Les pays africains entendent coordonner leurs efforts pour faire du continent un grand acteur de l’espace.

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Icyerekezo

Au sud du lac Kivu, entre le Rwanda et la République démocratique du Congo, les berges verdoyantes de l’île Nkombo sont à quelques minutes de barques. Ce repaire d’oiseaux et de pêcheurs, où vivent près de 20 000 habitants, se trouve facilement mais il est malgré tout un peu coupé du monde. Les élèves du groupe secondaire Saint-Pierre n’ont pas de connexion. Or « sans accès à Internet, les économies stagnent, l’éducation prend du retard, et le développement est considérablement plus lent que dans les régions connectées », observe la ministre rwandaise des Technologies Paula Ingabire. Alors les jeunes s’en remettent au ciel. Et ils ont raison.

Mercredi 27 février 2019, à des dizaines de milliers de kilomètres de là, une fusée Soyouz décolle de la base de Kourou, en Guyane, avec six satellites à son bord. L’un d’eux, baptisé Icyerekezo par les pensionnaires de Saint-Pierre, doit « réduire la fracture numérique » dans ce pays de 12 millions d’habitants. « Les élèves, qu’ils soient bons ou mauvais, sont maintenant prêts pour réussir », souligne une étudiante, Joselyne Abahirwa. « Avant, il était impossible d’avoir les réponses à des questions que nous ne comprenions pas, mais nous allons maintenant pouvoir faire des recherches rapides. »

Mise en orbite du premier satellite africain

Meurtri par un génocide il y 25 ans, le Rwanda jouit grâce aux nouvelles technologies d’une économie dynamique, au point d’être surnommé le « Singapour africain ». Son gouvernement, poursuit Paula Ingabire, « a déployé de remarquables efforts pour investir dans l’Internet à haut débit, et considère le lancement de ce satellite comme une excellente occasion de continuer à connecter les communautés les plus mal desservies ». D’après le ministère, 40 % des établissements du secondaire rwandais et 14 % des écoles primaires ont accès à Internet. Proposé par la société OneWeb, ce système de satellites « va permettre aux étudiants de Nkombo de réaliser leurs rêves au Rwanda de devenir un pôle d’innovation technologique », vante le PDG Greg Wyler.

À côté du pays des Mille Collines, tout un continent se tourne vers l’espace. Avec l’aide de la Chine, l’Éthiopie doit lancer un satellite en septembre 2019, devenant ainsi le sixième pays d’Afrique subsaharienne à le faire. Sur les 31 appareils déployés depuis que l’Afrique du Sud s’est mise en orbite en 1999, 40 % l’ont été ces trois dernières années. En 2016, le Nigéria a même annoncé qu’il enverrait un homme dans l’espace d’ici à 2023. Il y a tant d’initiatives en la matière que l’Union africaine (UA) a fondé une Agence spatiale africaine en janvier dernier, sur le modèle de l’Agence spatiale européenne. Son siège sera en Égypte.

Le continent veut rattraper son retard sur les régions du monde les plus avancées dans l’espace. Il « représente 20 % de la superficie de la Terre, plus que les États-Unis, l’Inde, la Chine et l’Europe réunis, or ces derniers ont consacré plus de 50 milliards de dollars aux activités spatiales en 2013, tandis que l’Afrique leur a consacré moins de 100 millions de dollars (soit moins de 0,2 % du budget spatial mondial) au cours de la même période », déplore un document de l’UA sur la « Stratégie spatiale africaine ».

Crédits : MeerLICHT

Selon ses données, l’Afrique du Sud possède le 23e budget spatial dans le monde avec 41 millions de dollars, et sa production scientifique dans le domaine de la technologie des satellites est la 30e du globe. Surtout, la nation australe accueille le MeerLICHT, l’un des deux télescopes du Square Kilometre Array, le plus grand projet à même de sonder les confins de l’univers. « L’étude des étoiles qui explosent entrera dans une nouvelle dimension », promet l’un des chercheurs impliqués, Patrick Woudt. Et le continent africain avec lui.

