Aujourd’hui à la tête de la célèbre fondation créée par Peter Diamandis, Marcus Shingles explique le potentiel incroyable des citoyens en matière d’innovation.

« Un guerrier masaï sur son téléphone portable au fin fond du Kenya a un meilleur signal mobile que Ronald Reagan il y a 25 ans », dit l’homme à la foule venue l’écouter. Invité sur la scène de TED, Peter Diamandis présente sa théorie de l’Abondance, avec la confiance inébranlable des technophiles éclairés et le charisme propre aux grands entrepreneurs. Nous sommes en 2012, une année titrée noire plusieurs dizaines de fois par les médias : année noire pour la Syrie, pour l’emploi, les journalistes, les hôteliers et même les éléphants victimes du braconnage. Au milieu de la morosité ambiante, l’entrepreneur transhumaniste est pourtant convaincu que nous vivons un temps de grâce et d’opportunités, et il est venu tordre le cou à l’idée répandue selon laquelle notre monde court à la catastrophe. Car en vérité, nous dit-il, notre planète est terre d’Abondance. Abondance d’énergie, d’eau, de communications, de techniques de santé et d’éducation. Le vrai défi est d’y donner accès à tous.

Peter Diamandis

Pour cela, estime-t-il, la technologie est la clé. Se défendant de prôner un monde de consommation orgiaque, il n’entend pas par abondance « une vie de luxe » mais « une vie de possibilités », permise par l’évolution exponentielle des technologies : cette « singularité technologique » suppose que le développement de l’intelligence artificielle permettra un emballement de la croissance technologique. Et pour cause, cet entrepreneur en série, ingénieur et physicien gréco-américain, âgé de 56 ans, a fondé avec Ray Kurzweil la célèbre Singularity University, qui ambitionne de former des étudiants aux moyens d’affecter positivement et rapidement la vie de millions de personnes grâce aux innovations technologiques.

Mais Peter Diamandis est également le créateur de la Fondation XPRIZE, une organisation à fins non lucratives, qui organise depuis plus de vingt ans de vastes concours publics destinés à donner naissance à des innovations technologiques capables de résoudre certains des problèmes les plus épineux pour l’humanité. Le maître-mot d’XPRIZE est le moonshot : viser la Lune, au moyen de ruptures technologiques radicales.

« Notre objectif est de repousser les limites de l’innovation et de la technologie, mais aussi de changer les mentalités pour aider le monde à viser la Lune », nous confie Zenia Tata, qui dirige le développement international de la fondation, après de nombreuses années d’expérience au sein d’organisations à but non lucratif. « Nous pensons que des personnes ordinaires peuvent accomplir des choses extraordinaires, afin que le monde ne compte plus seulement sur les scientifiques, les politiciens ou les chercheurs pour changer la trajectoire de l’humanité », renchérit-elle.

Pour autant, XPRIZE ne prétend pas pouvoir offrir de solution à tous les défis auxquels est confrontée l’humanité. L’organisation assure avoir conscience de la complexité des problématiques entremêlées. « Plus qu’une question d’accès et de ressource, c’est une question de justice sociale, de démocratie », estime Zenia Tata. « L’eau, par exemple, implique des questions de changement climatique, d’environnement, de genre, d’aide. Nous savons que ce n’est pas simpleNous essayons de comprendre le paysage dans son ensemble pour ensuite identifier les opportunités de changement qu’offre ce panorama à travers ses problèmes et ses défaillances. »

Et de grands esprits se penchent sur la question. Au conseil d’administration d’XPRIZE siègent en effet des personnalités influentes du monde de l’innovation tels qu’Elon Musk, James Cameron, Ray Kurzweil ou Larry Page, qui apportent leur expertise et leur inspiration de pionniers, ainsi qu’un financement à certains projets.

