Au lieu de planter des arbres pour décorer les villes, l’architecte italien Stefano Boeri intègre la nature vivante en milieu urbain.

Cet entretien est publié en partenariat avec Ulyces.

Derrière une file de platanes dressée face à la ligne du tramway, les 1 100 panneaux en aluminium du dôme de Paris cachent un amas de béton. En entrant dans le Parc des expositions de la porte de Versailles, ce jeudi 16 mai 2019, Stefano Boeri prend du gris plein la vue. Si les travaux en cours vont reverdir l’endroit pour en faire « un modèle de développement durable », les plantes manquent encore dans le paysage. Surtout pour cet architecte italien.

Stefano Boeri est l’inventeur des forêts verticales, ces longs immeubles dont l’ossature est tapissée par la végétation. À partir de ce concept, il développe même des villes-forêts, comme à Liuzhou en Chine, dont les plantent absorbent le dioxyde de carbone avec une redoutable efficacité. Sachant que 70 % de la population mondiale devrait habiter en milieu urbain dans trente ans, et que le dérèglement climatique s’aggrave dangereusement, ce Milanais de 62 ans est venu présenter son idée pour la ville du futur à VivaTech.

Crédits : Stefano Boeri Architetti

Qu’est-ce qu’une forêt verticale ?

Pour faire simple, c’est un grand immeuble dont la façade accueille énormément de plantes. En complément de cette définition, je dirais qu’il s’agit d’une tentative de faire de la nature vivante une composante essentielle des villes, et non pas qu’un élément décoratif.

On peut aussi parler d’afforestation urbaine grâce à un système de greffes, une sorte d’acupuncture qui permet de créer des écosystèmes super-concentrés. Cela permet de condenser sur une surface très étroite ce qu’on trouve normalement à l’horizontal sur une zone bien plus vaste.

Cela peut sembler difficile, mais la technique est maintenant bien maîtrisée. Nous travaillons à de très nombreux endroits dans le monde, que ce soit en Chine, en Inde, au Mexique, an Afrique du Nord ou dans le nord de l’Europe. Des régions qui présentent des environnements très différents, mais c’est moins une contrainte qu’une base de travail.

Nous commençons par là : une fois que les conditions climatiques ont été cartographiées, nous sélectionnons les bonnes plantes, auxquelles l’édifice sera entièrement adapté. C’est comme dessiner des maisons pour les arbres. En fonction des proportions qu’elle peut prendre, chaque plante a un espace propre, une trajectoire d’évolution spécifique. Nous la respectons et créons les conditions pour qu’elle reçoive tout ce dont elle a besoin pour sa croissance.

Les villes doivent-elles toutes s’y mettre ?

Je pense qu’il s’agit de la solution la plus efficace, pragmatique, participative et la moins chère contre le changement climatique. À Eindhoven, aux Pays-Bas, les appartements seront loués à de jeunes couples ou des familles avec peu d’argent. Nous avons réduit les coûts de construction, ce qui est très important pour moi.

En revanche, nous savons qu’il n’est pas facile de s’insérer dans un environnement urbain préexistant. Nous pouvons donc réaliser quelques greffes ici et là, et peut-être les connecter avec des coulées vertes horizontales. Mais là où de nouvelles villes se construisent, il est important de commencer par ériger des immeubles de ce genre. En Chine, nous essayons de trouver des moyens pour ajouter des façades vertes sur des immeubles existants. C’est plus complexe.

D’où vient l’idée des forêts verticales ?

J’ai toujours été obsédé par les arbres. À Milan, la ville de mon enfance, il n’y avait à l’époque pas beaucoup de parcs. Ils sont venus plus tard. Petit, je suis tombé en fascination devant le roman d’Italo Calvino, Il Barone Rampante (Le baron perché). On y suit un jeune aristocrate de Ligurie, la région de mon père, grimper à un chêne après une dispute avec ses parents. Découvrant un monde fantastique, il se jure de ne plus jamais redescendre. Alors que je lisais ses aventures, ma mère, architecte, construisait une maison dans les bois, en Lombardie.

