L’espace n’est plus seulement l’eldorado des milliardaires. Désormais, agences spatiales et initiatives privées collaborent pour faciliter la mise en orbite de nanosatellites pour le compte d’entreprises comme de particuliers.

Un ballon dans l’espace

Catastrophe à Cap Canaveral. Zuma a disparu. Ce satellite espion, lancé par SpaceX le 7 janvier dernier, n’a jamais atteint l’orbite prévue, et personne ne sait expliquer pourquoi. Certains médias parlent d’un problème de séparation avec le lanceur. Le groupe d’Elon Musk, lui, préfère assurer le coup en se dédouanant. Et si le milliardaire se fait discret, c’est que Zuma – à propos duquel on ne sait rien, si ce n’est que son maître d’oeuvre est Northrop Grumman, géant américain du domaine de la défense – coûte plus d’un milliard de dollars. De façon sous-jacente, il symbolise le premier échec de cette tendance mondiale qui consiste à envoyer pléthore de satellites en orbite – sans nécessairement expliquer publiquement pourquoi. Et tout le monde est de la partie, les professionnels comme les particuliers.

Crédits : 45th Space Wing

« Quand j’étais étudiant, j’ai placé un appareil photo dans un ballon d’hélium que nous avons lancé dans la stratosphère. Il nous a ensuite livré des clichés en très haute définition de la Terre vue du ciel. Ça nous a coûté une centaine d’euros. Je me suis alors immédiatement demandé comment adapter cela à des satellites ? » se demandait il y a quelques années Rafael Jordà-Siquer, à l’époque étudiant barcelonais. Ses années d’études semblent aujourd’hui bien loin. Après être passé chez Airbus, Jordà-Siquer est désormais considéré comme un des jeunes entrepreneurs les plus prometteurs de Grande-Bretagne. En 2015, il a fondé Open Cosmos, qui a depuis reçu un bon coup de pouce financier de la part de l’accélérateur de start-ups Entrepreneurs First. Et il voit grand.

Derrière cette start-up, un leitmotiv ambitieux : moyennant une somme avoisinant les 500 000 livres, permettre à n’importe qui de lancer 20 kilos dans l’espace sous un an – alors que traditionnellement, une telle entreprise demande quatre ans pour cinq millions de livres. Open Cosmos apparaît alors comme une solution miracle. Qui plus est, la société ne bâcle pas le travail : des simulations de missions aux conceptions de vaisseaux spatiaux en interne, tout y passe. Le secret de cette efficacité réside dans la normalisation des interfaces, qui permet de simplifier la mission en supprimant les éléments coûteux et superflus.

Rafael Jordà-Siquer
Crédits : Open Cosmos

Mais surtout, une innovation, qui répond à sa question d’écolier : le nanosatellite, dit CubeSat, apparu en 1999. Comme son nom l’indique, il s’agit d’une miniaturisation des satellites classiques. Et celle-ci sert directement les intérêts d’Open Cosmos. Car le but premier de ces petits objets est de réduire considérablement les coûts de lancement, qui varient en fonction de la masse envoyée en orbite et constitue encore un budget important. En 2014, le prix à payer pour mettre en orbite basse un kilogramme variait entre 8 000 et 12 000 euros. Alors qu’un satellite « traditionnel » pèse entre une et six tonnes, un nanosatellite pointe sous la barre des 10 kilos – le calcul est éloquent, on passe de plusieurs milliards à plusieurs milliers.

Alors que la start-up était créée et la technologie toute trouvée, il ne manquait plus qu’une seule chose : la demande. « Il a fallu attendre pas mal de temps avant que la première commande n’arrive », concède Rafael Jordà-Siquer. Mais un beau jour de 2017, « nous avons trouvé plusieurs chercheurs qui voulaient envoyer des satellites dans l’espace pour l’étudier, dans le cadre du QB50 Program », raconte-t-il. Cette mission, financée en partie dans le Septième programme-cadre de l’Union européenne, avait pour objectif de lancer dans l’espace une constellation de 40 CubeSats fabriqués par des universités du monde entier pour faciliter l’accès à l’espace et effectuer des travaux d’étude in-situ mais surtout, montrer que l’espace appartient à tout le monde. « Nous avons conçu l’un des satellites ayant pris son envol. Il est désormais en orbite et fonctionne parfaitement. Nous en sommes fiers. D’autant plus que nous l’avons construit en à peine six mois, alors qu’une mission demande en général six à sept ans avant d’être concrétisée. »

Cette étape a alors marqué le début du succès pour Open Cosmos. « De nombreuses entités ont commencé à nous contacter et à nous dire, “Hey, j’ai entendu parler de ce que vous avez fait avec ce satellite, vous pouvez m’en faire un ?” » s’amuse Jordà-Siquer. « Nous recevions aussi bien des demandes depuis les secteurs privé comme public. C’est assez intéressant : une fois que vous baissez le prix, les gens de toutes les industries débarquent. Nous avons un carnet d’adresse très éclectique. » Et parmi les demandeurs, l’Agence spatiale européenne (ESA). Rien que ça.

L’alliance

30 mai 2017. Sous forme de communiqué officiel, photographie du moment de la signature à l’appui, l’ESA et Open Cosmos scellent leur partenariat, au nom d’ARTES. Ce qui était une petite start-up devient désormais le premier fournisseur de l’ESA, à qui ces lancements de nanosatellites pour un demi-million de livres l’année ont tapé dans l’œil.