Mais au jour le jour, celui qui dirige l’organisation et la représente aux quatre coins du monde s’appelle Marcus Shingles. Le PDG de la Fondation, 46 ans, regard bleu acier et épaules carrées, semble taillé pour porter cette responsabilité. Il a aimablement répondu à nos questions lors d’une longue conversation privée.

Comment êtes-vous devenu le PDG de la Fondation XPRIZE ?

Je travaillais auparavant comme associé chez Deloitte Consulting, où j’étais conseiller en management. Je me trouvais à la tête du département dédié aux pratiques d’innovation, qui se focalise sur l’usage des principales tendances révolutionnaires des nouvelles technologies, telles que l’intelligence artificielle, la robotique, les imprimantes 3D, ou encore les biotechnologies. L’idée était de comprendre comment les grandes entreprises, en tant qu’organisations, commencent à incorporer à leur mode de fonctionnement des stratégies d’innovation.

Mon départ chez XPRIZE a été en partie inspiré par certains succès dont j’ai été témoin dans le secteur des affaires, chez les nombreux clients que j’avais. Ils employaient les technologies de manière radicalement nouvelle et je n’avais en réalité jamais vu, en 25 ans, une telle quantité d’innovations et d’inventions. Avant cela, le paysage est resté le même pendant 25 ans au moins – j’avais travaillé chez Kellogg’s, puis au sein du cabinet d’audit Ernst & Young, avant d’avoir mon propre business pendant un certain temps avant de rejoindre Deloitte. Dans ces différents environnements, j’ai eu l’occasion de travailler avec certaines des entreprises les plus profitables d’Amérique, que je mettais en relation avec des start-ups. Mais même alors, je n’ai jamais assisté à une période comme celle que nous vivons actuellement. Elle offre tant d’opportunités, pour explorer, inventer, innover !

Marcus Shingles
Crédits : XPRIZE

Si vous travaillez au sein du système bancaire, vous devez regarder avec intérêt l’émergence de la blockchain, qui s’annonce comme un disrupteur majeur. Si vous travaillez dans les transports, vous devez attendre impatiemment l’arrivée des voitures autonomes. Si vous opérez dans le domaine de la santé, vous êtes probablement au fait des promesses que renferment le séquençage du génome humain et l’édition génétique. Tout cela survient aujourd’hui partout sur la planète, et derrière tous ces progrès réside le pouvoir universel et exponentiel de la technologie.

Ce n’est donc pas par hasard si nous voyons tant de choses se passer. C’est parce que l’histoire de l’informatique est caractérisée par une succession de doublements de la puissance de calcul des machines. Et nous avons atteint un point de cette courbe de croissance si haut qu’il ouvre la voie à de très nombreuses innovations.

Avoir été témoin de ce changement de paradigme du côté business m’a réellement éveillé à l’hallucinante quantité de révolutions en cours et de problèmes enfin solutionnés dans le secteur commercial. Aussi me suis-je dit que cela pourrait très bien se produire également dans l’espace non lucratif. À la manière des entreprises qui ont recours au crowdsourcing pour assurer le développement de leur prochaine application, ou de leur prochaine publicité. La « foule » est devenue une source réellement légitime et pertinente de compétences et de ressources. XPRIZE a d’ailleurs commencé à utiliser ce type de méthodes dix ans avant que quiconque appelle ça du « crowdsourcing ». Peter Diamandis et sa fondation ont toujours eu à cœur d’innove. Il ont trouvé le moyen de rendre ludique et gratifiante la recherche d’innovation en l’intégrant à une structure de concours.

J’ai rejoint XPRIZE car je savais que la fondation avait déjà bien apprivoisé sont modèle. Mais que le paysage dans lequel elle avait évolué au cours des dix dernières années connaissait une véritable mutation, car le crowdsourcing est devenu un outil extraordinairement efficace et sophistiqué. C’est ce que j’appelle l’émergence d’une nouvelle catégorie de « solutionneurs de problèmes », un phénomène que le monde n’a jamais connu auparavant. C’est-à-dire sept milliards de personnes, connectées entre elles à une vitesse phénoménale, grâce à un accès à la technologie dont seuls disposaient les gouvernements et les grandes entreprises auparavant.

