Les robots sont dans le pré

Quand on pense « fermes du futur », on visualise des fermes ultra connectées, où des techniciens auraient remplacé les agriculteurs. Nous en sommes encore loin, mais certaines exploitations tendent vers ce modèle. C’est par exemple le cas de la ferme urbaine Pasona O2, à Tokyo. Installée dans un immeuble de la capitale japonaise, Pasona O2 cohabite avec les locaux du groupe. Ainsi, lorsqu’ils franchissent le hall, les employés passent à côté d’une rizière de 150 m² et peuvent, s’ils le souhaitent, prendre part aux travaux de jardinage et de récolte. Les exploitations, qui s’étendent sur 20 000 m², sont réparties sur neuf niveaux. Au total, 200 espèces de fruits et légumes sont cultivées.

En France, aucune ferme urbaine de cette envergure n’a encore vu le jour. « C’est un phénomène très récent, donc on ne sait pas si c’est une tendance qui va se confirmer ou disparaître, estime Véronique Lucas, sociologue rurale et agroécologue. En revanche, il y a eu une tendance importante à la substitution du travail humain par le recours aux équipements et technologies ces dernières décennies dans le reste du secteur agricole, et dans l’élevage laitier plus spécifiquement ».

Un secteur dans lequel cette chercheuse, mais aussi fille et sœur d’agriculteurs, est « tombée toute petite ». Tandis que son frère travaille dans le maraîchage, ses parents étaient à la tête d’un élevage laitier jusqu’en 2005, date à laquelle ils sont partis en retraite. « J’ai passé mon adolescence à travailler dans leur ferme ; je pensais la reprendre », raconte Véronique Lucas, qui a initialement été diplômée d’un BTS agricole.

Si, à l’époque, la robotisation de l’élevage laitier français n’était pas particulièrement à l’œuvre, la sociologue a constaté depuis son développement significatif, avec les robots de traite notamment. Fin 2015, 4 800 exploitations en étaient équipées, soit deux fois plus qu’en 2010, d’après l’Institut de l’élevage. « Les incitations fiscales à l’équipement individuel jusqu’en 2013 ont concouru à ce nombre croissant d’achats », avance Véronique Lucas.

Une autre hypothèse pour expliquer l’équipement en robots de traite serait la diminution du nombre d’agricultrices dans les élevages laitiers. « La traite a longtemps été gérée par les femmes. Or, aujourd’hui, leur présence est moindre, constate la sociologue. Comme les hommes ont tendance à dévaloriser ce travail, cela pourrait expliquer pourquoi ils recourent au robot de traite ».

Véronique Lucas elle-même s’occupait de traire les vaches de ses parents. Pour elle, il s’agissait d’un moment de relation important avec l’animal. « Aujourd’hui, le robot de traite récupère les données permettant le suivi des vaches, explique-t-elle. Cela signifie que les agriculteurs doivent apprendre à gérer cette masse de données extrêmement importante afin de s’en servir pour prendre des décisions ». En effet, chaque vache a un collier infrarouge accroché au cou pour que le robot de traite les identifie et soit ainsi capable de les refuser si elles se présentent à lui trop de fois par jour.

Bien que le robot de traite soit l’un des plus connus du grand public, d’autres technologies sont développées pour aider les éleveurs. Un mini-capteur a par exemple été créé pour les prévenir lorsqu’une vache s’apprête à mettre bas. Le dispositif, installé sur la queue de l’animal, peut détecter les contractions et ainsi envoyer une notification à l’agriculteur sur son portable. Il existe également des robots pour repousser le fourrage vers les vaches lorsque celui-ci se trouve hors de leur portée, ou encore pour désherber les cultures maraîchères.

Des technologies plus futuristes encore se sont également installées dans certaines exploitations, à l’image des drones, qui permettent aux paysans de garder un œil sur leurs troupeaux, infrastructures et parcelles. « En France, on est sur une utilisation émergeante, qui demande à se confirmer, assure Véronique Lucas. On est encore au stade où ce sont plutôt des passionnés de la technologie qui en achètent. Ils s’intéressent à des éléments techniques en particulier qui les aideront sur des aspects spécifiques de leur travail ».

