« Je vous assure que je ne m’habille jamais comme ça d’habitude ! » lâche Inès Leonarduzzi dans un rire, tandis qu’elle foule le sol de l’espace de co-working où se trouvent les bureaux de son entreprise, Digital for the Planet. Bien que débordante d’énergie, la PDG – vêtue d’un jogging gris chic décontracté – s’est couchée à 4 heures du matin le jour de notre rencontre. « On est passé d’une équipe de trois personnes à dix en très peu de temps », confie-t-elle. « Comme je fais du management la journée, il ne me reste que la soirée pour me consacrer à la création. »

En août 2017, après une dizaine d’années à évoluer dans l’entrepreneuriat numérique, Inès Leonarduzzi a lancé sa propre entreprise consacrée à l’ « écologie digitale » – un néologisme qu’on doit à la trentenaire. « Digital for the Planet est né du constat que la pollution technologique et numérique n’était pas portée au grand public », indique sa fondatrice. « Cela fait presque 30 ans que des experts internationaux évoquent ces sujets, mais ils n’ont été repris par les institutions publiques que très récemment. »

Crédits : Inès Leonarduzzi

Le numérique tue

Pourtant, il y a urgence. Les équipements informatiques qui permettent de communiquer à distance par voie électronique et de traiter et stocker des informations représentent 4 à 5 % des émissions de dioxyde de carbone – en comparaison, l’aviation en représente 2 % ; soit près de la moitié. Plus précisément, parmi les émissions de gaz à effet de serre générées par le numérique, 28 % sont dues aux infrastructures réseau, 25 % proviennent des data centers et 47 % sont causées par les équipements des consommateurs (ordinateurs, smartphones, tablettes, objets connectés, GPS, etc.) d’après l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME).

Plus concrètement, une requête Internet via un moteur de recherche émet 10 g de CO2 ; un chiffre qui double lorsqu’il s’agit de l’envoi d’un mail avec une pièce jointe de 1Mo. Sur la base de 20 mails par jour, cela représente par an et par personne l’équivalent en émissions de CO2 de 1 000 km parcourus en voiture, toujours selon l’ADEME. C’est ici qu’intervient Digital for the Planet. Son objectif : « Mettre ces connaissances à disposition du grand public, tout en construisant une relation humain-machine plus vertueuse pour l’environnement », explique Inès Leonarduzzi.

Lorsqu’elle s’est lancée dans ce projet audacieux, la PDG n’avait que ses fonds, « très maigres ». Pour financer son entreprise, elle a renoncé à son appartement, et ne le regrette pas. « Pendant deux ans, j’ai beaucoup bougé et j’ai été hébergée par mes amies », assure la trentenaire avec pudeur. Un choix atypique, à l’image de son parcours. Normande d’origine, Inès Leonarduzzi a fait un bac littéraire avant de suivre des études de lettres, tout en préparant un DU en langue et civilisation chinoise. Une fois son diplôme obtenu, elle est partie vivre un an à New York pour étudier le management de l’art, avant de se rendre à Hong Kong, où elle a monté « avec des copains » une entreprise spécialisée dans l’art numérique.

Crédits : Inès Leonarduzzi

Ce n’est qu’après ces expériences à l’étranger que la jeune femme découvre la vie à Paris. Elle s’y est installée pour étudier le management en école, avant de travailler en entreprise comme consultante en stratégie digitale. « Pour une Normande, ça faisait beaucoup ! » lance Inès Leonarduzzi en riant. « Je viens vraiment de la campagne ; j’habitais à Sylvains-lès-Moulins, où je vivais avec le bêlement des chèvres en fond et la forêt derrière la maison. »

Partagée entre un quotidien à réfléchir aux enjeux du numérique et son « questionnement de citoyenne », la trentenaire s’est intéressée à la problématique de la pollution numérique. « Je me suis dit : “À quoi bon le progrès si l’on ne progresse pas ?” La technologie est un outil merveilleux mais elle a son pendant négatif, et si l’on ne se pose pas les bonnes questions, on n’aura jamais les bonnes réponses. » Partie de ce constat, Inès Leonarduzzi s’est mise en quête de solutions.