Partant de là, il me semble que le comportement le plus responsable à avoir est d’essayer d’innover et de tenter résoudre certains des problèmes les plus préoccupants auxquels nous sommes confrontés au moyen de méthodes contemporaines, c’est-à-dire en sollicitant cette catégorie d’actifs émergente. Ce que la fondation XPRIZE s’efforce de faire.

Comment avez-vous fait la connaissance de Peter Diamandis ?

Lorsque j’étais associé chez Deloitte, je traitais directement avec Peter. Nous nous sommes rencontrés il y a maintenant six ou sept ans, et très vite, nous avons créé un partenariat entre Deloitte Consulting, la Singularity University et la fondation XPRIZE. XPRIZE est bien une organisation non lucrative, mais la fondation utilise le carnet d’adresses prestigieux de Deloitte, qui compte de nombreuses entreprises du Fortune 500, pour leur exposer les travaux de Peter, réalisés dans le cadre d’XPRIZE ou de la Singularity University. Si vous jetez un œil au conseil d’administration d’XPRIZE, vous y verrez certains grands acteurs des changements que connaît le monde actuel. En tant qu’associé chez Deloitte, j’ai permis d’octroyer de ressources bénévoles pour aider XPRIZE à remplir sa mission.

XPRIZE imagine le futur
Crédits : XPRIZE

Quelle est la philosophie au cœur de la fondation XPRIZE ?

Conscients du fait que le monde doit affronter de grands défis, nous utilisons un raisonnement déductif pour identifier lesquels ne seront pas traités ou résolus. Car en procédant par élimination, il n’est pas difficile d’examiner un grand défi et d’en déduire que le gouvernement ne fera pas du problème une priorité, ou qu’il ne sera pas capable d’y apporter une solution dans les délais nécessaires. Il est très important que nous procédions ainsi, car il est peut-être urgent de les résoudre, dans les huit prochaines années par exemple – comme la crise qu’on connaît avec les océans. Par nature, le gouvernement n’innove pas, ou bien il a besoin d’aide pour innover, et l’industrie privée n’a pas de véritable intérêt à lancer une vague d’innovations pour résoudre tel ou tel problème pressant.

Notre travail est donc de rechercher activement et d’identifier ces manques. De dire : « Ici, il y a un problème que doit affronter l’humanité, et il nous reste tant de temps avant qu’il n’atteigne un point de non-retour. » Après quoi nous interrogeons les solutionneurs de problèmes traditionnels pour savoir ce qu’ils comptent faire pour le résoudre. S’ils semblent avoir les choses bien en main, il n’est pas du ressort d’XPRIZE de chercher quelqu’un d’autre pour se consacrer à la résolution de ce problème. En revanche, si l’on constate que rien ne sera fait pour le résoudre dans un délai raisonnable – et c’est malheureusement souvent le cas –, la mission de la fondation XPRIZE est de donner leur chance aux innovateurs du monde entier de relever un défi que les grandes institutions ne se sentent pas d’affronter, en espérant trouver une équipe qui en sera capable.

Ça ne marche pas toujours, parfois la réponse est non. La méthodologie de la fondation XPRIZE est de recourir au crowdsourcing en lançant un concours, qui invite à innover sous une forme ludique. Ce n’est pas une méthode qui prétend pouvoir résoudre tous les problèmes. Mais certaines fois, c’est au contraire la plus appropriée pour tel projet. C’est en quelque sorte un instrument de science comportementale. Nous invitons les gens à résoudre un problème global par eux-mêmes, en gamifiant le processus. C’est un peu cela que vise XPRIZE.

Crowdsourcing mon amour
Crédits : XPRIZE

Votre action éveille-t-elle l’intérêt d’institutions gouvernementales ?

