Longtemps indifférents aux philosophes, les entrepreneurs de la baie de San Francisco semblent maintenant prêts à leur tendre l’oreille.

1. Le praticien de la philosophie

« J’échangerais toute ma technologie pour un après-midi avec Socrate. » — Steve Jobs

Avec ses cheveux mi-longs et son visage hâlé, Andrew Taggart, 38 ans, évoque davantage un surfer californien qu’un philosophe. Il a pourtant obtenu un doctorat de philosophie à l’université du Wisconsin en 2009. Sa thèse portait sur la signification d’une vie réussie dans le monde moderne. Mais attention : Andrew Taggart n’est pas un philosophe ordinaire. Lui se définit comme un « praticien de la philosophie ». Au lieu de se consacrer à d’épineux problèmes d’ordre métaphysique, épistémologique, éthique ou politique, il aide ses clients à redéfinir les notions de « bonheur » et de « succès » avec de longues conversations sur Skype. Outil qu’il utilise également pour répondre à mes interrogations d’une voix ensorcelante.

« Au début de la séance, nous prenons un moment de silence pour méditer, ou au moins pour nous couper du reste de la journée. Nous commençons à parler à l’heure exacte que nous nous sommes fixés. En revanche, nous ne savons pas combien de temps va durer la conversation. Elle se termine lorsque nous arrivons à une conclusion naturelle. Chaque conversation est un débat d’idées, cela implique de la concentration, de l’intérêt mutuel, du respect. Nous abordons tous les sujets possibles et imaginables sous le Soleil. Nous établissons ainsi une relation d’amitié philosophique. »

Andrew Taggart

Comme un psychologue, un « praticien de la philosophie » peut prendre 100 dollars de l’heure. Mais Andrew Taggart laisse ses clients libres de payer « ce qu’ils peuvent, quand ils le peuvent ». Cette clientèle semble néanmoins relativement aisée. Elle comprend notamment plusieurs dirigeants d’entreprises high-tech de la baie de San Francisco.

« Ils s’adressent à moi parce qu’il sentent confusément que quelque chose ne va pas dans la vie qu’ils mènent », m’explique le praticien. « Je les aide à se poser les bonnes questions. Au lieu de se demander “comment avoir plus de succès ?”, il faut se demander “pourquoi avoir du succès ? ” ». 

Selon lui, leur façon de penser leur relation au monde à l’aune du travail, de la transaction et de la productivité ne peut mener qu’à l’insatisfaction et au malheur. « C’est ce que j’appelle l’instrumentalisation du monde. Une fois que vous repérez ce schéma de pensée, vous réalisez qu’il est à l’œuvre partout. Par exemple, lorsqu’une entreprise offre des cours de méditation à ses employés, ce n’est pas pour qu’ils se sentent mieux, c’est pour qu’ils soient plus productifs. Quel enfer. »

Certains clients d’Andrew Taggart ont opéré des changements radicaux à la suite de leurs conversations. Jerrold McGrath, par exemple, a quitté son emploi, donné la priorité à son rôle de père de famille, déménagé et créé sa propre société de consultants, Intervene Systemic Consulting. Il me raconte qu’il a fait la connaissance du praticien il y a quatre ans, par l’intermédiaire d’un ami. « À l’époque, j’avais obtenu le travail de mes rêves mais j’étais moins heureux qu’auparavant. Je me disais fier de moi mais ce n’était pas vrai. Parler avec Andrew m’a fait comprendre que je me fourvoyais. »

Pour lui, le processus de transformation a été à la fois « douloureux » et « extraordinairement gratifiant »« Les questions que pose Andrew sont très pénibles. Elles obligent à voir plus loin que la satisfaction à court-terme. En changeant de carrière, j’ai perdu des amis, ceux qui ne s’intéressaient à moi que du fait de ma position sociale. Mais j’en ai gagné d’autres, certainement plus significatifs. De manière générale, je suis émotionnellement plus présent. Et pas seulement pour ma compagne et ma fille. »

C’est aussi un processus qui prend beaucoup de temps. Jerrold McGrath avait à nouveau rendez-vous avec Andrew Taggart quelques jours après notre entretien.

2. Les systèmes symboliques

Andrew Taggart est loin d’être le premier « gourou  » de la Silicon Valley. Il y a dix ans déjà, l’ingénieur Chade-Meng Tan lançait un programme de développement personnel au sein de Google, la firme la plus emblématique de la baie de San Francisco. Intitulé Search Inside Yourself– « Cherche à l’intérieur de toi » –, ce programme consiste, pour l’essentiel, à apprendre à se concentrer, à se connaître soi-même et à développer certaines habitudes mentales en réalisant différents exercices d’identification et de partage de ses propres émotions. Il a été suivi par des centaines d’employés de Google, soucieux de redonner un sens à leur quête effrénée de reconnaissance.