Une IA citoyenne

Cette épaisse brume d’inconnu dans laquelle elle s’est jetée à l’eau, « c’était le plus effrayant dans le développement de mon entreprise », confie-t-elle. Si la PDG avait le « pourquoi » mais pas encore le « comment » lorsqu’elle s’est lancée, le projet Plana a démarré le jour où Digital for the Planet est né. Il s’agit d’une assistante vocale intelligente, souvent qualifiée de « Siri écologique » – un terme qui déplaît à sa créatrice. « Pourquoi nous mettre dans la peau d’une pale copie américaine alors qu’il s’agit d’une technologie singulière ? » questionne-t-elle.

Plana devrait arriver sur le marché entre juin et septembre prochain. « Du moins sa première version », précise Inès Leonarduzzi. Il y en aura une deuxième, une troisième, puis une quatrième… « Le but est que Digital for the Planet soit toujours dans l’optique work in progress », assure l’entrepreneuse. « Je ne crois pas qu’on puisse arrêter une solution. »

Le travail de Plana consistera à faire en sorte que l’être humain puisse comprendre en quoi ses agissements favorisent la pollution numérique. Cela passera par la découverte des coulisses de l’industrie, apprendre comment la technologie est alimentée, à quel point elle consomme des mégawatts, ce qu’est l’effet Joule, l’impact carbone, l’équivalent CO2… « Je ne suis pas certaine que beaucoup de gens savent tout cela et ce n’est pas normal », regrette Inès Leonarduzzi. « On a déjà atteint un point de non retour en terme de changement climatique ; Plana sera là pour nous aider à limiter la casse. »

Concrètement, l’assistante vocale fonctionnera de pair avec une plateforme collaborative gérée par les citoyens. « Chacun pourra choisir quel type de données il aimerait recevoir de la part de Plana et avec quelle phrase il voudrait qu’elle l’exprime », explique Inès Leonarduzzi. La plateforme traduira ensuite chaque requête en langage informatique, avant qu’elle ne fasse l’objet d’un vote de la part de la communauté. « Cela permettra de faire de Plana une vraie technologie citoyenne », se réjouit l’entrepreneuse.

Si Plana n’est pas encore sortie par manque de budget, Inès Leonarduzzi ne tarit pas d’éloges envers les experts qui planchent sur le projet et qui la mettent actuellement à l’épreuve des tests. Outre l’équipe de dix personnes qui constitue Digital for the Planet, une demi-douzaine de développeurs – « durables », comme aime à le souligner la PDG – s’affairent en télétravail. On compte également deux chercheuses respectivement spécialisées en matière physique condensée et en protection des données, ainsi qu’une professionnelle de la science du langage et de la sémantique informatique. Enfin, deux experts en machine learning et deep learning travaillent sur Plana. « Je leur suis énormément reconnaissante ; tous ces experts font cela bénévolement », confie Inès Leonarduzzi. « C’est du temps qu’ils dégagent de leur carrière car, comme moi, ils croient en Plana. »

Pourtant, lorsqu’elle s’est lancée dans l’aventure Digital for the Planet, l’entrepreneuse était seule. Elle a passé six mois à écumer les conférences et rencontres afin de parler de son idée pour trouver le soutien qu’elle cherchait. « À l’époque, tout se passait dans ma tête », se remémore-t-elle. « Et puis un jour de février dernier, j’ai reçu un coup de téléphone de la part d’une journaliste de Génération XX. Elle m’invitait à participer à un de ses podcasts. » À la sortie de celui-ci en avril 2018, Digital for the Planet a suscité un véritable engouement médiatique.

Bien qu’Inès Leonarduzzi dise entretenir un rapport viscéral à la solitude et privilégier la discrétion, elle a réalisé qu’elle devait se prêter au jeu des interviews pour que les médias se fassent les porte-paroles de son projet : Plana. « J’avais besoin d’experts en technologie et en sciences pour créer quelque chose qui n’existait pas », explique l’entrepreneuse.

