Commenter une publication sur Facebook, y poster une photo ou y partager une vidéo révèle beaucoup sur nous ; plus que ce l’on pourrait imaginer. « Facebook est une une mine d’or pour ceux qui savent récolter et analyser les données », assure Élodie Mielczareck, sémiologue et auteure du livre Déjouez les manipulateurs (Nouveau monde Éditions, 2016). C’est pourquoi certains se servent du réseau social aux 2,23 milliards de connectés par mois pour étudier le comportement de ses utilisateurs.

Diagnostiquer la dépression

Un émoji triste ou qui pleure, des mots tels que « larmes », « temps », « solitude », ou « émotif »… Si une personne a tendance à multiplier ces marqueurs langagiers dans ses posts Facebook, c’est qu’elle pourrait bien être en dépression. Du moins, c’est ce qu’a constaté Johannes Eichstaedt lorsqu’il a participé à l’étude Le langage Facebook prédit la dépression dans les dossiers médicaux, publiée le 15 octobre 2018.

« La dépression est terrible et passe souvent inaperçue », regrette le chercheur, qui a pu travailler sur l’intelligence artificielle lorsqu’il faisait son master en physique, avant de se spécialiser en psychologie pendant son doctorat. « On a désespérément besoin de la technologie pour diagnostiquer les personnes qui en souffrent et qui ne sont pas traitées ».

Devant ce constat, c’est la volonté « d’aider » les personnes non diagnostiquées qui a poussé Johannes Eichstaedt à participer à l’étude avec sept autres chercheurs. Le projet a débuté il y a quatre ans. Il a d’abord fallu trouver des volontaires : au total, 2 903 patients des Urgences d’un hôpital de Philadelphie, aux États-Unis, ont accepté de participer à l’étude.

L’équipe n’a retenu que 684 personnes, parmi lesquelles 114 présentaient des signes de dépression. L’objectif ? Créer un échantillon le plus représentatif possible de la population américaine, au sein de laquelle un citoyen sur six souffre de cette maladie. « Il y avait déjà eu des études sur le sujet mais c’est la première fois qu’on a pu utiliser des dossiers médicaux pour étudier les posts des personnes dépressives et établir les manières dont se manifeste cette maladie sur Facebook », explique Johannes Eichstaedt, qui s’est chargé de l’analyse des résultats et a rédigé l’article.

En ayant eu accès au profil des participants, les chercheurs ont pu déterminer quels étaient les marqueurs langagiers de la dépression. L’équipe a ainsi constaté que les individus souffrant de cette maladie utilisaient plus de pronoms à la première personne que les autres. En effet, le « je » révélerait un problème avec soi-même et serait également le signe d’une future dépression.

Chez ces mêmes utilisateurs, les plaintes somatiques sont également très présentes. Ainsi, les mots « tête », « mal », ou encore « fatigué » reviennent souvent. Enfin, les allusions fréquentes aux soins avec des termes comme « hôpital », « douleur » et « chirurgie » coïncident avec le fait que les personnes souffrant de dépression se rendent plus souvent aux urgences que les autres.

À partir de ces données, les chercheurs ont développé un algorithme pour permettre à une intelligence artificielle de reconnaître ces marqueurs. Elle peut ainsi prédire la dépression en l’identifiant jusqu’à trois mois avant qu’elle ne soit formellement établie dans les dossiers médicaux des patients. Une sorte de manuel applicable à tous, qui peut aussi faire peur : cela signifierait-il que tout le monde fonctionne de la même manière ?

« Si un être humain est par nature complexe et imprévisible, nos comportements sur les plateformes informatiques restent très stéréotypés », explique Élodie Mielczareck. « On y parle souvent des mêmes sujets et aux mêmes personnes. Surtout, on le fait dans un univers contraint, qui permet de récolter des variants, tels que l’humeur de chaque utilisateur, et des invariants, comme les émoticônes. C’est le même équilibre qui consiste à dire que nous appartenons tous à des cultures différentes, mais que nous avons une physiologie semblable pour nous exprimer ».

« Poster » ce que l’on veut montrer de nous

Ainsi, analyser les posts Facebook des usagers ne permettrait pas uniquement de diagnostiquer la dépression. « Cela se prête également très bien à l’anxiété, au trouble du déficit de l’attention (TDA) et cela marche encore mieux pour les troubles mentaux », assure Johannes Eichstaedt.

Facebook pourrait même devenir un outil de travail pour les psychologues et thérapeutes. « Ils pourraient utiliser l’activité sur les réseaux sociaux pour compléter le tableau clinique d’un patient », écrit la doctorante Elizabeth Martin dans une étude qu’elle a menée, publiée en janvier 2013 par l’Université du Missouri, aux Etats-Unis. « Par exemple, les questionnaires relèvent souvent de la mémoire des patients, qui n’est pas fiable dans tous les cas. En leur demandant de partager leur activité Facebook, nous serions capable de voir comment ils s’expriment naturellement. D’autant que les parties de leur activité Facebook qu’ils choisissent de cacher révèlent également des informations sur leur état psychologique », explique-t-elle.

Car, au-delà du fait d’identifier des pathologies, notre manière d’utiliser le réseau social de Mark Zuckerberg en dit beaucoup sur nous. « Les posts Facebook sont très intéressants, très symptomatiques de ce que l’on est et de ce que l’on voudrait montrer au monde », estime Virginie Spies, sémiologue. « Les réseaux sociaux nous contraignent à dévoiler quelque chose de nous et de notre identité : on doit réfléchir à comment montrer qu’on est heureux, malheureux, ou en colère contre le gouvernement par exemple », analyse-t-elle.