Ces technicités peuvent être multiples. Lors du dernier Salon de l’Agriculture, en mars, un drone équipé d’une caméra full HD avait été présenté, capable de cartographier 30 hectares en 25 minutes. En plus de cette vue d’ensemble, l’appareil était programmé pour signaler à l’agriculteur l’état de santé de ses végétaux, grâce à un capteur visant à analyser la quantité de lumière réfléchie par les plantes.

Agriculteurs connectés

Si, comme les drones, la plupart des technologies présentées lors des événements professionnels connaissent encore un développement marginal, Véronique Lucas a constaté l’apparition de robots ergonomiques. « Il y en a qui soulagent les maraîchers en leur permettant de travailler en position allongée pour moins se fatiguer le dos ou autres zones du corps en tension », explique la sociologue. C’est ce type de robot qui a tapé dans l’œil d’Adrien Poirrier. Producteur de plantes aromatiques dans une ferme biologique en Bretagne depuis sept ans, ce trentenaire a dû se faire opérer après une rupture du ménisque au milieu de son champ, en juillet dernier.

En cause : des conditions de travail difficiles, maraîcher étant un métier particulièrement physique, où l’on passe une grande partie de la journée agenouillé ou le dos courbé, pour planter, récolter et désherber. Dans l’incapacité de reprendre son activité, Adrien Poirrier a découvert Toutilo : un enjambeur de cultures à motorisation électrique. Étant donné le coût de l’appareil – 20 000 euros – le producteur a lancé un financement participatif sur BlueBees.

Pour Hélène Le Teno, ingénieure, spécialiste des transitions écologiques et numériques, c’est également dans le cadre de ce genre d’initiative que le recours à la technologie est utile en agriculture. « Je considère que c’est beaucoup plus important de recréer du lien entre les agriculteurs et les consommateurs qu’investir massivement dans des robots », souligne-t-elle.

La responsable du comité scientifique de l’association Fermes d’avenir estime que les outils numériques sont la clé pour l’agriculture de demain : performante, viable, et qui permettrait une alimentation saine. « On a urgemment besoin de développer les circuits courts, reprend Hélène Le Teno. Le numérique a un rôle à jouer, notamment au travers des sites et applications qui permettent de géo-localiser les points de vente ».

Cet objectif de faire passer les producteurs au 3.0 serait en bonne voie : d’après le Rapport agriculture innovation 2025 des ministères de l’Agriculture et de la Recherche, 79% des agriculteurs se servent d’Internet. 79% d’entre eux reconnaissent l’utilité des nouvelles technologies pour l’agriculture, tandis qu’entre 2013 et 2015, il y a eu une hausse de 110% de l’utilisation d’applications professionnelles pour les agriculteurs équipés d’un smartphone. Il en existe notamment pour mesurer la surface d’un terrain, pour régler son épandeur d’engrais centrifuge Amazone ou encore pour enregistrer et consulter les interventions réalisées sur ses parcelles, avec des contrôles phytosanitaires intégrés, permettant d’alerter directement le producteur en cas de non-respect des usages recommandés.

« Les applications pour agriculteurs se développent beaucoup, et ils sont de plus en plus connectés, mais le fait est que la couverture de réseaux 3G en milieu rural reste un frein important, nuance Véronique Lucas, dont le frère est concerné par cette mauvaise couverture Internet. Certains agriculteurs, ceux qui cherchent à saisir tout ce qui peut les aider dans la réalisation de leurs tâches, sont pénalisés car ils ont un mauvais accès à Internet, et donc à ces technologies ».

