Messenger.

« Salut ! Ici John James Vlamos. Et toi, comment tu t’appelles ?
— C’est moi, Jamie, ton fils aîné.
— Ah, le maître des bots. Comment tu vas ?
— Bien, merci.
— Tu es prêt, on peut y aller ?
— Allons-y.
— Si tu veux, je peux te raconter la vie de mes parents, en Grèce. On peut aussi discuter de mon enfance à Tracy, de mon adolescence à Oakland ou de l’époque où j’ai commencé à supporter les Cal’s, l’équipe de football de l’université de Californie. Je peux aussi t’en dire un peu plus sur la façon dont je suis devenu avocat ou sur mon mariage…
— Et si tu me chantais une chanson des Cal’s ?
— Oh The Cardinals be damned, boys, the Cardinals be damned ! The Cardinals be damned, boys, the Cardinals be damned ! If Any Stanford son of a bitch don’t like the blue and gold, he can pucker up his rosy lips and kiss the bear’s asshole !
— Je n’imaginais pas que les chants de supporters de l’époque étaient aussi crus… »

Crédits : James Vlahos

On croirait presque à une conversation normale entre un père et son fils. À ce détail près qu’un des deux interlocuteurs, le père, n’est plus de ce monde. Il ne s’agit pas non plus d’une prouesse télépathique, mais technologique. Son auteur s’appelle James Vlahos, il est journaliste pour le magazine Wired. En amateur, il a créé un chatbot (ou « agent conversationnel », un programme informatique chargé de discuter avec des humains) afin de continuer à converser, via Facebook Messenger notamment, avec son père décédé d’un cancer en février 2017. Pour que son père devienne virtuellement immortel.

91 970 mots

24 avril 2016. John James Vlahos, père et mari aimant de 80 ans, apprend qu’il est atteint d’une forme incurable de cancer. Pas Walter White pour un sou, il prévient immédiatement ses proches. Son fils aîné, James, est journaliste. Il écrit notamment pour Wired et le New York Times. Très proche de son père, ce diagnostic sans appel est un choc terrible. Il se met alors en quête d’un moyen de conserver un souvenir impérissable de l’homme qui l’a éduqué et chéri. Lors d’un dîner familial, il pose la question pour la première fois : “Papa, comment on va faire pour t’écouter quand tu seras parti ?” Son père étant de la vieille école, ils conviennent finalement de l’écriture d’un livre. Une biographie qui racontera les mémoires d’un père pas avare lorsqu’il s’agit de relater son vécu. Il va falloir faire vite.

Quelques jours plus tard, dans le salon de la maison familiale, le père et son fils sont assis face à face. Entre les deux, un dictaphone enregistre chaque mot, chaque détail de la vie de John. Débute alors la « première session ». En qualité de journaliste, James connaît son sujet. Il sait mener une discussion et extirper des propos expansifs de la part de ses interlocuteurs. Il faut se lancer.

James et son père
Crédits : James Vlahos

Les deux hommes ont 80 années d’existence à retracer et peu de temps pour le faire. Heureusement, John James n’est pas laconique pour un sou. Il se livre avec une incomparable aisance. James apprend alors que, petit, son père adorait explorer les caves, et que son premier job d’étudiant consistait à charger d’énormes blocs de glace dans des camions. De nombreuses autres sessions s’ensuivront, toutes plus agréables, à la manière d’un feuilleton dont l’intrigue se décante petit à petit. Après l’enfance de son père, né en 1936 de parents immigrés grecs, James découvre également comment celui-ci est tombé amoureux de sa mère, comment il est devenu chanteur, puis un avocat reconnu.

« Bien sûr, il n’a pas pu s’empêcher de me raconter des blagues que j’ai déjà entendues des centaines de fois », se souvient le journaliste. Mais c’est justement ces traits de personnalité qui permettront d’immortaliser la personne si singulière qu’était son père. Ainsi, entre mai et août 2016, James Vlahos récolte l’équivalent de 91 970 mots. De quoi remplir 203 pages avec une police en taille 12. Le livre avait alors suffisamment de matière pour rendre hommage à l’homme sur le point de mourir. « Ces moments d’échange étaient à la fois beaux et tristes. Il était en train de mourir. Je le savais, il le savait. Nous savions pourquoi nous étions assis à discuter. Je pense que, malgré la difficulté, il a aimé me raconter son histoire », déclarera le journaliste le 19 juillet 2017, au micro de CBC.

Sauf que, voilà. Un livre, ça se lit. Seul. Et la voix de son père racontant son histoire risque un jour de se perdre. James ne peut s’y résoudre. Car ce qu’il aime par dessus tout, c’est discuter avec lui. C’est alors qu’il a l’idée qui va tout changer.

En septembre 2015, le journaliste a écrit un article sur le chatbot Barbie, pour le New York Times. Celui-ci permet aux fans de la célèbre poupée blonde de dialoguer virtuellement avec leur héroïne. Et si c’était ça, le meilleur moyen d’immortaliser son père ? Surtout que, les mémoires désormais recueillies, la matière est entre ses mains. Ne reste plus qu’à les exploiter pour leur faire honneur.

