Sous une pluie fine mais persistante, un patchwork coloré de capuches et de parapluies accueille avec enthousiasme l’arrivée de l’orateur suivant. Enjambant les câbles et les amplis éparpillés ça et là, Felix Finkbeiner se fraie un passage jusqu’au devant de la foule, empoignant rapidement le micro qu’on lui tend.

À Munich ce jour-là, 10 000 personnes ont bravé la grisaille humide pour lever leurs pancartes dans les rues de la ville bavaroise. En tant que figure du mouvement, le jeune homme qui leur fait face, avec son t-shirt blanc floqué aux couleurs de son association Plant-for-the-Planet, n’aurait manqué l’événement pour rien au monde. De Tokyo jusqu’au Cap, 1,4 million d’étudiants ont fait de même.

Alors qu’il s’adresse au public, les lunettes embuées, une jeune femme se tient derrière lui, brandissant à bout de bras un écriteau vert qui résume simplement l’engagement de Plant-for-the-Planet. « Plante un arbre », dit-elle à l’assistance et aux caméras. Faire de tels discours est un exercice dont il reconnaît la difficulté, mais avec lequel il se sent de plus en plus à l’aise les années passant. « Il n’est jamais évident de faire passer un message, encore moins dans des circonstances comme celles-ci », explique-t-il quelques jours plus tard, en descendant d’un train qui lui a fait traverser l’Allemagne.

Créée par Felix alors qu’il n’avait que neuf ans, l’initiative Plant-for-the-Planet rassemble des jeunes du monde entier pour pousser leur génération et celles qui les précèdent à agir et se battre pour l’avenir de la planète. L’objectif de Plant-for-the-Planet vise à ralentir le réchauffement climatique en reboisant la Terre. « Et alors que bien peu de gens aurait pu le prévoir, l’ampleur insensée de la manifestation du 15 mars est un signe d’espoir pour nous tous », acquiesce le jeune homme. 

Mille milliards d’arbres

Felix Finkbeiner, fondateur de l’organisation Plant-for-the-Planet.
Crédits : Plant-for-the-Planet

La force mobilisatrice de Felix est impressionnante. Lui qui avait commencé avec une poignée de camarades de classe, Plant-for-the-Planet peut désormais compter sur une armée de plus de 63 000 « ambassadeurs de la justice climatique » à travers 58 pays, majoritairement âgés de 9 à 12 ans. Sous la direction du Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), Plant-for-the-Planet a planté un milliard d’arbres depuis sa création en 2007, dépassant de loin les aspirations de son fondateur, qui aura 22 ans au mois d’octobre.

La réduction de la déforestation et la plantation d’arbres est l’une des solutions proposées pour lutter contre le taux croissant d’émissions de CO2 et contre le réchauffement climatique. « Les forêts de la planète absorbent chaque année environ le quart des émissions mondiales de carbone provenant des combustibles fossiles », confirme Nadine Unger, professeure assistante en chimie atmosphérique à l’université de Yale dans le New York Times, « planter des arbres et éviter la déforestation supplémentaire constitue une installation pratique de captage et de stockage du carbone. »

Récemment, les objectifs Plant-for-the-Planet ont été revus à la hausse pour atteindre les mille milliards d’arbres d’ici vingt ou trente ans, suivant les chiffres d’une nouvelle étude menée récemment par le scientifique britannique spécialisé dans l’écologie des écosystèmes Thomas Crowther et son équipe. En invitant à une restauration massive des forêts du monde, les chercheurs ont tenté d’estimer la quantité de carbone qui pourrait être captée en plantant ces arbres.

« Avec 3 000 milliards d’arbres, il est question de 400 gigatonnes actuellement, et si vous augmentez cette capacité de 1 000 milliards d’arbres, cela équivaut à des centaines de gigatonnes capturées dans l’atmosphère, soit au moins dix années d’émissions anthropiques complètement anéanties », explique Crowther à The Independent, affirmant que les arbres sont « notre arme la plus puissante dans la lutte contre le changement climatique ». Si l’étude de Crowther n’a pas encore été publiée, elle inspire déjà des mesures spectaculaires à certains gouvernements pour répondre à l’urgence climatique.

Le chercheur Thomas Crowther, fondateur du Crowther Lab.
Crédits : esri

Le 16 février 2019, en pleine visite d’une pépinière en Tasmanie, le Premier ministre Scott Morrison annonce que l’Australie plantera un milliard d’arbres d’ici 2050 pour atteindre les objectifs fixés par les Accords de Paris sur le climat. Pour un coût estimé à environ huit millions d’euros, l’idée est de « contribuer à éliminer de l’atmosphère 18 millions de tonnes de gaz à effet de serre par an », pour un pays qui produit en moyenne 500 millions de tonnes d’équivalent CO2 chaque année.

