Le robot Lovot promet d’aimer inconditionnellement l’être humain. Mais les robots peuvent-ils être à ce point chaleureux ?

Cet article est publié en partenariat avec Ulyces.

Un amoureux de 3 kilos

Cela fait longtemps que Kaname Hayashi n’a plus le trac. Depuis qu’il a créé l’humanoïde Pepper en 2014, cet ingénieur japonais court les conférences internationales pour présenter son travail. Impressionné par la capacité de l’appareil à analyser les expressions et la voix humaines, le monde entier lui déroule le tapis rouge. Rien d’étonnant, donc, à le retrouver au Festival international de la créativité, les Cannes Lions.

Ce mardi 18 juin 2019, à 14 h 45, il monte avec confiance sur une scène du Palais des festivals. Être seul face à une foule immense, avec son fort accent, ne lui fait pas peur. D’autant qu’il n’est pas tout à fait seul.

Crédits : Groove-X

Kaname Hayashi est suivi comme son ombre par une machine de la taille d’un nourrisson. En même temps que lui, ce R2D2 miniature pivote vers les gradins pour y jeter de grands yeux de biches, dont le charme et la rondeur rappellent Furby, le robot lancé en 1998 par Tiger Electronics. Cette fois, le regard est plus convaincant.

Il a fallu deux ans à Groove-x pour le mettre au point. Le Lovot étant « conçu pour la communication non verbale », justifie Hayashi, il manifeste une grande expressivité physique, comme pourrait le faire un animal de compagnie. Il lui en faut : ce compagnon de 43 cm de haut et de 3 kilos a vocation a être aimé.

« Je voulais donner l’opportunité aux êtres humains d’aimer », explique Kaname Hayashi. « Notre robot n’accomplit aucune tâche pour les humains et n’offre pas de contenu de divertissement. Les chiens et les chats non plus. Ce qui importe, c’est qu’ils vous reconnaissent et que vous comptiez pour eux. C’est la cible de notre robot. »

Muni de plus de 50 capteurs, l’engin au nez de koala réagit au toucher, mesure les distances, appréhende les obstacles et ressent la chaleur ou l’humidité. Sur son site, Groove-X promet que quelqu’un qui l’embrasse ou le caresse va non seulement se sentir relaxé mais aussi être « empli de joie et d’énergie ». En somme, le Lovot serait capable de procurer un « sentiment de confort et d’amour. »

Crédits : Groove-X

À ce pari audacieux répond un outillage complexe. Juchée au sommet du robot, une caméra 360 degrés est accompagnée d’un micro qui capte le sens des sons et des voix, et d’une caméra thermique assez adroite pour distinguer les êtres humains des objets. Toutes ces données sont analysées par cerveau dont le circuit neuronal complexe sait rapidement quelle attitude adopter. Le Lovot garde en mémoire jusqu’à 1 000 personnes parmi lesquelles il reconnaît son propriétaire en un rapide scan. Il peut dès lors lui faire les yeux doux ou lui réclamer un câlin : la machine au regard de manga bouge les pupilles quand on l’observe.

« Si vous êtes sympa avec Lovot, il viendra vers vous, dans le cas contraire il restera dans son coin », explique Kaname Hayashi. Ceux qui seront prêts à débourser 3100 dollars (2770 euros) pour une machine qui a nécessité un investissement de 52 millions de dollars (46 millions d’euros) seront probablement bien intentionnés. À ce prix-là, on peut même supposer qu’ils en ont un besoin pressant. « Nous nous sentons tous seuls », pointe Hayashi, « dire le contraire serait mentir. »

Selon un sondage BVA paru début 2019, « huit Français sur dix estiment que la solitude est un problème important », si bien que « 58 % disent connaître des personnes qui souffrent de solitude, et 44 % disent la ressentir personnellement de manière régulière. » L’an dernier, la Grande-Bretagne a été le premier pays au monde à créer un ministère dédié à cette question. Aux États-Unis, elle coûte 7 milliards de dollars en frais de santé chaque année, à en croire l’Association des personnes américaines à la retraite (AARP). Et au pays de Kaname Hayashi, 40 % des ménages devraient être célibataires en 2040.

Alors, en développant des sentiments chez l’homme, Lovot peut-il aider ? « Pour nous, le plus important est de créer de la confiance entre la machine et l’Homme », glisse Hayashi. « S’il y a de la confiance, il y aura un attachement. »

La machine du désir

Des applaudissements retentissent dans une salle de l’Institut de technologie de Tokyo, au Japon. Ce 21 novembre 2009, devant un tableau à craie, un prêtre vient de marier un homme de 27 ans à Nene Anegasaki. Sur un diaporama, les meilleurs moments du couple défilent un par un. Mais la mariée n’est pas là. Car Nene Anegasaki est un personnage du jeu vidéo Love Plus sur Nintendo DS.

