« Toc. Toc. Toc. Toc. » Inlassablement, la pierre vient cogner le bois d’un même bruit sourd. Aux alentours, on distingue le son, plus doux, du vent dans les feuilles des arbres, le cri distant d’un animal, parfois quelques gouttes de pluie qui frappent le sol. Et c’est tout. Pas de « Salut les filles et les garçons !!! », pas non plus de montage hystérique, pas d’hyperboles ou d’injonctions à s’abonner. Il y a bien quelqu’un devant la caméra, mais l’homme — généralement vêtu d’un simple short bleu — est silencieux. Seules ses mains, qui s’activent autour d’un petit tas de pierres, d’un amas d’argile ou d’un morceau de bois taillé, produisent du son.

Ce son, c’est celui de la « technologie primitive », tout autant un oxymore que le nom d’une chaîne YouTube extrêmement populaire, surtout compte tenu de son format assez « niche ». Fondée en 2015, la chaîne Primitive Technology compte aujourd’hui presque neuf millions d’abonnés, pour un total de 600 millions de vues (dont 55 millions pour cette vidéo où notre héros construit une hutte dans les bois). Son créateur s’appelle John Plant, il est Australien, et on ne sait pas grand-chose de lui, mis à part qu’il exerçait auparavant le métier de jardinier paysagiste et qu’il ne vit pas à temps plein dans les bois — il a même répété à plusieurs reprises qu’il menait par ailleurs une vie normale, dans une maison moderne, et faisait ses courses comme tout un chacun.

Toutes les vidéos de John Plant suivent le même format : elles n’excèdent jamais 15 minutes, et elles le montrent systématiquement en train de construire des habitations, des outils ou des armes élémentaires en n’utilisant rien d’autre que les ressources naturelles qu’il trouve dans les bois. Il ne s’adresse jamais à la caméra, qu’il ne daigne même pas regarder. Il se contente d’apparaître dans le champ, en short, et de travailler de ses mains jusqu’à parvenir à son objectif initial, qui n’est d’ailleurs pas toujours clairement explicité. L’idée de ses productions, c’est donc de montrer — en condensant des jours, voire des semaines, de travail en quelques minutes de vidéo — comment construire des choses utiles sans s’appuyer sur les technologies modernes.

Relaxation dans les bois

Évidemment, on pense spontanément au courant survivaliste, et à ses prophètes de l’apocalypse qui cherchent à tout prix à se « préparer » à l’effondrement imminent (et inévitable selon eux) de la société moderne en accumulant boîtes de conserve, armes à feu et pseudo-savoirs ancestraux censés permettre de survivre dans la nature hostile. Mais ce n’est pas de cela dont il est question ici : le but de la primitive tech n’est pas d’accumuler des ressources en vue d’un effondrement de la société. L’objectif est plutôt de voir ce dont chacun serait capable s’il se trouvait livré à lui-même au beau milieu de la nature. Et de toute façon, les vidéos de John Plant n’ont pas vocation à être des tutoriels. À vrai dire, il y a peu de chances que le visionnage de ses vidéos accroisse considérablement vos chances de survivre en forêt.

En fait, à la différence des discours alarmistes des survivalistes et de la plupart des chaînes YouTube ayant recours à des montages hystériques pour traiter de manière plus ou moins humoristique de problèmes d’actualité, Primitive Technology a su se démarquer en prenant un contre-pied remarquable. Ce que John Plant nous propose, c’est le calme, tout simplement. Il y a un côté très relaxant, voire méditatif, à voir cet homme évoluer lentement dans la forêt, cherchant le matériel nécessaire à son entreprise du jour. Pour un peu, on se croirait avec lui dans les bois, comme si pour une fois Internet nous rapprochait du statut d’ermite.