L’Australie suit ainsi les annonces du Pakistan, de l’Inde ou encore de la Chine. Depuis 2015 et pour la somme de 169 millions d’euros, le premier aurait dépassé l’objectif fixé à un milliard d’arbres replantés pour lutter contre l’érosion des sols et la déforestation. Dans la province de Khyber Pakhtunkhwa, 16 000 personnes travaillent depuis près de quatre ans à la reforestation de cette partie du pays en plantant au total 42 espèces d’arbres différents.

Une étude de la NASA publiée en février 2019 fait d’ailleurs une révélation surprenante et contre-intuitive : notre planète est plus verte qu’elle ne l’était il y a vingt ans. En analysant deux décennies de données satellitaires, elle a également pu établir que la Chine et l’Inde étaient les plus grands acteurs de ce phénomène. Elle explique que cet effet est principalement le résultat de programmes de reforestation et d’agriculture menés dans les deux pays.

L’Inde s’emploie notamment à battre des records du monde, avec 66 millions d’arbres plantés en 12 heures en juillet 2017, tandis que la Chine fait office de grand modèle du genre avec sa « muraille verte ». Depuis 1978, elle a déjà planté plus de 66 milliards d’arbres le long du désert de Gobi pour endiguer l’avancée du sable. Pour autant, les chercheurs soulignent que les points positifs constatés en Inde et en Chine sont loin de compenser les dégâts causés sur la végétation au Brésil ou en Indonésie.

Crédits : Plant-for-the-Planet

« Arrêtez de parler, commencez à planter ! »

Restaurer les forêts du monde, Felix Finkbeiner y pense depuis longtemps. Fils d’un homme d’affaires et d’une ingénieure en textile, l’écolier de la ville bavaroise d’Uffing am Staffelsee s’inquiète pour l’ours blanc. Comme devoir pour le week-end, son instituteur demande à la classe de faire des recherches sur le réchauffement climatique. Ce que Felix apprend alors sur le sort de son animal préféré le désespère.

Quelques clics plus tard, ses recherches le mènent à l’histoire de l’extraordinaire Wangari Maathai. Fondatrice de l’ONG Green Belt Movement, cette biologiste kényane a mené campagne pendant trente ans pour planter 30 millions d’arbres. Son action, qui lui a valu le Prix Nobel en 2004, marque profondément Felix.

Décédée le 25 septembre 2011, Wangari Maathai est la première femme africaine à avoir reçu un prix Nobel de la paix.
Crédits : The Green Belt Movement

Devant ses camarades, il explique comment les arbres capturent le dioxyde de carbone par la photosynthèse et rejettent de l’oxygène, absorbant également les gaz à effet de serre issus de l’activité humaine. En guise de conclusion à sa présentation, le garçon appelle à suivre l’exemple de Maathai et à planter « un million d’arbres dans tous les pays du monde ! »

Le 28 mars 2007, Felix plante son premier arbre à l’âge de neuf ans, devant l’entrée de son école. Le petit pommier sauvage n’est guère impressionnant, mais sa symbolique l’est. L’engouement que crée cette action est sans précédent et il est rapidement pris en exemple par d’autres écoles. En l’espace d’un an, les élèves mettent en terre 50 000 arbres. La petite association d’étudiants s’organise, devient organisation, propose des concours de plantation et encourage avec vigueur d’autres jeunes à les imiter dans leurs communautés respectives. Ces événements environnementaux et son fabuleux défi attirent l’attention de la presse et des décideurs politiques mondiaux.

Son action vaut à Felix d’être appelé à prendre la parole à plusieurs reprises devant ses aînés, comme ce discours en 2011 à l’Assemblée générale des Nations Unies pour inaugurer l’Année internationale des forêts — qui veut promouvoir la bonne gestion et la conservation des forêts. Vêtu d’un sweat à capuche gris ouvert sur le logo de son initiative, l’adolescent de 13 ans occupe alors pleinement le pupitre, encadré par des amis et membres de Plant-for-the-Planet. Avec beaucoup d’aisance, il questionne son auditoire sur son inaction et son message est limpide dès la première lecture : « Arrêtez de parler, commencez à planter ! »

Discours de Felix Finkbeiner face à l’Assemblée générale des Nations Unies en 2011. 
Crédits : Plant-for-the-Planet

Après le lycée, il vit trois ans à Londres et décroche en 2018 un diplôme en relations internationales, sans jamais s’éloigner longtemps de Plant-for-the-Planet. L’organisation s’inspire beaucoup des recherches de Thomas Crowther. Ce dernier est à l’origine du premier recensement des arbres à l’échelle planétaire. Son étude, publiée en 2015 dans la revue scientifique Nature, rend compte de deux ans de travail et révèle que la Terre comptait alors aux environs de 3 000 milliards d’arbres, soit sept fois plus que ce qui avait été estimé auparavant.

