La méthode des start-ups fait école. À Toronto, au sud-est du Canada, deux frères entrepreneurs ont monté un incubateur humain : une pépinière de jeunes talents plutôt que de jeunes pousses. Ouvert en mai 2016, cet institut qui n’ouvre que le week-end « forme des jeunes gens de 13 à 17 ans à devenir leur être optimal », indique le directeur, Navid Nathoo. Il espère que parmi ses petits génies se trouve le prochain Elon Musk ou Steve Jobs.

D’où vient l’idée de la Knowledge Society ?

Avec mon frère, Nadeem, nous venons du monde des start-ups. Dès la fin de nos études de commerce, nous sommes passés par différentes boîtes. Il a fini par être engagé par le grand cabinet de conseil McKinsey et j’ai monté ma société dans la sécurité des données, Airpost. Pour la développer, j’ai rendu visite à des incubateurs comme Nextstars ou Y Combinator. J’ai vu comment la valeur d’entreprises peut passer de 0 à plusieurs milliards de dollars en quelques années. Derrière le succès de Dropbox, Airbnb ou Reddit, il y a au départ une ou deux personnes qui ont une idée. Pourquoi cela marche si bien ? Nous avons constaté que le succès reposait en grande partie sur l’exploitation des ressources disponibles. Airbnb met en location des appartements qui existent déjà, par exemple.

Or, ce procédé n’est pas celui qu’on nous enseigne à l’école. Le système éducatif ne prend pas assez en compte un outil comme Google, qui permet d’étudier tous les sujets en un clic. Ce système est né à une période où les livres et les cahiers étaient essentiels. Autrement dit, l’imprimerie est à la base de l’éducation moderne et cela n’a guère évolué depuis.

Nadeem (à gauche) et Navid Nathoo

Si vous voulez transformer ça, vous pouvez essayer de passer par le gouvernement où les entreprises. Mais toutes ces entités ne sont pas réelles, il s’agit de structures créées pour nous aider à nous organiser. Ce qui compte, ce sont les gens qui les composent. Et quel est le meilleur investissement possible dans des personnes ? L’école, l’éducation. Seulement, encore une fois, rien n’a changé depuis bien longtemps dans ce domaine, au contraire de ce qui se passe dans le monde toujours en ébullition des start-ups. Notre ambition est donc d’appliquer le modèle des incubateurs de start-ups aux personnes plutôt qu’aux entreprises.

Qu’est-ce qui différencie la Knowledge Society d’une école classique ?

Quand nous avons commencé TKS avec mon frère, nous nous sommes demandé comment résoudre les problèmes les plus importants au monde. Nous ne pouvions pas le faire nous-mêmes car ils sont nombreux. Donc nous avons songé qu’il nous fallait former les gens susceptibles de les résoudre. Au lieu de maximiser les revenus, nous voulons maximiser l’impact. Au moins il y a un objectif, là où le système éducatif n’en a pas. Ou plutôt, si, son objectif consiste juste à rendre les élèves assez compétitifs pour aller à l’université, ou bien à être opérationnels pour un travail de col bleu. Des gens comme Elon Musk ou Steve Jobs ne sont pas sortis de ces endroits. Ils ont réussi malgré le système, en empruntant un chemin en dehors des sentiers battus.

En définitive, le problème de l’école c’est qu’elle apprend à pondérer les risques. Nous proposons plutôt d’optimiser le succès. C’est notre état d’esprit : nous cherchons le meilleur scénario plutôt qu’à éviter le pire.

Est-ce une philosophie que vous tirez de l’univers des start-ups ?

Ça vient de mes parents. Ils sont originaires d’Afrique de l’Est. Ma mère est née en Ouganda, d’où elle a été chassée par le dirigeant de l’époque, Amin Dada. Heureusement, elle a pu monter dans un vol pour Vancouver avec le soutien de la fondation Aga Khan. Cette ONG porte le nom d’une riche famille de confession ismaélienne, un courant de l’islam chiite. En tant que membre de cette communauté, ma mère a été aidée, au même titre que d’autres fidèles. Naheed Nenshi, le maire de Calgary, où j’ai grandi, en fait notamment partie.

Comme ce dernier, mon père est originaire de Tanzanie. Il a dû partir car le gouvernement a réquisitionné sa propriété. Il est arrivé en Angleterre à 14 ans, les poches vides, sans avoir fini le collège. Il est devenu contrôleur aérien la nuit, tout en servant dans une boulangerie le jour. Il travaillait tout le temps pour aider ses deux sœurs et ses deux frères. Il a économisé, et mon père a fini par acheter la boulangerie, puis une autre, et il a finalement décidé de déménager au Canada. C’est là qu’il a rencontré ma mère. Ils avaient en commun d’être intelligents sans avoir eu aucun diplôme. Ils m’ont transmis leur ténacité et leur persévérance.