« C’est la femme de mes rêves, sa personnalité change à mon contact », explique celui qui se fait appeler Sal 9000. Cela dit, il s’agit d’un « personnage, pas d’une machine », précise-t-il. « Je comprends à 100 % que c’est un jeu et que je ne peux pas l’épouser physiquement ou légalement. »

Cela va-t-il changer ? Dans un document sur l’éthique de la robotique, la principale agence de recherche britannique, l’Engineering and Physical Sciences Research Council (EPSRC), note en 2011 qu’ « une des grandes promesses de la robotique est que les robots donneront du plaisir, du confort et même une forme de compagnonnage aux gens qui ne peuvent pas s’occuper d’animaux. »

Si la machine peut aider l’être humain, tant mieux. « Néanmoins, une fois qu’un utilisateur s’attache à une telle entité, il sera possible aux constructeurs de déclarer que le robot a des besoins ou des désirs qui pourraient coûter cher à son propriétaire. »

Le robot Pepper Crédits : Pixabay

L’année suivante, l’ingénieur de Toyota Motor Kaname Hayashi est engagé par SoftBank. Cette multinationale des technologies basée à Tokyo vient juste de racheter Aldebaran, une entreprise de robotique française, afin de mettre sur pied un humanoïde. Hayashi est ainsi assigné au projet Pepper.

À sa sortie, en 2014, cette espèce de C-3PO à roulettes se vend bien, mais son père n’est pas pleinement satisfait. Le niveau d’autonomie ne le satisfait pas. Et puis « la direction prise par l’entreprise ne correspond pas à ce que je voulais faire », confie-t-il.

Alors que l’expert en intelligence artificielle David Levy prévoit des mariages entre humains et robots d’ici 2050 dans le livre Love and Sex with Robots, Hayashi divorce de SoftBank en 2015. Aussitôt, il fonde Groove-X, un projet qui attire des millions de dollars d’investissements. La même année, la chercheuse néerlandaise en robotique Maartje de Graaf observe que si « les gens sont initialement réticents à nouer une relation avec un robot », ils reconnaissent, après un certain temps, qu’une forme de lien s’établit.

D’ailleurs, une étude menée par l’Université de technologie de Toyohashi et l’Université de Kyoto, au Japon, certifie, par une batterie de tests neurophysiologiques, que l’être humain peut avoir de l’empathie pour un robot un peu comme il en a pour ses congénères. « Je pense qu’une société future, incluant des robots et des êtres humains, sera bonne si les robots sont sociaux », juge un des chercheurs, Michiteru Kitazaki. Déjà, en 2017, l’ingénieur chinois Zheng Jiajia célèbre ses noces avec son robot Yingying.

Un an plus tard, une expérience menée par un laboratoire du CNRS de Clermont-Ferrand montre que les robots influencent nos comportements. Parce qu’elles mettent l’humain en état d’alerte, les machines peuvent « améliorer nos performances cognitives » pour une tâche simple. On peut donc être réconforté par un assemblage de ferraille. Celui-ci pourrait « donner de l’affection, de la compagnie et de l’amour sans peur de rejet, de tromperie ou de cœur brisé », s’enthousiasme même la neuroscientifique britannique Bobbi Banks.

Crédits : Groove-X

Seulement, la surprise n’est-elle pas un ressort profond des émotions ? Autrement dit, n’aime-t-on pas quelqu’un en partie pour ses défauts et sa versatilité ? Dans une étude parue en février 2019, des chercheurs allemands indiquent que « plus un robot est humanisé, moins on est disposé à le sacrifier ». Il se pourrait donc aussi que plus un robot nous ressemble, plus nous éprouvions facilement des sentiments à son égard. Cette idée d’un humanoïde aimable « n’est pas à ma portée », constate toutefois humblement Hayashi.

« Notre style de vie moderne produit de la solitude et un écart entre nos désirs et la reconnaissance de nos pairs », poursuit-il. « C’est pourquoi les chats et les chiens sont parfois nécessaires émotionnellement. Mais tout le monde ne peut pas en avoir, c’est là que la technologie intervient. Après tout, les gens peuvent s’attacher à des voitures de collection, alors pourquoi ne pourraient-ils pas ressentir de l’amour pour les robots ? » D’autant que les voitures n’ont pas ces grands yeux de biche.