Signature d’un partenariat entre Open Cosmos et l’ESA
Crédits : Open Cosmos

Sans plus attendre, les deux protagonistes cristallisent leur union en annonçant le lancement imminent du projet SAPION, Space Access Provider Of Nanosatellites – fournisseur d’accès spatial de nanosatellites. Celui-ci propose au client d’uniquement réfléchir à ce qu’il compte envoyer là-haut, tandis qu’Open Cosmos s’occupe de toute la logistique, c’est-à-dire la confection du satellite, ses essais, l’enregistrement des fréquences, l’approvisionnement lors du lancement mais aussi de la paperasse, comme l’assurance et la conformité à l’exportation.

La démarche est compréhensible. Si la start-up souhaite démocratiser l’envoi de satellites, il faut que la mission apparaisse comme enfantine aux yeux de chacun, et non pas comme un tourbillon de complications. Du projet SAPION pourrait alors découler des améliorations dans différents secteurs, comme le Remote Sensing, dit télédétection, par exemple, « pour surveiller l’agriculture depuis l’espace, grâce à un œil omniscient sur le changement climatique », explique Jordà-Siquer. Outre cette technologie, les télécommunications, la sécurité publique, la gestion des catastrophes et les services de navigation pourraient également jouir de ce coup de pouce spatial.

Et si cela a été rendu possible, c’est grâce à un certain Frank Salzberger.

Espace ouvert

Frank Salzberger est ingénieur de profession. Aujourd’hui, il supervise le plus grand réseau d’entrepreneuriat spatial au monde, pour le compte de l’ESA. Avec son équipe, il a initié plus de 160 transferts industriels et investi plus de 30 milliards d’euros pour soutenir 500 start-ups – dont Open Cosmos –, logées dans 18 incubateurs. « En plus du prestige lié au logo de l’ESA, les entreprises que nous accueillons dans nos incubateurs bénéficient d’une enveloppe de 50 000 euros, de locaux, d’un soutien marketing, technique, culturel. Cela les aide vraiment à se développer et à concrétiser leurs objectifs », explique-t-il.

Frank Salzberger
Crédits : ESA

D’un point de vue business, c’est une véritable aubaine. « Vous souhaitez discuter avec Total, Shell ou Petronas ? Nous avons leur contact. Nous sommes comme des tontons bienveillants avec le portefeuille bien rempli et le carnet d’adresse qui va bien », plaisante-t-il. « Attention toutefois, nous ne sommes pas une banque. Nous fournissons les premiers fonds, puis en fonction de l’avancement des différents projets, leur permettant de bénéficier de fonds d’investissement. »

Et Salzberger a du flair. 86 % des start-ups logées à son enseigne survivent plus de quatre ans. Pourtant, il n’est pas content : il trouve ce chiffre trop élevé. « Je pense qu’en tant qu’agence intergouvernementale, nous devrions prendre plus de risques et supporter plus d’idées folles qui risquent de se solder par un échec », confie-t-il. Car pour lui, le but de l’ESA n’est pas de supporter (que) des projets à la réussite évidente mais aussi d’expérimenter des choses – même inopinées. Cette façon de pensée a fait de lui et son équipe de véritables extraterrestres dans les locaux de l’ESA. « Nous voulons être différents, ouverts d’esprits, curieux. Nous sommes bien loin du but initial du métier d’ingénieur, qui est d’éviter toute probabilité d’échec. » Ce que Salzberger veut en somme, c’est changer le système et donner un côté plus excentrique à son employeur.

Pour ce faire, quoi de mieux que de s’associer avec Open Cosmos, qui catalyse à elle seule la volonté grandissante de faire de l’espace un lieu ouvert ? Le seul problème, à la rigueur, c’est que « le cosmos ne finisse par être trop chargé », reconnaît Rafael Jordà-Sique. Et pour cela, il va falloir réglementer sans trahir la promesse initiale d’étudier les requêtes publiques comme privées. Pas de quoi avoir peur pour autant. « Réfléchissez au nombre d’avions qui volent chaque jour dans le ciel. Si vous arrivez à les coordonner correctement, vous évitez sans mal les collisions. C’est pareil avec les satellites. Le secret, c’est de les penser sous forme de constellations. »

Si tout semble permis, alors peut-être le rêve d’Asgardia l’est-il également ? Si elle n’a pas fait appel à Open Cosmos, la nation autoproclamée qui considère l’espace comme son territoire a placé son propre satellite en orbite en décembre 2017. D’une capacité de stockage de données de 0,5 To, il contient tous les fondements du royaume, de sa constitution aux « papiers » de ses 154 000 « citoyens ». « C’est une première étape, mais elle a son importance dans la mesure où elle emmène, virtuellement pour l’instant, tous les citoyens d’Asgardia dans l’espace », estimait alors un porte-parole du Royaume. Si l’idée paraît loufoque aujourd’hui, qui sait, peut-être que d’ici vingt ans elle sera concrétisée ? Après tout, qui aurait cru qu’un jour le commun des mortels puisse envoyer son propre satellite en orbite, après seulement six mois de fabrication, pour un demi-million de livres ?