Quelle a été votre formation intellectuelle ?

En parallèle de nos études de commerces, nous sommes allés au Bangladesh avec mon frère. Nous y avons intégré la plus grande institution de micro-finance au monde. Elle nous envoyait dans des villages sans eau courante, où les puces de lit et les cafards étaient partout. Il n’y avait pas grand-chose à manger à part du riz. Cela faisait partie de l’expérience. Nous sommes aussi allés au nord du Tadjikistan, dans des régions montagneuses, pour aider de jeunes enfants à accéder à l’éducation. Un jour que nous circulions d’un village à l’autre en voiture, la route était tellement étroite que je me suis vu tomber dans le ravin. Ça m’a marqué. Ensuite, j’ai donné des cours à l’Aga Khan Academy de Mombasa, au Kenya.

Puis j’ai fondé Airpost. J’avais 25 ans quand on a été racheté par Box.com. Je me suis donc retrouvé à travailler dans une nouvelle société, où je gérais les questions d’intelligence artificielle. Hormis le stagiaire, j’étais le plus jeune de mon équipe. Je supervisais le travail de personnes formées à Stanford, à Berkeley, à Harvard, et au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Cela prouve bien qu’un diplôme ne garantit pas le succès et ne définit pas l’intellect. Ce qui a le plus de valeur, ce sont la connaissance, l’esprit et les expériences uniques que chacun vit. C’est sur ce principe que nous avons bâti notre programme à la Knowledge Society.

Ananya Chadha, étudiante à la Knowledge Society

Qui sont vos élèves et que leurs proposez-vous ?

Il y a un formulaire à remplir pour candidater. La Knowledge Society est un programme additionnel, sans le label d’école officielle. La semaine, nos élèves vont en classe, ils remplissent leurs obligations scolaires, et le week-end ils viennent à la Knowledge Sociey. Nous attirons ces jeunes personnes ambitieuses, curieuses, sans connaissances particulières et nous les mettons sur un autre chemin. Ils étudient des technologies et des sciences comme l’intelligence artificielle, l’édition génétique, la blockchain, l’informatique quantique, les nanotechnologies, le contrôle du vieillissement humain… tous ces nouveaux outils qui auront un impact sur le monde.

TKS n’est pas un programme d’éducation mais une organisation de développement humain. La première étape est d’accompagner la croissance des élèves. Nous les formons à devenir leur être optimisé, c’est-à-dire des êtres conscients, qui se connaissent suffisamment pour être intrinsèquement motivés. Nous leur apprenons à définir ce qu’est le succès, et ce n’est pas ce que définit la société. Il faut des gens qui se connaissent, qui savent se motiver et savent comment rester motivés. Et quand ils se lanceront sur le marché, nous investirons dedans leurs entreprises. Une plateforme permettra de les connecter à nos étudiants, et certains anciens étudiants donneront des conseils.

Quels retours recevez-vous du système éducatif ?

Certaines écoles apprécient ce que nous faisons, d’autres moins. Il y en a qui considèrent que les élèves trouveront ce qu’ils veulent faire plus tard. Je suis surpris par le nombre de directeurs d’écoles qui pensent comme ça. Ils limitent leurs enfants dans l’exploration de leurs passions. Quelques élèves ont eu des problèmes avec leur école parce qu’ils ont été absents un ou deux jours pour aller donner une conférence ou parce qu’ils n’ont pas eu le temps de faire leurs leçons. Le système éducatif est suranné. C’est ironique mais certains enseignants ne sont pas bien éduqués. Ça doit changer. En revanche, nous avons des partenariats avec des entreprises comme Google, Microsoft, Airbnb, Wall Mart, Nestlé et Facebook. Nos étudiants y sont en stage.

Quels sont vos projets ?

En 2019, nous allons exporter le programme dans d’autres villes. Nous cherchons un directeur dans cette optique. Pour le moment, nous sommes concentrés sur le nord-est des États-Unis, car c’est plus facile pour moi de prendre un vol de deux ou trois heures. Je préfère envisager de prolonger la Knowledge Society dans des villes où l’on parle anglais car c’est plus facile d’adapter les programmes. Cela dit, je reste très ouvert. J’étais à Dubaï la semaine dernière et je pense que beaucoup de choses intéressantes se passent là-bas. Peut-être que le prochain Elon Musk viendra de là-bas.