Crédits : Primitive Technology

Un succès planétaire foudroyant

Pour autant, John Plant sait très bien comment fonctionne Internet. Avec ses millions d’abonnés, il vit même désormais de son activité de YouTubeur. Et il a inspiré des dizaines de chaînes qui imitent avec plus ou moins de talent ses créations : Primitive SkillsPrimitive LifeSurvival Skills Primitive… D’ailleurs, si l’on connaît sa véritable identité, c’est parce qu’il s’est plaint auprès de Facebook que des gens y postaient directement ses vidéos, ce qui lui « coûtait » des milliers de dollars en vues YouTube. Pour donner une idée de ses revenus, il indiquait ainsi avoir perdu environ 27 000€… sur une seule vidéo. Il ne faut pas s’y tromper : ses vidéos sont montées avec attention, écrites intelligemment, parfois drôles… Notre homme maîtrise aussi bien la viralité et les logiciels de montage que les outils de l’âge de pierre.

John Plant est loin d’être le seul à produire ce type de contenus. Des centaines de chaînes YouTube proposent des vidéos similaires, en espérant surfer sur le succès de Primitive Technology. Ce qui est plus surprenant, c’est que depuis presque deux ans, une grosse partie de ces chaînes provient d’Asie du Sud-Est. Motherboard évoquait récemment ce phénomène, prenant l’exemple de la chaîne vietnamienne Primitive Technology Idea, tenue par un jeune homme de 23 ans qui fait à peu près la même chose que John Plant dans la jungle locale. Dans la région, ils sont des dizaines à s’être lancés sur le créneau, et cumulent des millions d’abonnés. Un succès foudroyant : depuis 18 mois, le nombre de vues de ces vidéos fait plus que doubler chaque mois, selon l’expert tendances de Google.

Le format reste scrupuleusement identique : caméra fixe, un homme seul à l’écran (très rarement une femme, même s’il existe des exceptions), pas un mot de sa part. Sûrement autant pour copier le modèle à succès de John Plant que pour ne pas effrayer les internautes qui ne parlent pas les langues locales. Ces YouTubeurs asiatiques se distinguent toutefois par une étrange tendance : construire des piscines insensées, au beau milieu de nulle part, sans doute simplement pour montrer qu’ils en sont capables – ce qui alimente au passage les soupçons de « triche », c’est-à-dire d’utilisation d’outils modernes et de matières plastiques. Il faut dire que spontanément, personne n’aurait l’idée de construire une piscine au milieu de la jungle dans un coin infesté par les moustiques.

Pour comprendre ce qui fait le succès de toutes ces chaînes de primitive tech, il suffit de se plonger dans les commentaires des vidéos ou les threads des forums dédiés. De nombreux internautes font ainsi d’état d’un sentiment de bien-être, de calme, de relaxation devant les exploits de ces nouveaux hommes de Cro-magnon. À ce titre, le bruit des oiseaux et des pierres frappant le bois font office d’ASMR ou de crépitement du feu de bois hivernal pour des millions de personnes.

« Il y a une contradiction apparente dans le fait de regarder ce type de vidéos sur YouTube, c’est-à-dire sur une plateforme éminemment moderne et à travers un écran », note Éric Maigret, spécialiste de la sociologie des médias et de la culture. « Mais cela traduit un rapport de plus en plus schizophrène à l’égard de la technologie. On fantasme d’autant plus sur le passé que les promesses d’un avenir radieux se sont effondrées au fil des ans, et qu’aujourd’hui on nous annonce surtout des catastrophes à venir, sur fond de scénarios à la Black Mirror ou Terminator. Pour ma génération, les nouvelles technologies étaient un Graal, la garantie d’une émancipation collective ; pour les plus jeunes, quasiment nés un portable en main, le retour à l’âge de pierre revêt une dimension fantasmatique. Pour eux, l’émancipation passe davantage par le rejet de la technologie que par son adoption. Paradoxalement, ces vidéos YouTube donnent l’impression de se déconnecter. »