Quant au maître à penser de tous les entrepreneurs de la tech, Steve Jobs, il appliquait scrupuleusement les enseignements d’un yogi légendaire, Paramahansa Yogananda. C’est d’ailleurs ainsi qu’il voulait rester dans les mémoires, à en croire le déroulé de son enterrement en octobre 2011. Steve Jobs l’avait lui-même planifié et il avait demandé à ce que chacune des personnes présentes reçoive le livre de Paramahansa Yogananda en guise de cadeau d’adieu. « Le dernier message de Steve à notre intention était : “Voici le livre de Yogananda. Mettez-vous à jour” », soulignera deux ans plus tard Marc Benioff, PDG de Salesforce. « Je considère Steve comme une personne très spirituelleIl avait formidablement bien compris que cette intuition était son plus grand don, et qu’il devait observer le monde de l’intérieur. »

Reste que l’art de la philosophie a longtemps laissé la Silicon Valley indifférente. Elle y a même parfois été un sujet de dérision. En septembre 2007, Paul Graham, cofondateur de l’incubateur de start-ups Y Combinator, disait avoir choisi de faire des études de philosophie parce que c’était « incroyablement inutile ». « Aussi incroyablement inutile que de déchirer mes vêtements ou de percer mon oreille avec une épingle à nourrice, ce qui devenait alors à la mode. »

Paul Graham

Les dirigeants de la Silicon Valley sont pourtant nombreux à avoir fait de telles études. « Cela m’a appris deux choses », confiait le cofondateur de Slack et Flickr, Stewart Butterfield, au magazine Forbes en juillet 2015. « J’ai appris à écrire clairement. J’ai appris à suivre un raisonnement jusqu’au bout, ce qui n’a pas de prix lorsqu’on dirige une réunion. » Et ils sont encore plus nombreux à avoir associé la philosophie à d’autres disciplines. C’est le cas, entre autres, de Peter Thiel, cofondateur de PayPal, de Marissa Mayer, PDG de Yahoo, de Reid Hoffman, cofondateur de LinkedIn, et de Mike Krieger, cofondateur d’Instagram.

Tous ont suivi le programme Symbolic Systems de l’université Stanford. Créé en 1986, celui-ci combine neuroscience, logique, psychologie, intelligence artificielle, informatique et philosophie contemporaine pour tenter de répondre à des questions comme « l’intelligence requiert-elle un esprit ? », « comment l’esprit est-il relié au cerveau ? », ou encore « l’intelligence requiert-elle une forme de cerveau biologique ?  »Et pour cause : à l’origine des « systèmes symboliques » se trouvent les travaux du mathématicien Alan Turing, qui prédisait l’avènement d’une machine capable de penser.

Une prédiction que Google semble déterminée à réaliser. Dans un article paru en octobre 2016 dans le journal interne de l’unité Google Brain, ses deux chercheurs Martín Abadi et David Andersen montraient en effet que certaines de leurs intelligences artificielles étaient d’ores et déjà capables de créer leur propre chiffrement. Ils ont ainsi semé la panique parmi les journalistes, qui y ont vu le début de la fin de la domination de l’humanité sur les machines. Et une preuve supplémentaire de la nécessaire analyse philosophique des travaux, des recherches et des missions dont se sont investies les entreprises high-tech de la baie de San Francisco.

Mais encore faut-il se demander quel est aujourd’hui le courant de pensée dominant dans la Silicon Valley.

3. Le stoïcisme californien

Aussi surprenant que cela puisse paraître, le livre de chevet des créateurs de start-ups promeut une philosophie fondée par un Grec du IIIe siècle avant Jésus Christ, Zénon de Kition : le stoïcisme. Il s’agit de A Guide to the Good Life: The Ancient Art of Stoic Joy, que l’on pourrait traduire par Un Guide pour une vie meilleure : l’art ancien de la joie stoïque. Son auteur, William Irvine, professeur de philosophie de l’université d’État Wright, ne revient pas de son succès. « Lorsque je l’ai écrit, personne ne s’intéressait au stoïcisme et j’étais persuadé que personne ne voudrait le lire », m’a-t-il dit au téléphone« Encore moins les entrepreneurs de la tech ! »

Le stoïcisme encourage à développer quatre vertus : le courage, la tempérance, la justice et la sagesse. Cette sagesse suppose de savoir faire la différence entre ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous. Le stoïcisme recommande aussi de distinguer ce qui, dans la vie, a véritablement de la valeur. « Et ce qui a le plus de valeur, c’est la tranquillité de l’esprit. Cela ne veut pas dire “ne rien ressentir” mais se prémunir contre les émotions négatives, telles que la colère et la peur. »

D’après le site d’information américain Quartz, les entrepreneurs de la Silicon Valley utilisent cette philosophie complexe et multiséculaire comme un outil de développement personnel, ce qui n’est pas pour déplaire à William Irvine. « D’une certaine façon, c’est bien ce que le stoïcisme propose, un outil de développement personnel. »

William Irvine

Le professeur prend en exemple les différentes techniques prônées par les stoïciens pour atteindre la fameuse tranquillité de l’esprit, telle que la visualisation négative. « Si votre travail vous épuise, imaginez que vous le perdez. Si votre partenaire vous casse les pieds, imaginez qu’il ou elle vous quitte. Vous réaliserez que les choses ne vont pas si mal que ça et vous pourrez mieux les accepter. »

Accepter ne signifie pas rester inactif. En effet, l’un des plus grands penseurs du stoïcisme avait une action politique ; il s’agit de l’empereur Marc Aurèle (121-180). « Il prenait simplement garde à ne pas utiliser son immense pouvoir de manière à faire de lui un homme malheureux », affirme William Irvine, qui recommande à ce propos la lecture du « journal intime » de Marc Aurèle, Les Méditations. « Il ne se contentait pas d’y consigner tout ce qui, dans l’exercice du pouvoir, le blessait. Il y établissait de véritables stratégies pour que cette blessure ne se reproduise pas. »

Les puissants d’aujourd’hui auront-ils cette sagesse ? William Irvine l’ignore, mais il craint que les entrepreneurs de la Silicon Valley n’utilisent le stoïcisme pour les mauvaises raisons. « Il serait terriblement ironique qu’un outil pouvant faire de vous un être qui se moque éperdument de gagner un milliard de dollars soit utilisé justement dans l’espoir de gagner un milliard de dollars ! »