Choisir de ne pas s’y contraindre en n’ayant pas de compte Facebook est révélateur ; c’est un acte en soi. « Aujourd’hui les réfractaires aux réseaux sociaux sont perçus comme marginaux », assure Élodie Mielczareck, qui estime que, « paradoxalement, c’est quand on sort du rang qu’on est le plus visible ». Pour l’experte, l’engouement commun et mondial pour les réseaux sociaux repose sur « un incontournable de l’espèce humaine : la curiosité».

Ne pas avoir de compte Facebook ou s’en servir peu témoigne-t-il donc du manque de curiosité d’une personne ? « Ce n’est pas qu’elle n’est pas curieuse, mais plutôt que sa défiance est plus forte », nuance Élodie Mielczareck. « En psychologie, on pourrait parler de traits de personnalité paranoïaques… Mais il vaut mieux éviter les généralités », tempère-t-elle.

D’autant que Facebook n’est pas la réalité : Virginie Spies insiste sur ce point. « On a tous dans nos contacts au moins une personne super heureuse qui partage tous ses weekends en photos, mais à quel moment est-ce le réel ? », interroge la sémiologue. « C’est de la communication, et le piège serait de croire que cela correspond à la réalité. Sur Facebook, nous ne sommes entouré que de nos « amis », avec des contenus « ciblés » », confirme Élodie Mielczareck. « C’est donc un monde plus aseptisé que celui qui est réel », conclut-elle.

Malgré ce constat, Facebook ne change pas ses utilisateurs : même s’ils choisissent ce qu’ils veulent montrer d’eux, cela reste concordant avec leur personnalité. « Les mots choisis, la manière dont ils sont mis en scène et utilisés en contexte racontent quelque chose de nous-mêmes », acquiesce Élodie Mielczareck. « Chaque post peut être lu comme l’indice, voire le prolongement, de notre état d’esprit ou de nos pensées plus ou moins conscientes. Chaque publication raconte ou trahit une motivation, un centre d’intérêt », analyse la sémiologue. L’attrait d’une personne pour un sujet sera le même dans la réalité que sur les réseaux : une utilisatrice soucieuse de la cause animale aura ainsi tendance à partager des pétitions, des vidéos, en rapport avec ce qui la touche et la concerne.

Entre le bien-être des utilisateurs et Big Brother

« Au-delà des vecteurs d’émotions, on peut s’intéresser aux typologies de personnalité », estime Élodie Mielczareck. Veronica Roth l’avait fait dans son livre Divergente, en imaginant un monde où chacun appartenait à une catégorie : les Altruistes, les Érudits, les Audacieux, les Sincères ou les Fraternels. « Qui sait si un jour on ne vous mettra pas dans la catégorie « Altruiste » parce que vous postez des photos ou des articles en lien avec les enfants ? », interroge la sémiologue. « On se rapproche de Big Brother », prévient-elle.

En effet, si Johannes Eichstaedt aimerait que son étude sur la dépression soit utilisée pour aider les personnes non diagnostiquées, le physicien a bien conscience qu’il s’agit d’un projet délicat. « Analyser un réseau social pour trouver des signes de dépression, ça veut dire analyser les gens qui l’utilisent », reconnaît-il.

Outre la question d’autoriser la mise en place d’algorithmes ayant accès à nos données Facebook pour nous analyser, se pose celle de l’intégration des données récupérées dans le système de soin. « Une fois qu’un algorithme détecte qu’une personne est dépressive, comment la contacter pour la prévenir, sans atteindre à sa vie privée ? », interroge Johannes Eichstaedt. Pour lui, la solution serait de créer une loi spécifique pour encadrer ces données, afin qu’elles soient protégées et utilisées à bon escient.

En effet, le chercheur distingue deux sortes de données déjà existantes. D’abord, il y a celles qui sont collectées lorsque l’on fait des achats en ligne et qui font ensuite l’objet de publicités, de « contenus sponsorisés », sur Facebook, Twitter, et Instagram notamment. « Dans le même registre, il y a les données que les entreprises achètent afin de mieux cibler leurs propriétaires et d’en faire des clients potentiels », reprend Johannes Eichstaedt. « Clairement, quand on est dépressif, on n’a pas intérêt à ce que ce genre de personnes le sachent », estime-t-il. Les données appartenant à la seconde catégorie que distingue le chercheur relèvent du dossier médical. Elles sont donc très privées et extrêmement sécurisées. « Il faudrait trouver le juste milieu entre pas assez et trop de protection : il faut qu’il y en ait, mais que ces données puissent quand même servir », juge le chercheur.

L’idée serait donc de définir ce « troisième type de données », de sorte à ce qu’un médecin soit prévenu si une personne souffre de dépression, ou que la famille de celle-ci le soit pour pouvoir l’aider. « Les gouvernements doivent se poser la question de ce qui pourrait être fait avec ces données », tranche Johannes Eichstaedt, qui travaille également sur des moyens de prendre en compte le bonheur et le bien-être de la population dans les politiques étatiques. « Savoir c’est pouvoir », avertit quant à elle Élodie Mielczareck. « Plus on amasse de connaissances sur les individus, plus on a du pouvoir sur eux », résume-t-elle