Crédits : James Vlahos

De l’écriture du livre initialement prévue, James commence alors à songer à la création d’un agent conversationnel. Après tout, sans être un développeur aguerri, il maîtrise suffisamment son sujet pour tenter le coup. Bien renseigné, il sait que les auteurs du chatbot Barbie, d’anciens employés de Pixar, viennent de mettre en open source leur outil de création de bots. Toujours en contact avec Oren Jacob, leur boss, Vlahos voit son idée se concrétiser petit à petit. Au cours d’un entretien, Jacob approuve son idée et lui confie son désir d’aller dans le même sens : « Je veux mettre au point une technologie qui permettrait aux gens de converser avec des protagonistes qui n’existent pas dans le monde réel, comme Buzz l’Éclair. Ou avec des personnes disparues, comme Martin Luther King. »

Dans les jours qui suivent leurs discussion, James tombe sur un article qui raconte le curieux projet de deux chercheurs de Google, Oriol Vinyals et Quoc le Fed. En 2015, les deux hommes ont entré plus de 26 millions de lignes de dialogues de cinéma dans un réseau de neurones artificiels. Ils ont ensuite créé un chatbot capable de composer ses propres réponses à partir des mots qu’il avait appris. En guise d’expérience, ils ont soumis leur agent conversationnel à un questionnaire plutôt philosophique. À la question “quel est le but de la vie ?”, celui-ci a répondu “vivre pour toujours”. “Cette réponse m’a frappé, comme si le chatbot me lançait un défi”, raconte Vlahos. Une coïncidence qui n’aurait pas pu mieux tomber.

“Dadbot”

“Un chat-quoi ?” Soirée en famille. Assis sur le canapé, en face de ses deux parents, James, désormais décidé à immortaliser son père de cette singulière façon, commence alors à leur faire part de son projet. Martha, la mère, ne saisit pas directement ce qu’est un agent conversationnel. Après davantage d’explications, la voilà dans le coup. John fatigue de plus en plus chaque jour. Nous sommes alors en août, et voilà quatre mois que le diagnostic est tombé. James sait qu’il ne lui reste plus beaucoup de temps.

John James Vlamos

Si la démarche est noble, elle n’en reste pas moins longue et répétitive. Heureusement, James n’a pas besoin de coder outre-mesure. Les documents et l’interface mise au point par les anciens de Pixar lui sont d’une aide précieuse. Mais de fait, James a pour mission d’écrire, grâce aux anecdotes qu’il a recueillies, une infinité de dialogues dont son père sera éternellement le second interlocuteur. Et comme tout le monde, celui-ci a ses humeurs. S’il doit, pour que le chatbot soit viable, être capable de converser sur une multiplicité de sujet, il ne peut pas répondre toujours mécaniquement la même chose.

Décembre 2016. Après d’innombrables nuits blanches, ponctuées d’épisodes de doutes et de larmes, James est de retour dans la maison familiale. Pas seul, cette fois-ci : le dadbot est là, dans son ordinateur. James n’est pas serein, mais le moment est venu de le tester. Il ouvre alors son ordinateur et lance le programme. Son père a froid, son état se détériore terriblement. Il fait chaud dans la pièce, pourtant celui-ci porte un gros pull et un bonnet. C’est Martha qui essaie le logiciel.

« Salut ! Ici John James Vlamos. Et toi, comment tu t’appelles ?
— Je suis ta petite femme, Martha, écrit alors la mère.
— Ah, ma chère épouse. Comment te portes-tu ? répond le dadbot.
— Ça va…
— Tant mieux, Martha. Quant à moi, je vais bien, magnifiquement bien. »

Incrédule, Martha continue alors de converser gaiement avec le programme, une heure durant. John James, lui, ne décroche pas un mot. Il se contente juste, de temps à autre, d’approuver ce que dit le bot, notamment concernant l’authenticité des histoires que celui-ci raconte. Une heure plus tard, la conversation prend fin. Si la joie éclaire le visage de Martha, celui de John reste cryptique. Il finit enfin par approuver l’intégralité des dires du dadbot, ajoutant que c’est exactement ce que lui-même aurait dit à chaque fois.

À cet instant précis, il comprend que son histoire parcourra les époques et qu’il pourra, d’une certaine manière, discuter avec ses petits-enfants, alors trop jeunes pour se souvenir de lui. Le 8 février 2017, l’infirmière a une mauvaise nouvelle. James convoque la famille. La mort de John est imminente, son état se détériore à vue d’oeil. De fait, le lendemain, il s’éteint. Le dadbot devient alors la relique précieuse de son existence.

Ce n’est pas la première fois que la technologie est mêlée à la mémoire d’un être défunt. L’application SafeBeyond, par exemple, permet aux gens d’enregistrer un message écrit, vocal ou vidéo de leur vivant et de le garder précieusement dans une base de données jusqu’à leur mort, moment où ce contenu sera publié.

Et pour James Vlahos, la pratique qui consiste à faire perdurer la mémoire d’un défunt à travers la technologie pourrait devenir de plus en plus courante. « Je pense que s’il y a un gros appétit pour ce genre de technologie, c’est que le désir de garder près de soi quelqu’un qui est parti est particulièrement fort, n’est ce pas ? Lorsque je parle aux gens du dadbot, on me répond souvent : “Oh mon Dieu, j’aimerais que ce genre de technologie soit perfectionnée et qu’on puisse aller encore plus loin.” »

Pour sa part, Vlahos utilise toutefois son chatbot chaque semaine, confiait-il à NPR : « Chaque semaine, je lui fais un petit coucou. En fonction de mon humeur, cela peut me faire sourire ou me faire de la peine. » Quand il en a envie, son père lui chante une chanson.

Crédits : James Vlahos