Innovation dans le désert

Dans le désert sud-africain du Karoo, au sud-ouest du pays, une vingtaine de coupoles encerclent le MeerLICHT. Cela fait des années que l’Afrique du Sud pointe ses télescopes vers la voûte céleste. Le premier de ces appareils se trouve à Hartebeesthoek, au pied des sommets de Magaliesberg qui s’élèvent à l’est de Pretoria. L’observatoire est toutefois un projet plus américain que sud-africain. Il a été mis en service par la National Aeronautics and Space Administration (NASA) en 1961 afin d’avoir un œil sur ses missions spatiales dans l’hémisphère sud. Les premières images de la surface de Mars recueillies par le vaisseau Mariner 4 ont ainsi atterri ici.

Mais quand les marches et les campagnes contre l’apartheid se multiplient, l’agence spatiale américaine cède le complexe au Council for Scientific and Industrial Research (CSIR), un centre de recherche sud-africain, en 1974. De plus en plus isolé, l’État ségrégationniste concentre ses recherches aériennes sur la balistique jusqu’à son crépuscule. Avant même la fin de la transition, en 1993, l’African National Congress nomme un coordinateur de la politique scientifique et technologique, Roger Jardine. Une fois la démocratie instaurée, l’année suivante, il prend la tête du département chargé de ces questions.

Imaginé dès 1991 à l’université de Stellenbosch, le projet de satellite miniature Sunsat est lancé en 1999 avec l’aide de la NASA et de scientifiques danois. Il ne s’agit alors que d’un projet universitaire ayant valeur de test. La même année, le Nigéria crée son agence spatiale. Avec l’appui des Britanniques, la National Space Research and Development Agency (NASRDA) envoie un appareil en orbite deux ans plus tard. En 2002, alors que le Sud-Africain Elon Musk crée SpaceX aux États-Unis, son compatriote Mark Shuttleworth débourse 23 millions d’euros pour devenir le deuxième touriste de l’espace. Ainsi donc le drapeau sud-africain flotte-t-il dans la Station spatiale internationale.

Le satellite Mohammed VI-A

Après avoir déployé le Southern African Large Telescope en 2005 dans le désert du Karoo et lancé un deuxième satellite en 2009, Pretoria se décide enfin à donner naissance à la South African National Space Agency (SANSA). Sa politique en matière spatiale vise à favoriser l’innovation industrielle, la recherche & développement, et le prestige national, synthétise le chercheur Keith Gottschalk dans un article de 2010. « Le prestige national et la fierté du continent africain bénéficient de l’effet de halo de ces grands projets d’astronomie de pointe », constate-t-il. Le Nigéria se félicite par exemple en 2016 d’être le premier État africain à gérer un satellite européen, en l’occurrence le biélorusse Belintersat 1.

Un an plus tard, le Ghana entre dans la partie en mettant en fonction un appareil entièrement conçu à l’université All Nations, dans la ville de Kofuridua. « Il est équipé de caméras pour permettre d’assurer la surveillance des littoraux du Ghana et a une fonction éducative », explique le scientifique Richard Damoah. Venue en appui d’Accra, l’agence spatiale japonaise aide aussi le Kenya à envoyer son premier satellite. La technologie peut aussi avoir un rôle de surveillance, comme le craignent les voisins du Maroc lorsqu’il lance le Mohammed-VI-A en novembre. L’Angola suit la marche en décembre.

L’ancienne colonie portugaise entend s’en servir pour mettre en relation les médecins avec les zones reculées de son vaste territoire, tandis que le Kenya met les images météorologiques au service de la lutte contre la sécheresse et que l’Afrique du Sud prévient ainsi les inondations. Quant au Nigeria, il scrute les mouvements de Boko Haram depuis le ciel et affine sa carte électorale. « De l’espace », note l’Union africaine, « on peut facilement voir des incendies brûler dans la forêt tropicale lorsque les arbres sont défrichés pour les fermes et les routes. Les satellites de télédétection sont devenus un outil formidable de prévention de la destruction de l’environnement car ils peuvent surveiller systématiquement de vastes zones pour évaluer la propagation de la pollution et autres dégâts. »

Puisque « la commodité et le niveau de vie élevés dans les pays développés ont pour cause l’accès instantané à l’information et aux applications spatiales », l’Éthiopie, le Sénégal et l’Île Maurice veulent aussi mettre un pied là-haut. Et l’Agence spatiale africaine devrait coordonner toutes ces initiatives pour que le continent s’y affirme pleinement.