Coup de chaud

Sortie le 6 mai dernier, la mini-série HBO Chernobyl retrace les événements qui ont mené à la plus grande catastrophe nucléaire de l’histoire. Le 26 avril 1986, le réacteur numéro 4 de la centrale de Tchernobyl, en Ukraine, explose. La catastrophe est classée au niveau 7, le degré le plus élevé sur l’échelle internationale des événements nucléaires (INES). À l’époque, 570 millions de personnes sont touchées par les radiations, 250 000 personnes sont évacuées et le nuage radioactif se répand sur toute l’Europe. Aujourd’hui, Prypiat, dans laquelle 20 000 âmes vivaient avant le drame, est toujours une ville-fantôme.

Pourtant, un journaliste de Forbes critique le côté « sensationnaliste » de la série. « J’ai été amené à penser que des dizaines de travailleurs et de pompiers avaient été tués sur le coup, mais selon le rapport officiel des Nations unies sur l’accident, seulement deux travailleurs, pas des dizaines, ni des centaines, ont été tués dans les heures suivant l’explosion. Et aucun ne l’a été par les radiations. L’un a été tué par les décombres de l’explosion et l’autre par des brûlures thermiques de l’incendie. » Sur les 600 pompiers présents dans les premières heures du drame, 47 sont décédés au cours des vingt années suivantes.

Mais la vapeur d’eau émise par les centrales ne cesse de susciter des frissons d’horreur. Dans la série The 100s, on en vient à imaginer l’explosion de tous les réacteurs nucléaires du monde à six mois d’écart, poussant les humains à quitter la planète Terre. Pour Geneviève Baumont, qui a travaillé 40 ans durant pour l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN), l’idée semble irréelle. Elle prend l’exemple du second accident classé au niveau 7, celui de Fukushima, au Japon, en 2011, suite à un séisme puis une vague de 14 mètres : « Savez-vous combien de morts il y a eu suite à Fukushima ? Zéro. On évacue une zone pour éviter les cancers et les maladies à long terme. » Le vrai problème n’est donc pas la mort des personnes, mais les rejets de particules radioactives dans la nature en cas de catastrophe, et les maladies qu’elles entraînent. Encore aujourd’hui, les chiffres sont sujets à débat.

Crédits : HBO

« Quand il y a un problème, il faut refroidir le cœur. Si on ne le refroidit pas, c’est là qu’il y a un accident nucléaire », explique Geneviève Baumont. L’uranium est contenu dans des tubes « qui ressemblent un peu à des rouleaux de réglisse Haribo », précise la scientifique. Dedans, des milliards d’atomes qui, quand ils reçoivent des neutrons, se scindent en deux, ce qui produit deux atomes différents. De cette fission sont émis des rayonnements, qui font chauffer le combustible et produisent ainsi de l’énergie. « Le circuit le plus important, c’est celui qui refroidit l’endroit où le combustible chauffe. C’est ça qui est radioactif. »

C’est ce que les ingénieurs japonais n’ont pas réussi à faire à temps à Fukushima, ce qui a mené à la fusion de trois réacteurs, et à des explosions dans les bâtiments des réacteurs 1 à 4, du fait de la production d’hydrogène lors de la dégradation des combustibles des cœurs. Des rejets de particules radioactives très importants dans l’environnement ont eu lieu à partir du 12 mars 2011 et de manière plus modérée mais persistante pendant plusieurs semaines. « Encore aujourd’hui, le combustible chauffe, ils continuent d’envoyer en continu des litres d’eau pour refroidir. »

Le facteur humain

Le parc nucléaire mondial compte 437 réacteurs nucléaires en fonctionnement, répartis dans 30 pays. En 2014, ils ont fourni 10,8 % de l’électricité produite dans le monde. En cas d’accident, dit Geneviève Baumont, les organismes de sécurité sont en mesure de réagir pour éviter d’en arriver à une des deux plus grosses catastrophes. Elle confirme que Tchernobyl a fait ressortir un risque qui n’avait pas été envisagé avant. « La surprise de cette catastrophe était le facteur humain. On le voit dans la série, celui qui était responsable a tout passé en huis clos. Ce qui est pointé du doigt, c’est la dérive des gens, de moins en moins professionnels et pointus, qui tombent dans la routine et la production à la chaîne. C’est le sujet le plus difficile, quand on touche à l’humain, à son potentiel de génie et de catastrophes. »

À la retraite depuis un an et demi, Geneviève Baumont garde toujours un pied dans le milieu, et continue les travaux à l’école d’ingénieurs de Bourges où elle a deux apprentis en centrale nucléaire. « On a tout un nombre d’experts, de contrôleurs, c’est s’ils ne sont pas là qu’il faut être inquiet », fait-elle remarquer. « En Hongrie, après la chute du mur de Berlin, tous les experts qui travaillaient dans les organisations de contrôle nucléaire étaient moins bien payés que les chauffeurs de taxi. Dans les pays corrompus, si les rôles ne sont pas clairs sur qui fait quoi, si on manque de moyens, les plus grands spécialistes peuvent changer de travail. »

