Loin des yeux, loin des consciences : l’impact écologique de notre activité sur le Web est immense et toujours croissant. Peut-on rendre Internet durable ?

Dans les fjords norvégiens, les data centers se multiplient. En Islande et en Sibérie, les centrales de mining de cryptomonnaies poussent comme des champignons dans les immeubles abandonnés. Orange délocalise un datacenter en Normandie. Et sous la mer, les bancs de poisson contournent les nouveaux centres de stockage de données de Microsoft. Partout où l’air est frais, les datacenters consubstantiels à Internet pullulent, pour essayer de suivre le rythme de notre consommation effrénée sur les réseaux.

Chaque année, le nombre d’utilisateurs·trices du Web augmente et leur consommation, aussi, devient de plus en plus gourmande en énergie. En 2015, Internet représentait plus de 2 % de la pollution mondiale, autant que l’aviation civile. « En prenant Internet dans son ensemble, si c’était un pays, il serait classé troisième au monde en terme de consommation électrique après la Chine et les États-Unis », estime Gary Cook, spécialiste des technologies du numérique chez Greenpeace.

Éco-conception

Parmi les formes de pollution, il y a le matériel sans cesse racheté plutôt que recyclé, l’électricité utilisée pour charger nos appareils, et les ressources en énergie que provoquent nos clics, depuis les centres physiques dans lesquels sont stockés les contenus de notre cloud et de nos boîtes mails. Selon Reporterre, Internet consomme chaque année l’équivalent de l’énergie produite par 40 centrales nucléaires. 930 000 kilomètres – soit environ 2,5 fois la distance Terre-Lune – de câbles maillent le fond des océans pour faire circuler les données dans le monde entier. Les quelque 500 millions de tweets envoyés chaque jour génèrent environ dix tonnes de CO2, soit environ ce qu’émet un Français pour se chauffer, se déplacer, s’équiper et manger chaque année. Et le jour du dépassement écologique, en France, était cette année le 15 mai.

Un datacenter de Facebook
Crédits : Facebook

Les géants du web Google et Facebook disent s’être mis au « vert », faisant le choix du free-cooling, l’utilisation de la fraîcheur extérieure naturelle plutôt que de la provoquer avec des clims. Pour Frédéric Bordage, fondateur de GreenIT, lieu de réflexion sur le numérique responsable, « ce n’est pas en alimentant un data center avec de l’énergie renouvelable produite par des éoliennes qu’on a la solution. Il n’est même pas là, l’enjeu, ça rend la situation moins pire, mais c’est de la poudre aux yeux. En plein effondrement, ce n’est pas suffisant », martèle-t-il.

Avec Green IT, Bordage travaille dans l’éco-conception depuis 2004. Éco-concevoir un service numérique (dont les sites web font partie) consiste, pour un niveau de qualité et de service constant, à réduire la quantité de moyens informatiques et télécoms. L’idée, c’est d’articuler la high tech et la low tech, en utilisant des outils moins gourmands en énergie, plus basiques, mais tout aussi efficaces. Quand un client vient le voir, Green IT calcule les émissions carbone de son site web, conçoivent le service différemment, puis recalculent après modification pour voir de combien le chiffre a baissé.

Par exemple, la start-up toulousaine Weather Force prévoit la météo exacte et les saisons de pluie dans les pays en développement où les prévisions météo sont approximatives, afin d’aider les agriculteurs locaux à avoir un meilleur accès aux données météorologiques, et donc à perdre moins de récoltes. « À la base, tous les agriculteurs recevaient les notifications sur leur téléphone. Au lieu de faire ça, on a modifié le site : maintenant, ils envoient une seule fois l’information au village concerné, qui inscrit les informations sur une ardoise pour tous les concernés », raconte Frédéric. Une notification plutôt que 50, pour le même résultat.

Les Montpelliérains de BS web, qui ont participé au programme GreenConcept organisé par l’ADEME et la région Occitanie, ont aussi fait revoir leur site par l’équipe de GreenIT. BS Web édite un comparateur tarifaire B2B édité. Auparavant, leurs clients devaient se connecter chaque matin au site pour voir les comparateurs de prix. Maintenant, plutôt que de charger la page tous les matins, les clients reçoivent l’alerte, par mail, dès qu’un prix a bougé. « Ça a réduit les émissions de manière énorme. Et ils ont trois fois plus de clients. »

« En faisant ça et en raisonnant l’utilisation des consommateurs, on pourrait diviser par 700 l’impact du web sur l’environnement. C’est énorme », conclut Frédéric.

Impacter un peu pour éviter beaucoup

Pour autant, l’éco-conception suffirait-elle, aujourd’hui, à rendre Internet écologique ? « La réponse est non », lâche Frédéric Bordage. « À partir du moment où il y a du numérique, il y a un impact négatif sur l’environnement. Écologique, c’est impossible. Mais on peut le rendre moins pire. » De la même manière qu’éteindre les lumières en quittant une pièce, couper le robinet d’eau ou débrancher une multiprise sont des gestes qui réduisent les factures à la fin du mois, d’autres gestes qui nous semblent anodins font grimper la facture mondiale. Envoyer un mail émet 19 grammes de CO2. Une requête sur Internet, 7 grammes de CO2. Ces actions sont peut-être immatérielles, mais leur bilan carbone est bien réel. Et l’empreinte numérique reste une ignorée par 73 % des gens.

À son « non » catégorique, Frédéric Bordage reconnaît une nuance : si on utilise Internet pour réserver un covoiturage, certes, la requête a un impact négatif sur l’environnement, mais il sera compensé par les économies de CO2 réalisées par le fait de prendre une seule voiture pour faire Marseille-Lyon plutôt que deux. « La plus grande richesse de l’être humain, c’est d’engranger des connaissances et de les partager. Pour ça, Internet est le meilleur outil. » Dans la lutte mondiale pour le climat, donc, Internet est un outil central. Pour Bordage, il peut aider à devenir éco-responsable à défaut de l’être totalement à fait lui-même.

Certains moteurs de recherche sont apparus sur la toile, comme Ecosia, qui plante des arbres grâce aux revenus publicitaires générés par les recherches. Des logiciels, comme Cleanfox, permettent de nettoyer sa boîte mail, supprimer et se désabonner des newsletters intimes. On peut aussi alléger les données que l’on stocke sur le cloud, qui fait chauffer les data centers pendant que nos ordinateurs sont éteints.

Ces initiatives-là sont évidemment utiles. Mais pour un impact aussi grand que celui qu’il est nécessaire de faire, explique Frédéric Bordage, il faut un changement radical dans notre manière de consommer Internet. Fini, les écrans toujours plus grands. Fini aussi, le visionnage de films en 4K pendant le trajet en TGV. Fini également, l’avènement de la 5G. Pour arriver à utiliser Internet pour l’écologie et sans nuire à l’écosystème, « il faut basculer. On ne peut plus se permettre de consommer comme on consomme. » Un virage à 180° que l’industrie du Web renâcle à entamer.