À la recherche du paradis perdu

Il n’y a pas eu besoin d’attendre Facebook et la 4G pour être nostalgiques d’un rapport plus « pur » à notre environnement. Cela fait des siècles que l’humanité fantasme sur le retour à la nature, de « Robinson Crusoé » à « Seul au monde » en passant par Thoreau et « Into The Wild ». Ceci étant, « dans les sociétés modernes, nous passons désormais nettement plus de temps à réfléchir et à accomplir des tâches qui font plus travailler notre cerveau que notre corps, et ces vidéos viennent nous rappeler que nous sommes aussi capables d’utiliser les deux pour produire des choses concrètes », rappelle Éric Maigret. « On n’est finalement pas si loin de ces milliers de cadres supérieurs qui, chaque année, quittent leur boulot bien payé dans la communication pour passer un CAP en boulangerie ou menuiserie. »

On retrouve là une idée partagée avec les courants survivalistes : le progrès technologique n’est peut-être pas la garantie du bonheur pour tous, et nous sommes de plus en plus conscients que tout peut s’effondrer du jour au lendemain, entre crises économiques, changement climatique et menaces de (cyber) conflits dans de nombreuses régions du monde. Il devient donc, dans l’esprit collectif, de plus en plus important d’être capable de produire quelque chose par soi-même, sans dépendre des autres.

Si l’on veut être plus romantique, on peut aussi avancer l’hypothèse que certains cherchent, à travers ces vidéos, une sorte de paradis perdu, celui d’avant la dépendance au smartphone et aux experts dans une société où la division du travail n’a jamais été aussi forte et les compétences purement techniques aussi peu partagées. John Plant et ses imitateurs nous promettent un rapport pur avec l’environnement, sans intermédiaires. Ils promettent de nous ramener à l’essentiel. Leur ressort principal est donc la nostalgie d’une époque fantasmée, avant les écrans, avant la déforestation, le tourisme de masse, la mondialisation et le culte de l’instantanéité.

La plus concrète low-tech

Mais certains ne se contentent pas de regarder des vidéos sur YouTube, ni même de bâtir des huttes dans les bois. Leur objectif se veut nettement plus concret : il vise à permettre à tout un chacun, et plus particulièrement aux plus démunis, de subvenir à ses besoins de base grâce à des ressources naturelles et recyclables.

Corentin de Chatelperron en a fait son mode de vie. Ce trentenaire breton parcourt le monde en permanence, et surtout les pays en développement, pour y promouvoir l’usage des « low-tech », des technologies à base de matériaux recyclés, accessibles et utilisables n’importe où, permettant à chacun d’être autonome tout en consommant peu d’énergie et en respectant au maximum l’environnement.

Récemment, il a passé quatre mois au large de la Thaïlande, en autarcie, dans le cadre d’un tour du monde qu’il a entrepris à bord de son catamaran, le « Nomade des mers », sur lequel il navigue avec d’autres passionnés de low-tech. Ensemble, ils ont créé le Low-tech Lab, un projet collaboratif visant à faire la promotion des low-technologies et à diffuser des savoirs au plus grand nombre, en répertoriant les low-tech dénichées un peu partout dans le monde. Pour financer ce projet, ils ont récemment lancé une campagne de crowdfunding sur Ulule.

« L’idée, c’est vraiment de développer et de proposer des solutions durables, accessibles et utiles à tout le monde, qu’il s’agisse de pêcheurs indiens ou d’une famille de la banlieue parisienne qui veut réduire sa consommation d’énergie, explique Corentin de Chatelperron. On n’a pas besoin de grand-chose pour vivre en autonomie, quel que soit notre situation sociale ou géographique. »

Avec ses complices, ils ont déjà testé une trentaine de technologies simples et durables. « On a fait de l’hydroponie, des fours solaires, cultivé de la spiruline, élevé des insectes, transformé de l’eau de mer en eau douce… Le but, c’est de parvenir à combiner ces différentes techniques pour qu’elles s’alimentent mutuellement et qu’on ait besoin d’un minimum d’efforts et d’espace pour être autosuffisants », détaille-t-il. Un objectif qui prend un sens particulier depuis quelques jours, après les dernières annonces alarmantes des experts du réchauffement climatique.