La tragédie de Fukushima

En France, en 2006, l’Autorité de Sécurité Nucléaire, auparavant comprise au sein des Directions régionales de l’industrie, de la recherche et de l’environnement, devient un organisme indépendant, et peuvent sans souci faire des rapports sur EDF, comme ils ne dépendent ni d’EDF, ni du gouvernement. Craig Mazin, réalisateur de la série Chernobyl, sur Twitter, le confirme le 8 avril : « La leçon de Tchernobyl n’est pas que l’énergie nucléaire moderne est dangereuse. La leçon est que le mensonge, l’arrogance et la répression de la critique sont dangereux. »

En France, les systèmes de sécurité sont sans arrêt vérifiés, bien qu’ils ne soient jamais activés. En plus des arrêts périodiques des réacteurs pour renouveler le combustible et réaliser des opérations de contrôle et de maintenance, tous les dix ans, les réacteurs sont également arrêtés plusieurs semaines pour une visite approfondie et intégrale de l’installation.

« On ne dit plus jamais qu’un accident est impossible. On dit qu’on fait tout pour éviter une catastrophe nucléaire, et que si ça arrive, on fait tout pour éviter le pire. » Et si ça ne marche pas… mais parlons d’autre chose.

Jamais très loin

En France, la recherche sur le nucléaire reprend en 1991 avec la loi Bataille. « Tous les chercheurs qui le pouvaient ont dû se mettre à la recherche sur le nucléaire. C’est là que ça a commencé », explique Elsa Merle, enseignante-chercheuse dans le domaine de l’électronucléaire à l’Institut polytechnique de Grenoble et dans un laboratoire du CNRS. Elle fait partie de la dizaine de chercheurs, en France, qui se penche sur un système de réacteurs dit « à sels liquides », une technologie radicalement différente développée pour des aspects de sécurité.

« L’idée, c’est de n’avoir à évacuer personne, même en cas de dysfonctionnements dans le réacteur », reprend-elle. Le CNRS reprend des études faites aux USA dans les années 1950, qui ont été abandonnées pour causes économiques, et les modifie. Ils conçoivent le MSFR, Molten Salt Fast Reactor. Plutôt que de séparer le combustible et le système de refroidissement, ils ne font qu’un, sont mélangés dans un liquide, du sel fondu entre 500 et 700°C. Le combustible, devenu liquide, est donc déplaçable, et ne se répartit pas dans les airs. Elsa travaille sur un système de cuves placées sous le réacteur, dans lequel le combustible pourrait s’écouler, s’étaler, et s’auto-refroidir en cas de surchauffe, « sans même que l‘homme ait à faire quoi que ce soit ».

Depuis dix ans, avec des simulateurs, « on essaye de secouer le réacteur, de provoquer des accidents graves, de prévoir les sur-accidents. On n’en a pas trouvé pour l’instant, on cherche encore. Des chercheurs européens nous ont rejoint dans la recherche. » Le CNRS était seul sur le sujet, elle observe un regain d’intérêt pour cette technologie. « Quatre ou cinq thèses se font sur ce sujet cette année, financées par des entreprises qui commencent à s’y intéresser. »

Le plus gros programme de recherches sur ce système de réacteur à sels liquides se trouve en Chine, mais des organisations et start-ups au Canada, aux USA et en Europe se sont également lancées sur le projet. Pour ce qui est des déchets nucléaires enterrés, qui continuent de chauffer pendant des années, le CNRS travaille sur un système de récupération, pour les intégrer dans le sel liquide et les utiliser comme combustible.

Vladimir Poutine et le président ouzbek
Crédits : TASS

« Je crois à une collaboration entre l’énergie renouvelable, et au nucléaire socialement acceptable. On peut révolutionner le nucléaire », estime Elsa avec enthousiasme. Ce qui empêche de pousser la recherche plus loin, pour l’instant, sont les fonds mis à leur disponibilité. Mais pour vraiment le tester, il faudrait construire un réacteur. Un projet qui coûterait entre 500 et 600 millions d’euros, qui trouvera d’investisseurs que si la population accepte davantage l’énergie nucléaire. Mais pas facile de convaincre quand les catastrophes dévastatrices, si rares soient-elles, s’inscrivent avec autant de force dans l’imaginaire collectif.

Ainsi, pendant que la recherche est freinée, le nombre de centrales continue de croître. Depuis 2011, 31 nouvelles centrales ont été mises en service et seulement 24 ont été fermées. Aujourd’hui, 65 réacteurs sont en construction, un nombre encore jamais atteint : on s’attend à voir le nombre de centrales nucléaires doubler, voire tripler d’ici 2050. Cet été, 13 milliards ont été débloqués pour la construction d’une centrale nucléaire en Ouzbékistan, suite à un accord avec la Russie. Ce pays d’Asie centrale, d’ex-URSS, est secoué par une ouverture soudaine après 30 ans de politique fermée du monde. Il est listé parmi les dix pays les plus pauvres et fait partie des pays des plus corrumpus au monde.

Si une apocalypse causée par l’explosion simultanée de dizaines ou centaines de centrales nucléaires appartient encore à l’univers de la fiction, un troisième accident de niveau 7 n’est jamais au prix que de quelques erreurs humaines…