Quand les agriculteurs ne se posent pas la question de l’accès à la 3G, ils se posent celle de l’utilisation de leurs données. « Ils s’interrogent, tout comme le reste de la société : l’agriculture n’échappe pas à cette réalité », assure la sociologue, qui se souvient très bien de l’un des débats sur le sujet, auquel elle a assisté. « En partant, un agriculteur m’a dit : « tu sais, moi je ne suis pas mécontent d’avoir du mal à accéder au réseau chez moi », se remémore Véronique Lucas dans un rire. En France, la moyenne d’âge des agriculteurs est de 50 ans. Donc s’il y en a qui regardent la technologie d’un œil curieux, d’autres le font avec méfiance et ne se l’approprient pas de la même manière ».

Garder le contrôle sur la machine

En toile de fond, il s’agit de rester maître des nouvelles technologies. Des agriculteurs s’en saisissent ainsi pour en concevoir d’autres par leurs propres moyens, à l’image de ceux qui font partie de la coopérative d’auto construction L’atelier paysan. « Elle part du principe que la technologie peut être au service du travail des agriculteurs si elle est pensée pour servir leur autonomie au sens socio-politique, explique Véronique Lucas. Il y a une logique d’auto conception et construction pour que ces technologies soient adaptées aux conditions locales et au contexte de chacun ».

La transmission de ces innovations d’un agriculteur à l’autre passe indubitablement par le numérique. « Partager le savoir-faire et les connaissances en ligne contribue à faire progresser l’agriculture dans son ensemble », acquiesce Hélène Le Teno. Cela passerait essentiellement par les réseaux sociaux, avec les groupes sur Facebook pour orienter plus facilement un agriculteur vers des solutions qui lui correspondraient le mieux. « Le partage de plans d’outils en Open Source via Internet permet aussi aux paysans de se donner collectivement les moyens de mettre les technologies au service de leur activité agricole », reprend Véronique Lucas.

Des entreprises s’occupent également de ces questions. C’est le cas d’Agro-Transfert Ressources et Territoires. Avec la Chambre d’agriculture de la Somme, la société a notamment participé au projet de la ferme 3.0, une expérimentation de l’agriculture numérique à Aizecourt-le-Haut. « Ce que permet la technologie et ce qu’on fait avec, c’est d’aider les producteurs à prendre des décisions, relate Marie Flament, ingénieure d’études chez Agro-Transfert Ressources et Territoires. On leur apporte des outils qui leur permettent de synthétiser toutes les connaissances que l’on a aujourd’hui, qui les aident à diagnostiquer leurs fermes pour qu’ils soient plus à même d’orienter leur stratégie et d’aller potentiellement vers de nouvelles pratiques ».

L’idée : que l’homme reste maître de ses décisions. L’appel à la machine viendrait alors dans un second temps, pour l’aider à exécuter sa stratégie. Une volonté d’autonomie que Véronique Lucas retrouve de plus en plus dans le discours des agriculteurs. « Avant, on entendait parler d’autonomie décisionnelle et économique plutôt dans les sphères alternatives comme l’agriculture biologique et écologique, explique la sociologue. Cette évolution est frappante : ce discours d’affirmation se propage ».

En juin dernier, le Syndicat des Jeunes agriculteurs a ainsi organisé son Congrès national sur le thème « Élevons notre autonomie pour cultiver notre résilience ». « C’est une préoccupation grandissante dans la profession agricole », assure Véronique Lucas. Car même lorsqu’ils ne se servent pas de technologies existantes pour construire leurs propres outils, la sociologue constate une entraide très forte chez les agriculteurs.

Elle en connaît notamment trois, qui ont tendance à souvent travailler ensemble, notamment pour s’aider à faire les récoltes. « Un premier a acheté un robot de traite. Les deux autres l’ont vu, ont posé des questions à l’agriculteur et se sont achetés le même », raconte la sociologue. Comme il s’agit de la même marque, dès qu’un agriculteur a un problème avec son robot, il appelle d’abord ses amis avant le fournisseur.

« C’est intéressant car il s’agit d’une technologie externe qu’ils n’ont pas du tout conçue : ils ont adapté leur système d’élevage au robot, analyse Véronique Lucas. Mais, dans leur pratique d’utilisation au quotidien, ils mettent à distance le fournisseur pour mieux maîtriser la technologie par eux-mêmes ».