Les nouvelles banques

Dès qu’on lui donnait la parole, la fondatrice de Digital for the Planet expliquait tout ce qu’elle avait en tête concernant Plana, au risque de se faire voler des idées. « J’en avais conscience, mais il y avait aussi la possibilité qu’elles aboutissent », dit la trentenaire en souriant. Un pari risqué qui s’est avéré gagnant. À partir du mois de mai 2018, des scientifiques du monde entier ont commencé à contacter Inès Leonarduzzi. « À l’époque, un développeur d’Osaka m’a écrit par mail pour me demander comment il pouvait m’aider. Il m’avait vue sur France 24 », raconte-t-elle. « J’y avais passé seulement 1 minute 20, à expliquer dans un anglais approximatif comment je visualisais Plana ; je ne m’attendais pas du tout à ce que cela fonctionne. »

Pour parler de son invention, la trentenaire s’exprime au féminin. Il ne s’agit pas d’un acte manqué : lorsqu’elle pense à Plana, la PDG de Digital for the Planet visualise Wonder Woman, la super-héroïne de DC Comics avec laquelle elle a grandi. « Elle m’a beaucoup éduquée par son élégance, son sens de l’altruisme et sa capacité à refouler toute peur de combattre ce qui lui semble injuste », détaille Inès Leonarduzzi, de l’admiration dans la voix. « Je me suis inspirée de Wonder Woman pour créer la personnalité de Plana. »

Derrière les qualités de son héroïne préférée, la trentenaire a pensé Plana pour qu’elle entretienne une relation transparente avec l’utilisateur humain, qui passera par un accès à la provenance des informations transmises. « La machine est au service de l’humain ; pas l’inverse. Plana ne sera pas une justicière mais elle deviendra l’alliée du citoyen en lui rendant tout son pouvoir », assure Inès Leonarduzzi.

Crédits : Inès Leonarduzzi/Twitter

Car, outre les enjeux de l’écologie numérique, Plana vise à informer les consommateurs sur la data. « C’est l’or de demain », assure l’entrepreneuse. « Les grandes industries fabriquent des produits aboutis grâce à nos données personnelles et on en paie le prix : ces produits nous coûtent de plus en plus cher alors qu’ils viennent de nos entrailles. Elles nous font croire qu’elles créent de la valeur, mais elles en extraient. »

Une des missions de Plana sera de faire prendre conscience aux citoyens que la data est « la nouvelle monnaie universelle ». D’après l’entrepreneuse, tout le monde en possède dans son univers numérique sans pour autant savoir la compter. « En ce sens, les sites sur lesquels nous déposons généreusement des cookies sont nos banques », reprend Inès Leonarduzzi. « Concrètement, c’est comme si elles redistribuaient notre argent mais qu’on se retrouvait sans livret A. »

Plana interviendra alors pour informer les citoyens des endroits où se trouvent sa data et pourra l’effacer pour eux s’ils le souhaitent. « Cela va forcer ces « nouvelles banques” à s’adresser aux citoyens pour avoir leur permission », souligne l’entrepreneuse. « À l’heure actuelle, le Règlement général sur la protection des données est loin d’être suffisant. »

Pour toutes ces raisons, Inès Leonarduzzi met un point d’honneur à ce que Plana ne se rémunère pas sur la data. Pour l’instant, Digital for the Planet est financée par ses activités de formation et de conseil en stratégie et développement auprès d’entreprises. « Cela va du mapping de l’impact carbone d’une entreprise liée au numérique jusqu’aux recommandations et à la mise en place d’une stratégie de réduction d’impact, en passant par la redéfinition du modèle économique », explique-t-elle. « Les entreprises sont les plus gros foyers de pollution numérique : c’est indispensable de travailler avec elles pour réduire leur emprunte carbone. »

En ce sens, Digital for the Planet mettra en place Plana Company après avoir développé Plana Citoyen. Un projet qui emballe énormément la PDG, pour qui les entreprises sont un reflet social. « Aujourd’hui, on pose sur elles un regard très péjoratif », reconnaît Inès Leonarduzzi. « Pourtant, de base, une entreprise permet de répondre à des enjeux citoyens. Je crois sincèrement que la technologie doit et peut permettre de revenir à des valeurs saines et constructives ; je vais tout faire pour participer à cette aventure. »