À 16 ans, je ne savais pas encore qu’un personnage étrange, le Viennois Frederick Hundertwasser, parcourait les rues de ma ville en prêchant pour la transformation des arbres en maisons. C’était un pionnier de l’architecture organique, selon laquelle un équilibre doit exister entre le nombre de plantes et d’êtres humains. Dans ces mêmes rues, je marchais de mon côté avec les cortèges de la gauche pour plus d’égalité sociale. À mes yeux, l’écologie était alors une question bourgeoise, superflue. Certains architectes florentins commençaient pourtant déjà à considérer la relation entre les arbres et l’humain. Mais le Gruppo 9999 était en marge de la gauche intellectuelle.

Quand l’idée s’est-elle concrétisée ?

Honnêtement, j’ai toujours essayé d’imaginer une manière d’améliorer la cohabitation entre les arbres et les humains à travers l’architecture. En 2007, alors que j’étais à Dubaï, j’ai été stupéfait de voir tous ces buildings émerger du désert. C’était un paradoxe frappant, j’ai donc pensé à remplacer les vitres qui renvoient les rayons du Soleil par un écosystème grimpant. J’ai immédiatement écrit un manifeste puis changé les plans de deux immeubles que je devais dessiner à Milan. Terminés en 2014, ces tours de 110 et 76 mètres de hauteur portent aujourd’hui 800 arbres, 4 500 arbustes et 15 000 plantes.

Quand nous avons commencé à dessiner les forêts verticales, une des premières choses que j’ai faites a été de rassembler un groupe de botanistes, d’agronomes, d’entomologistes, d’ingénieurs, d’experts du vent… tout ce que vous pouvez imaginer. Nous avons beaucoup appris de leur expertise. Nous avons toujours besoin de travailler à la pointe de l’innovation.

Quel est le bénéfice de ces constructions ?

D’après nos calculs, avec un volume de plantes équivalent à 215 000 m² de forêt, les édifices milanais absorbent 30 tonnes de dioxyde de carbone et produisent 19 tonnes d’oxygène par an. Il faut savoir que les villes produisent 70 % du CO2 et que la photosynthèse en élimine près de 40 %. Si un seul arbre est précieux pour une ville et ses habitants, une forêt urbaine peut être d’une aide extraordinaire.

D’où l’idée de bâtir de véritables villes-forêts. Nous sommes impliqués dans quatre projets de villes vertes : un en Chine, un au Mexique, un en Égypte et un autre ailleurs en Afrique du Nord. Le premier, baptisé Liuzhou Forest City, a été livré en 2017. Il devait au départ être terminé en 2020, mais c’est aujourd’hui impossible de l’assurer car la municipalité est encore en train d’étudier sa faisabilité économique et technique. En principe, la ville comprendra 70 édifices couverts de plantes, reliés entre eux par des parcs et des jardins sur 175 hectares le long du fleuve Liujian. Non seulement le système absorbera 10 000 tonnes de CO2 par an, mais il aura recours à l’énergie solaire et géothermique afin d’être autonome.

Les autres projets sont partiellement livrés, le processus est lancé, mais je ne peux pas encore en communiquer les détails. Par ailleurs, nous construisons des immeubles en Chine, en Albanie, en Hollande, en Belgique, au Mexique et en Égypte. Nous avons de nombreuses propositions. Et d’autres architectes ont repris cette idée. Nous n’avons pas de copyright. Ainsi, les forêts peuvent reprendre du terrain sur le béton.

Avec un cabinet d’architectes et une université chinois, nous avons même imaginé à quoi pourrait ressembler des forêts verticales sur Mars. Si la pollution condamne la planète, l’être humain aura peut-être cette échappatoire.