À 100 % ! Nous venons de clore un événement annuel baptisé XPRIZE Visioneers, durant lequel des équipes venues du monde entier élaborent des concepts destinés à résoudre certains problèmes clés. Et nous cherchons ensuite des financements pour soutenir le processus d’évaluation d’impact de la proposition. Cette année par exemple, le gouvernement chilien soutient une initiative appelée Zero Waste Mining, qui vise à trouver le moyen d’exploiter des mines sans laisser d’empreinte environnementale. Et c’est à de jeunes innovateurs de trouver la solution, car ni l’industrie privée, ni les gouvernements jusqu’ici n’avaient conduit de recherches en la matière.

Quant au gouvernement de Singapour, il s’investit pour chercher avec nous comment améliorer la cyber-sécurité, ce qui est devenu un véritable défi, notamment pour les consommateurs. Beaucoup de recherches dans ce secteur profitent aux entreprises, mais pas aux citoyens eux-mêmes. C’est la raison pour laquelle nous pensons qu’il est urgent d’inventer de nouveaux moyens de cyber-défense.

L’un des membres de notre conseil d’administration est très investi auprès du gouvernement chinois, qui a collaboré à l’initiative Green China, qui aura pour but d’élaborer un dispositif contre la pollution de l’air. Une nouvelle technologie qui aidera citoyens à se protéger eux-mêmes de l’air pollué, de façon à leur permettre de combattre par eux-mêmes ce problème en ayant accès à une technologie adapté. Nous avons notamment imaginé un sweat shirt auquel est incorporé une fibre nanotechnologique qui filtre l’air autour de vous lorsque vous respirez – ce genre d’innovations.

Marcus Shingles sur la scène du XPRIZE Visioneers
Crédits : XPRIZE

Tout ceci fait sens, car je pense que les gouvernements réalisent qu’ils sont mal armés pour créer des processus agiles, risqués et adaptables. Ils sont séduits par notre modèle car d’une part, il fonctionne sur la base d’une récompense : on ne paie qu’en fonction des résultats. Et les contribuables préfèrent que l’argent soit dépensé de cette façon, plutôt qu’uniquement pour financer la recherche. D’autre part, le modèle de la fondation XPRIZE permet aux gouvernants de se rendre compte qu’il est bénéfique de mettre à profit les idées des citoyens du monde entier pour résoudre des problèmes et innover, plutôt que de s’en remettre à des commissions internes ou des compagnies qui agissent par intérêt.

Enfin, chez XPRIZE, les idées ne sont pas mises en concurrence. Une seule chose compte : montrez-nous ce que vous savez faire et visez la Lune. Car mieux vaut multiplier par dix nos chances de surmonter un grand défi plutôt que d’avancer à petit pas.

Aucun grand défi de notre siècle n’échappe au viseur d’XPRIZE, qui aborde des thématiques très diverses (de la protection des femmes à la conquête commerciale de la Lune) grâce à une multitude d’appels à projets. Depuis l’Ansari XPRIZE, lancé en 1995 et remis en 2004, qui mettait en concurrence des équipes sur la construction d’un aéronef spatial, quinze autres appels à projets ont été lancés et huit sont actuellement en cours : ils promettent chacun entre un et 25 millions de dollars au vainqueur, et mettent en lice de cinq à 141 équipes, selon les challenges. Exploration spatiale, éducation, automobile, intelligence artificielle, médecine…

Lancé en 2014, le Global Learning XPRIZE récompensera par exemple cette année la meilleure innovation numérique destinée aux enfants des pays en développement : l’objectif est de leur donner accès en open source à des programmes leur fournissant un apprentissage autonome en ligne des bases de la lecture, l’écriture et l’arithmétique. « Ce que j’ai appris à XPRIZE, c’est que de petites équipes, animées par leur passion et un objectif clair, peuvent réaliser des choses extraordinaires », aime à dire Peter Diamandis sur scène.