L’étude ajoute qu’environ dix milliards d’arbres sont perdus chaque année et que planter un milliard d’arbres est un effort louable mais insuffisant pour réellement changer les choses. « Je pensais que les activistes [de Plant-for-the-Planet] pourraient être découragés », explique Thomas Crowther au National Geographic. « Au lieu de cela, ils se sont dit : “OK, nous devons passer à la vitesse supérieure.” » Mais certains chercheurs ont très tôt mis en garde le monde scientifique et associatif quant à ce phénomène de plantation massive.

Pour la campagne « Arrêtez de parler, commencez à planter », l’organisation s’est entourée de personnalités, comme ici Harrison Ford.
Crédits : Plant-for-the-Planet

Plantation consciente et ciblée

En effet, dans une étude de 2006, des chercheurs du laboratoire national de Lawrence Livermore en Californie expriment leurs doutes sur le bien-fondé de cette reforestation. Dans Phys.orgils affirment que la plantation de nouvelles forêts sous les tropiques entraîne un refroidissement, mais que le reboisement massif dans des régions plus froides provoque un réchauffement. « En fait, planter plus d’arbres dans les hautes latitudes pourrait être contre-productif d’un point de vue climatique », explique Govindasamy Bala qui a dirigé ce travail.

« Il faut comprendre que les arbres peuvent influer sur le climat de trois façon », nuance Felix. « Ils ont tout d’abord un rôle déterminant dans le stockage de CO2, et dans l’évapotranspiration. » Cette dernière est le résultat de l’évaporation de l’eau dans l’atmosphère et de la transpiration des plantes. « Et puis il y a ce qu’on appelle l’effet d’albédo », qui mesure le pouvoir réfléchissant d’une surface. Plus un corps est clair, plus son albédo est fort. À l’inverse, plus un corps est sombre, plus son albédo est faible et plus il absorbe par conséquent les rayons du soleil. Précisons également que l’évapotranspiration augmente elle-même l’effet d’albédo et que tout ceci contribue à garder la Terre fraîche.

Dans les zones tropicales (soit de basse latitude), les arbres grandissent si vite qu’ils absorbent peu l’énergie solaire. L’albédo y est ainsi plus fort. Dans les régions aux latitudes plus élevées, les arbres stockent bien moins de CO2, grandissent plus lentement. L’albédo y est plus faible et planter massivement dans ces zones pourrait avoir un impact négatif sur le climat. « C’est pour cela qu’on va toujours planter des arbres dans des zones tropicales ou tempérées », confirme Felix, « car ils auront alors plus d’impact sur le refroidissement de la planète. »

Crédits : Plant-for-the-Planet

En outre, le choix des arbres est essentiel car certaines plantes sont plus aptes que d’autres à absorber le CO2, explique Science Focus. Pendant la photosynthèse, une plante utilise le CO2 pour produire du glucose et il faut six molécules de CO2 pour produire une molécule de glucose. Celles-ci seront ensuite utilisées pour produire de l’énergie. Une plante qui grandit vite est une plante qui absorbe rapidement du dioxyde de carbone. Le problème est que ce type de plante vit rarement longtemps et, à sa mort, tout le CO2 stocké est à nouveau libéré. C’est pourquoi on aura tendance à planter des arbres feuillus. La clé résiderait donc dans une plantation consciente et ciblée, et c’est d’ailleurs le centre des études actuellement menées par Felix.

Depuis septembre 2018, le jeune homme réalise avec un doctorat en sciences de l’environnement au Crowther Lab — fondé par Thomas Crowther — à Zürich. Aux côtés de Crowther et d’un groupe de chercheurs interdisciplinaire, il y étudie « les approches les plus efficaces en matière de restauration de forêt », partant du principe qu’une connaissance accrue du fonctionnement du système terrestre permettra de comprendre et de faire face au réchauffement climatique mondial. « Il est très important de préciser que la plantation d’arbres seule n’est pas une solution pour le réchauffement climatique », tient à ajouter Felix. « C’est une partie importante de la solution, mais la réduction de nos émissions de CO2 par exemple, doit également être une priorité. »